samedi, avril 1, 2023
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Samy Chaffaï, un youtubeur pas comme les autres

S’il y a bien un Tunisien qui a fait parler de lui ces derniers temps, c’est Samy Chaffaï. Le jeune homme, tout juste 27 ans, nous a fait vivre la coupe du monde au Qatar comme si on y était à travers ses vidéos et stories qui sont devenues virales dans le monde arabe. Le plus ? Un humour très fin, une réalisation très pointue et une réactivité qui lui permet de s’adapter rapidement à toutes les situations. Malgré ses 1,1 million de followers, Samy est d’une simplicité déconcertante et a su garder les pieds sur terre. Je le rencontre autour d’un café et j’ai l’impression de le connaître depuis toujours. Il me parle de son amour pour l’univers des vidéos, de sa mère, de la Tunisie mais surtout, de sa passion pour la réalisation. Et quelque chose me dit qu’il va devenir l’un des réalisateurs les plus prometteurs de sa génération. Interview. 

Femmes de Tunisie : Parle-nous un peu de toi et de comment tu as atterri dans l’univers des vidéos ?

Samy Chaffaï : Je suis Samy Chaffaï, jeune Tunisien de 27 ans. J’ai obtenu ma licence en Cinéma et Audiovisuel à l’ISAMM (Institut Supérieur des Arts Multimédia de la Manouba) puis un Master de recherche à l’ESAC Gammarth (École Supérieure de l’Audiovisuel et du Cinéma) où je suis actuellement en train de finir mon doctorat en Cinéma et Audiovisuel. En parallèle de mes études, j’ai commencé une carrière sur le digital il y a 7 ans. Toutefois, je me suis intéressé au monde des vidéos depuis le lycée en faisant des montages et j’ai tout appris sur le tas. D’ailleurs, j’ai commencé à faire des vidéos sur YouTube depuis mes 16 ans, et c’est cette plateforme qui m’a tout appris grâce aux tutos qu’on y trouve. Je me rappelle qu’à l’époque, je prenais plein de prises de mon cousin qui me servait de cobaye pour mes vidéos. Je le filmais sous plusieurs angles et je faisais à chaque fois un montage différent sur plusieurs musiques. Quand j’ai eu mon bac, la question pour moi ne s’est même pas posée quant à ce que j’allais faire : c’était évident que j’allais m’orienter vers le cinéma et malgré les réticences de tout mon entourage, il n’y a que ma mère qui m’a encouragé à emprunter cette voie. Je n’avais qu’un objectif en tête, celui de devenir réalisateur et le fait d’obtenir le prix Sadeem* du meilleur réalisateur dans le monde arabe m’a conforté dans mon choix. 

FDT : D’ailleurs, quel a été l’impact de « Sadeem » sur ta carrière ?

SC : Sadeem fait partie des événements marquants de ma carrière. C’était la première fois que je m’ouvrais sur le monde arabe et j’ai eu une communauté incroyable ! Au début de l’aventure, j’avais à peine 70 000 abonnés. À la fin, mon compte Instagram en totalisait 770 000 ! J’avais travaillé très dur afin de fidéliser cette nouvelle communauté en leur faisant vivre quotidiennement les coulisses de l’émission. Mais Sadeem m’a surtout permis de travailler sous la pression, de faire des montages et réalisations ultra rapides. Je rappelle que le challenge était de produire une vidéo en seulement 2 jours ce qui est très court et j’avais choisi le format le plus difficile : celui des courts-métrages où il y a un scénario et des mises en scène. Cette expérience m’a donc rendu plus efficace et plus rapide tout en maintenant une très bonne qualité des vidéos. 

FDT : Tu as été le premier youtubeur tunisien à faire un court-métrage projeté dans les salles de cinéma. Comment l’as-tu vécu ?

