»Un divan à Tunis »: Freud, Tunis et la révolution

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En salles depuis le 26 févier dernier, le premier long-métrage de Manele Labidi « Un divan à Tunis » était très attendu par son public tunisien. Après des projections dans le cadre de festivals internationaux : Mostra de Venise (Prix du public), JCC, Festival du Film International de Toronto, une sortie dans les salles françaises début février, le film franco-tunisien dans tous les sens possibles du terme, investit les salles tunisiennes.

Après avoir vécu et grandi en France et dix ans après avoir exercé à Paris, Selma, 35 ans, retourne à Tunis pour y installer son cabinet de psychanalyste. Dans la banlieue sud de Tunis, et sur les toits de la maison familiale, la jeune femme accueille les habitants du quartier au lendemain d’une révolution pas encore totalement assumée. La parole à peine libérée, les langues tout juste déliées, l’envie de se confier, de parler se heurte à l’équilibre précaire installé par une société jusque là homogène et uniforme en apparence.

Manele Labidi prend le pari fou et courageux-pour lequel elle sera probablement sanctionnée côté « tunisien »- de traiter ce malaise sociétal par une comédie burlesque à l’italienne. Avec « Un divan à Tunis », Manele Labidi installe tout Tunis sur le divan freudien. Une psychanalyse à grande échelle, urbaine et sociale. Alors bien sur, les clichés sont là, poussés à l’extrême, cependant assumés. Qu’à cela ne tienne, une scène dans un salon de coiffure où les clientes sont taxées de «brochette de névrosées », une administratrice qui vend de la lingerie pendant les horaires de bureau, un dossier du ministère qui met des mois à être traité, le fils d’un imam devenu alcoolique etc. et autant de personnages stéréotypés viennent compléter le tableau. Mais le film ne s’en porte pas moins bien. Fallait-il aller au bout du burlesque pour se rendre compte de la schizophrénie tunisienne ? Probablement pas. Fallait-il proposer à la place, un film philosophique et dramatique sur le ressenti du tunisien au lendemain du 14 janvier ? Non plus. « Un divan à Tunis » s’offre aux spectateurs comme il est ; une comédie légère qui fait passer des petits messages comme un bonbon à la menthe. C’est bon mais ça pique.

La réalisatrice ne nous apprend rien sur le besoin des Tunisiens de se confier, de consulter, d’avoir recours à un spécialiste. Elle ne nous apprend rien sur le tiraillement du quotidien, entre ceux qui veulent juste partir-peu importe les moyens- et ceux qui y croient encore et qui s’accrochent avec l’espoir de faire changer les choses.  Elle ne nous apprend rien sur la bureaucratie qui étouffe le pays et l’espoir de ses jeunes. Elle ne nous apprend rien sur le regard moralisateur de chacun envers l’autre, différent de lui.  Elle nous fait juste rire de nous-mêmes, et probablement d’elle-même. Une catharsis à double sens, pour les Tunisiens que nous sommes, tels que nous sommes ; et pour la franco-tunisienne qu’est Manele Labidi et son rapport avec la Tunisie.

« Un divan à Tunis » réussit à nous toucher et à nous faire rire en même temps. La pléiade des comédiens tunisiens y est surement pour quelque chose : Majd Mastoura, Ramla Ayarai, Jamel Sassi, Hichem Yaacoubi, Aicha Ben Miled, Feryel Chammari, Najoua Zouhir, Chedly Arfaoui etc.  La présence centrale de la pétillante comédienne internationale Golshifteh Farhani dans le rôle de Selma donne une autre dimension à l’œuvre, plus internationale certes, mais aussi fraîche qu’universelle.