-Z-, l’emplumé indomptable

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Après son exposition à Paris, à la Fondation de la Maison de Tunisie du 16 au 31 janvier, le caricaturiste -Z- a investi la Maison de l’image du 13 au 24 février. Connu pour ses dessins audacieux, voire provoc» pour certains, le jeune architecte n’hésite pas à critiquer de sa plume alerte toute l’actualité tunisienne. Et il n’y va pas par quatre chemins pour cuisiner les politiques, les islamistes et autres Ben Simpson… 

Depuis la création de son blog «Débat Tunisie» en 2007, -Z- n’a cessé de dénoncer, d’être «la voix du citoyen tunisien qui ne peut s’exprimer. C’est ce citoyen opprimé, non concerté dans les prises de décision que j’ai voulu d’abord représenter à travers mon personnage de flamant rose, l’icône du blog. A l’époque de la création de cet espace d’échange virtuel, je m’intéressais au projet qui devait se concrétiser dans la zone du lac de Tunis, le fameux “Sama Dubaï”. En tant qu’architecte, j’y étais farouchement opposé et ce fut le déclic pour moi. Il fallait que je trouve un moyen d’exprimer mon mécontentement, de donner mon avis, de critiquer sans pour autant m’attirer les foudres des autorités. J’ai ainsi choisi la métaphore animale… peut-être parce que ce flamant rose me ressemble physiquement aussi… longiligne comme moi.»

Le flamant rose qui dérange

Son blog ne tarde pas à déranger. -Z- n’hésite pas à traiter de tous les sujets. Ses critiques de la société sont acerbes, ses accusations directes et sa plume acide envers les décideurs. Le site est censuré en Tunisie en 2008. -Z- continue néanmoins de poster ses dessins accompagnés de textes incisifs. Anonyme, le caricaturiste se dérobe et les autorités peinent à cerner qui se cache derrière l’emplumé des marécages. En 2009, c’est la blogueuse Fatma Arabica qui est arrêtée. Prise par les autorités pour –Z-, la jeune femme crée alors une vague de soutien au sein de la toile et les premières pancartes «Free Arabica» fusent sur le Net. «J’ai alors compris qu’on voulait surtout avertir la blogosphère qui osait critiquer le régime. Nous étions quelques-uns à oser nous exprimer, comme Lina Ben Mhenni ou Sofiene Chourabi. Mon départ pour la France ne s’est pas fait par peur du régime, c’est ma profession qui m’a mené à la ville des lumières. Mais j’avoue que cela me permettait de m’exprimer plus librement au moment où ça bouillonnait et que les bouches étaient muselées.» 

L’anonymat… même après la révolution

L’anonymat, le jeune homme le garde même après la révolution. Quand certains blogueurs choisissent d’écrire «à visage découvert» et que d’autres vont jusqu’à se mettre sous les projecteurs, -Z-  continue de poster discrètement ses dessins. Il y traite des gouvernements provisoires, des élections, des remaniements ministériels ou encore des fameux «Zaballah», mélange de Zaba (Zine Abidine Ben Ali) et d’islamistes. Le flamant rose explique son attachement à cet anonymat: «Je reste méfiant par rapport aux ministères, aux gouvernements qui se succèdent. Alors je continue de prendre mes précautions. Cela ne m’empêche bien évidemment pas de collaborer en tant que caricaturiste avec certains organes de presse écrite, d’exposer mes dessins et d’alimenter mon blog. Pour moi, -Z- est une signature et non pas une personne. C’est ainsi que je peux également parler de religion sans limite ni autocensure. Je suppose qu’aujourd’hui, les autorités ont de quoi “démasquer” mon identité. Seulement, je ne suis pas leur cible et c’est tant mieux.»

La liberté d’expression jusqu’au bout

Après la révolution, le jeune homme continue de critiquer toutes les étapes de la transition démocratique. Tout y passe: l’ANC, les élections, Amina Femen, la pénurie d’eau, les blessés de la révolution, Myriem la fille violée par les policiers, etc. Mais le blogueur se défend d’être un éternel insatisfait: «Un caricaturiste a toujours sur qui taper. Nous sommes loin d’avoir atteint la paix sociale et rien que pour cela, il y a encore beaucoup à dire et à faire. En tant que flamant rose, j’ai encore plein de sujets à discuter et débattre. C’est un peu cela aussi la comédie humaine, tragique. Et je ne m’impose aucune censure.» La liberté d’expression n’a pas de limite pour le jeune artiste. Solidaire avec Charlie, -Z- n’hésite pas à le clamer: «Je reste un fervent défenseur de la liberté d’expression. Pour avoir côtoyé Charb, je peux assurer qu’il n’était pas islamophobe. D’ailleurs, le terme en lui-même me dérange. L’islamophobie peut être une vitrine pour cacher un racisme latent. Et Charlie Hebdo ne l’était clairement pas. Par contre, et pour être précis, je suis contre toute l’instrumentalisation qu’il y a eu autour de cet évènement tragique, notamment la marche contre le terrorisme à laquelle ont participé des dictateurs et des assassins.» 

Exposition et prise de position

La liberté d’expression, il y croit jusqu’au bout et sans la moindre peur. C’est ainsi qu’en pleine paranoïa post-Charlie, le caricaturiste programme son exposition personnelle parisienne. Les Zaballah cités, dessinés, critiqués, figurent en premier plan. Heureusement, tout se passe bien. «La majorité des visiteurs était composée de Tunisiens de tous bords: CPRistes, islamistes, anarchistes, ils étaient tous au rendez-vous et cela m’a vraiment fait plaisir. Et je trouve la Maison de Tunisie courageuse d’avoir accepté de recevoir l’exposition juste après les évènements de Charlie Hebdo. C’était aussi ma manière d’afficher ma solidarité avec l’équipe du journal satirique.»  Le même succès attendra son exposition à Tunis: «C’était aussi une belle exposition. Il y avait certes un certain public, le même, et je trouve dommage le fait que je n’arrive toujours pas à accéder à un public plus large. Cela étant, j’ai été ravi de voir des officiels se déplacer et même acheter des tableaux.» 

-Z- est une signature, une plume, des mots, une liberté d’expression qui commence à être acceptée en Tunisie. C’est aussi un jeune homme qui se cache derrière un animal fragile :  «Comme ce flamant, je suis maigre. Je ne peux pas révéler trop de choses sur moi… Sinon que j’aime la musique mais que je ne sais pas chanter. Ah… et que j’aime les femmes. Aux Tunisiennes, je dis juste que vous n’avez plus besoin d’hommes pour vous défendre. Ni de futur Bourguiba ni de nouveau Tahar Haddad. Vous êtes assez fortes pour vous défendre et vous battre par vous-mêmes.»

Par Raouia Kheder

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