SC : Ça a été le plus beau jour de ma vie. Le fait de voir son nom sur un écran de cinéma, de voir dans l’assistance mon ancienne encadrante et la directrice de ma fac, des réalisateurs comme Erige Sehiri, des producteurs, des chaînes de télé… ça n’a pas de prix ! C’était incroyable, c’est un rêve qui est devenu réalité. Pour être honnête, je savais que ce court-métrage méritait d’être projeté au cinéma et au fond de moi, j’étais persuadé qu’il ne fallait pas le diffuser que sur YouTube. 

FDT : Dans ton court-métrage « Prison of numbers », tu critiques ouvertement les réseaux sociaux et leur emprise sur la société d’aujourd’hui alors que tu t’es fait connaître grâce à ces plateformes. Ce n’est pas un peu une forme d’ingratitude ?

SC : Déjà, il faut que je mette les lecteurs dans le contexte. Quand j’ai fini l’aventure Sadeem, je me suis retrouvé avec un nombre ahurissant de followers et ça m’a beaucoup déstabilisé dans la mesure où je ne savais plus ce que je devais faire pour satisfaire toute ma communauté. J’avais peur de trop me lâcher avec le risque de « choquer » mes followers des pays du golfe, et d’un autre côté, j’avais cette appréhension par rapport à mes abonnés tunisiens si je devais trop me censurer. Cette situation m’avait complètement bloqué et si je ne produisais pas de vidéos, l’algorithme me pénalisait en diminuant le taux d’engagement ainsi que la portée de mon contenu. J’étais entre le marteau et l’enclume. Je me suis retrouvé prisonnier des réseaux sociaux et des chiffres et me suis rendu compte que, finalement, j’étais en train de me battre contre un algorithme. Et c’est de là qu’est née l’idée de mon court-métrage. Les gens peuvent croire que c’est hypocrite de ma part de critiquer les réseaux sociaux mais j’ai voulu être honnête à travers mon film. J’ai une vision interne de la situation vu que je suis dedans et j’ai essayé de donner un point de vue totalement objectif 

FDT : L’univers de l’anime** est très présent dans « le cinéma » que tu offres. Pourquoi ?

SC : L’univers des mangas me fascine ! Pour l’anecdote, c’est une scène de « Dragon Ball Z »*** qui m’avait donné envie de faire du montage quand j’avais 15 ans. Cette scène m’avait donné des frissons ! Pour mon master, j’avais réalisé un court-métrage « La Tunisie sauve le monde » dont une partie a été tournée au Japon, et je me suis inspirée des mêmes plans de Goku (personnage de Dragon Ball Z) et du clair/obscure de « One Piece » pour certaines scènes. Je trouve que tous ces détails donnent une autre dimension au film. 

FDT : Avec le temps, tu as commencé à aborder des thèmes profonds (cause animale, harcèlement, inégalités…). Pourquoi ?

SC : Ce sont des thèmes qui me tiennent à cœur. Par exemple, j’adore les animaux depuis mon plus jeune âge, c’était donc normal que je m’engage pour la cause animale. Tous les jours, je vois des choses insensées dans la rue. À quoi bon avoir un Husky quand on habite dans un appartement à Menzah 8 ? Il est plus que sûr que ce chien souffre …J’aborde également des thèmes qui choquent une partie de ma communauté. Dernièrement, j’ai donné mon avis sur l’adoption ce qui a créé un véritable tollé alors que je trouve qu’il vaut mieux adopter un enfant pour le sortir de la misère que d’en avoir dans un monde où l’avenir est incertain. Pour ce qui est des inégalités homme-femme, j’en parle parce que c’est un sujet en lequel je crois. Je ne me définis pas comme féministe, mais pour moi, défendre l’égalité homme-femme c’est aussi une manière de défendre l’homme. Je veux profiter de ma notoriété pour faire passer des messages. Libre à ma communauté d’être d’accord avec moi ou pas.

FDT : Tu as fait vivre la coupe du monde au Qatar à tes followers comme si ils y étaient. Comment as-tu fait pour tenir le rythme 30 jours d’affilée ?

