Un autre jour se lève, baigné d’une curieuse lumière. Il fait chaud, les oiseaux gazouillent, un calme absolu règne sur la ville, mis à part le bruit des voisins qui bricolent… Cette impression d’un jour normal, comme si de rien n’était.

Tout comme les jours précédents, tout comme ceux qui suivront. Rien n’a changé, et pourtant tout a changé.

J’entends ici et là depuis le massacre que le terrorisme n’est pas tunisien, ni même que le Tunisien puisse être terroriste ; nous ne sommes pas ainsi, nous n’avons jamais connu cela, etc…موش متاعنا….إي ملا متع شكون؟  Ce n’est pas parce qu'on ne l'a pas connu ou qu'on ne le voit pas que cela n’existe pas.

Les Tunisiens sont les premiers fournisseurs de jihadistes. Ce ne sont pas des lémuriens, que je sache, mais bien des Tunisiens qui sont en haut de la liste! La majorité des combattants jihadistes sont tunisiens – j’insiste encore pour qu'on se le mette dans la tête une fois pour toutes et qu'on cesse de nier l'évidence.

La moyenne d’âge de ces terroristes est d’une vingtaine d’années. Ils sont nés dans les années 1990, ont suivi leur scolarité ici même, ont été éduqués par des parents tunisiens et ont grandi dans une société gangrénée par la fourberie, le mensonge, les injustices, le vol à tout va…

Et c’est là que j’en arrive à me dire : non, au final, le lavage de cerveau ne se suffit pas à lui même pour faire basculer dans le radicalisme. Il ne réussit que si le terrain est favorable. Rien qu’à voir le profil de tous ces jeunes ;  « Paraissant » bien dans leurs peaux, certains avaient du travail, une amoureuse et sont même propriétaires de leur maisons grâce à leurs familles. Ils ont des amis et des habitudes. Rien à signaler en somme, et pourtant… Cet extrémisme est ancré, un tout petit rien, un simple déclic pourrait faire basculer n’importe qui, tout comme un cancer existant au préalable dans chacun de nous et ce de manière, latente. Chez certains ils se déclarera du jour au lendemain, chez d’autres, il ne pointera point.

Et je ne comprends pas, qu’on puisse encore aujourd’hui, ne pas faire face à cette réalité. Pourquoi ce déni reste-t-il indécrottable, pourquoi continuons nous à nous dire, لباس هذكة حد إلباس, ça passera, الله غالب

Non désolée, الله مهوش غالب!

Trois meurtres politiques, deux attentats clairement symboliques et plus d’une centaine de morts : touristes, civils et soldats (on les a encore oubliés ceux-là). Voilà le tableau réel, actuel et factuel de ce pays.

Et à tous ceux qui se posent encore ces fameuses questions :
« Qui sommes-nous ? Qui sont-ils ? »
Et qui n'ont pour seule réponse :

–          « Ils sont fous ! Nous ne sommes pas comme ça ! »

Je serais encline à dire : Et s'ils n'étaient pas fous ? S’ils étaient tout simplement devenus eux-mêmes et ce qu’ils sont profondément ? Rien n’est plus fort qu’un homme allant délibérément à la mort. Le suicide nécessite une force psychologique hors normes, cela est bien connu, même si une frange de la population considère souvent, à tort, que cet acte est… faible.

Que dire donc de se donner la mort en y entraînant les autres au nom d'une cause ? On parlera de conviction et de détermination aussi solides qu’un roc millénaire. De leur point de vue, ils ne sont pas fous, ils sont juste convaincus. C’est inébranlable.

On se rassurera un chouïa en se disant que « nous ne sommes pas eux », certes, mais une chose est sûre : ce n’est clairement pas la majorité qui fait un pays. Une poignée bien déterminée suffit. Qu’elle soit d’un versant ou d’un autre. Seuls les convaincus font l’histoire, les autres la subissent et ce, depuis la nuit des temps.

Les défaillances du ministère de l'Intérieur, quant à elles, ne résident pas dans le fait de voir ce gamin kalachnikov à la main sur la plage. Ces défaillances sont antérieures, ce drame n’en est que le résultat. Et un résultat n’est que la somme de faits passés. Nous sommes le résultat de mauvaises décisions et de réalités biaisées.

 

Surtout quand on découvre deux jours plus tard que l’attentat avait été annoncé sur twitter le matin même. On se demande bien ce que faisait la police, et je ne parle pas des agents occupés par les descentes dans les cafés ou autres conneries de ce genre. Je parle des cellules anti-terroristes au sein du ministère même et dont c’est le travail 24 h sur 24 h. Que faisaient-ils donc ? Que font-ils tout court à dire vrai ?