SC : Pour être honnête, c’était très dur ! Il y a un an, j’ai été invité par le Qatar à assister à la Coupe Arabe qui a été organisée pour promouvoir la coupe du monde. J’y avais passé 2 semaines intenses où je n’ai pas arrêté de travailler au point où, de retour en Tunisie, j’ai fait un burnout. Je n’ai d’ailleurs rien pu faire pendant 2 semaines. Pour la coupe du monde, le burnout je l’ai eu sur place car la pression était très forte mais j’ai quand même continué à créer des vidéos et des stories quotidiennement. J’ai mis la barre très haut et il fallait que je garde la même qualité et la même créativité sans flancher. Je ne voulais m’accorder aucun droit à l’erreur. D’ailleurs, j’ai perdu 9 kg en 1 mois ! Mais je ne le regrette absolument pas, ça a été une expérience incroyable ! Et tout ça, c’était pour promouvoir la destination Qatar. 

FDT : D’ailleurs, tu es très influent dans le monde arabe où l’on t’invite partout alors que l’on ne te met pas suffisamment en avant dans ton propre pays. Comment l’expliques-tu ?

SC : Le reste du monde arabe est en train d’évoluer rapidement et dans le bon sens. Il a compris l’importance des influenceurs et du monde digital. J’ai eu l’occasion de participer à des séminaires où des ministres étaient invités. Ils connaissaient les noms des influenceurs parce qu’ils les avaient déjà reçus. Alors qu’ici, le mot « influenceur » ou « instagrameur » dérange. Peut-être qu’ils pensent que je ne fais pas partie de leur priorité. Je sais qu’ils me reconnaissent quand ils me croisent mais ils préfèrent continuer à m’ignorer. Sincèrement, avant, cette situation me dérangeait alors qu’aujourd’hui, je me dis que si j’ai envie de travailler pour mon pays, je n’ai besoin de l’aide d’aucun dirigeant parce que je l’aurais fait pour la Tunisie. 

FDT : Pourquoi est-ce si important pour toi de faire la promotion de la Tunisie et du dialecte tunisien à travers tes vidéos et stories ? 

SC : Le patriotisme est dans mon sang. J’aime mon pays malgré tout. J’essaie de promouvoir autant que je peux la Tunisie ainsi que notre dialecte. Nous avons un pays incroyablement beau, Sidi Bou Saïd est l’un des plus beaux villages qu’un touriste puisse visiter, notre désert est unique et je pèse mes mots, il y règne une aura particulière que je n’ai ressenti nulle part ailleurs. J’ai envie que le monde connaisse la Tunisie parce que c’est le plus beau pays du monde. Ça me fait de la peine de voir que les autorités ne s’investissent pas assez dans la promotion de notre pays alors que l’on a tout ce qu’il faut pour. On pourrait faire plein de capsules dans différentes régions, des vidéos actuelles et dynamiques qui sont dans l’air du temps…

FDT : Quels conseils peux-tu donner aux youtubeurs qui débutent / futurs réalisateurs ?

SC : Je leur conseille de s’inspirer du plus de monde possible mais de ne pas essayer de ressembler à tel ou tel influenceur ou youtubeur, d’être eux-mêmes, d’être uniques. Il faut qu’ils nourrissent leur cerveau et leur curiosité. Il faut aussi qu’ils soient ouverts d’esprit et tolérants, car le cinéma et le montage c’est un art. 

FDT : Quels sont tes projets ?

SC : Je me suis fixé un objectif : réaliser 2 longs-métrages ces 5 prochaines années. Le premier traitera d’un sujet qui me tient à cœur, qu’est le harcèlement virtuel. Le deuxième sera entièrement dédié à la vie de ma mère et inspiré de « À la recherche du bonheur ». Il retracera les plus grands moments de sa vie dès son plus jeune âge et les difficultés qu’elle a dû surmonter et celles qu’elle est encore en train de surmonter aujourd’hui. J’ai envie de lui rendre hommage pour tous les sacrifices qu’elle a faits. 

* Sadeem : Émission jordanienne de télé-réalité qui met en compétition les youtubeurs du monde arabe.

** Anime : dessin animé japonais adapté d’un manga

*** Dragon Ball Z et One Piece : deux mangas très connus dans le monde 

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