 

Sommes-nous à ce point vides, indolents et déresponsabilisés ? Apparemment oui. Et c’est précisément ce vide là qui a été envahi. Il suffit de peu. Jusqu’à quand allons nous répéter les mêmes erreurs, croyant les choses bien gérées ? On ne gère rien et personne n’y comprend rien. On tâtonne en espérant un miracle.

 

Les douze commandements de Habib Essid n’y changeront rien. Ils sont, au contraire, la preuve tangible de notre propre échec.

 

Fermer des mosquées hors contrôle ? Mais dites-moi, ce n’était pas censé avoir été déjà fait? Le ministre des Affaires religieuses n’avait-t-il pas lui même déclaré que toutes étaient sous contrôle ou en cours d’assainissement ? Qu’il démissionne ! Mentir et induire l’opinion publique en erreur est la pire des fautes.

Fermer des mosquées hors contrôle ? Mais dites-moi, ce n’était pas censé avoir été déjà fait? Le ministre des Affaires religieuses n’avait-t-il pas lui même déclaré que toutes étaient sous contrôle ou en cours d’assainissement ?

Surveiller les associations ? Quelle décision extraordinaire ! Il y a à peine deux semaines, Hizb Ettahrir tenait son meeting à la coupole d’El-Menzah, pleine à craquer. Ne fallait-il pas agir aussitôt après l’attentat du Bardo ?

Pousser la population à la délation ? La chasse aux sorcières est simpliste, même si elle est humaine et compréhensible. Mais elle ne mène tout simplement à rien, elle peut même, à l'inverse, aggraver la donne. Nous l’avons déjà vu et vécu ici et sous d’autres cieux.

A présent, il ne faudra ni pleurer, geindre ou feindre de ne voir cette réalité. Il va falloir tout simplement assumer et décider aujourd’hui ce que nous serons et voulons être dans dix ans. De quoi sommes-nous capables ? Quelles sont nos faiblesses et défaillances ? Que veut-on au juste ? Pourrons-nous un jour être capables de créer une nouvelle entité politique au-delà de celle existante et pratiquée ? Sommes-nous prêts à nous assumer ?

Evidemment, on continuera cependant à vivre… Rien de plus normal. On ira à la plage, on travaillera (pour ceux qui le veulent bien), on reprendra tous les jours le même chemin. L’essentiel pourtant et pour ma part réside dans le « comment » vivre l'après-26 juin, ou plutôt dans quelles conditions allons-nous le vivre ?

A présent, il ne faudra ni pleurer, geindre ou feindre de ne voir cette réalité. Il va falloir tout simplement assumer et décider aujourd’hui ce que nous serons et voulons être dans dix ans

Quand on arrive au point où tout ce que l’on entreprend paraît insignifiant et futile face à l'Histoire que l’on vit… Je ne fais que me poser des questions, des questions et encore des questions… Qui restent sans réponse.

 

Et je me souviens du Bardo, et me reviens à l'esprit ce titre si prisé lancé par un vendeur ambulant dans le circuit touristique « la Tunisie c’est fini ! » Ce mec, dont c’est le travail et la vie au quotidien, savait assurément de quoi il parlait. Pour l'avoir repris dans un article de presse, la journaliste ayant récolté ce témoignage s’est faite lyncher sur la place publique. Ce fut d’une violence extrême. Dès lors, les vingt-trois morts du musée n’était plus le sujet.

 

Et pourtant, ce n’était que la vérité. Parce que, oui, la Tunisie, c’est fini, celle qu’on connaît ou celle qu’on a connue ou celle qu’on aurait souhaiter voir naître. Elle est belle et bien finie. J’espère que tout le monde pourra le réaliser. C’est seulement là qu’on pourra espérer trouver un semblant de solution. Détourner le regard du véritable problème en y greffant aveuglément un tas d’autres, essayant de se justifier, accusant à tout va au lieu de voir ce qu’il en est, prendre en considération ce qui se dit et se vit, n'a jamais résolu le problème principal en soi.

Bref et trêve de blabla, je n’ai strictement aucune idée de ce qui nous attend et je crois même que j'ai peur (une première). Il ne s’agit pas d’une peur tétanisante non, plutôt d’une peur réfléchie, en jetant un œil tout autour.  

Par Sophia Baraket

 

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