Tribune (Wassim Ghozlani): Coronaculture, rien se sera plus comme avant et c’est mieux ainsi.

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Comme beaucoup de personnes qui travaillent dans l’art et la culture, j’estime que j’ai toujours eu de la chance d’évoluer dans ce secteur et d’avoir pu et su faire de ma passion mon métier. Derrière cette chance, se cache beaucoup de travail, de don de soi, de sacrifices, des hauts et des bas et des moments de solitude. Mais pas que ça. Heureusement d’ailleurs. Il y’a aussi beaucoup de rencontres, d’apprentissage, d’ambitions, de joies, d’amour et des rêves.

Nous n’avons jamais été autant connectés et nous n’avons jamais été aussi seuls.

Aujourd’hui cette frontière entre le rêve et la réalité se brouille, celle entre le présent et le futur s’efface. Nous n’avons jamais été autant connectés et nous n’avons jamais été aussi seuls. En quelques semaines, nos rêves, nos projets et nos vies quotidiennes ont été bouleversés. Nous vivons désormais au rythme des reports de nos activités culturelles, des déclarations officielles et des statistiques des personnes infectées. Cette pandémie a écrasé la réalité, elle est la réalité. Elle est la preuve que Sidi Belhassen, Saïda Manoubia et Sidi Mahrez ne peuvent rien contre les pandémies et que notre salut collectif et individuel dépendra de notre capacité à rester disciplinés et à nous entraider les uns les autres.

Dans le contexte actuel, aussi difficile qu’inquiétant, tout projet culturel et artistique – lieu, festival, musique, livre, film, etc – est à soutenir indépendamment de qui est derrière. Nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de contribuer par l’inaction à la disparition d’une initiative culturelle aussi petite soit-elle. L’important n’est pas de faire partie du projet, d’être copain avec le porteur du projet ou d’avoir un intérêt financier ou personnel derrière, loin de là. Si vous ne pouvez pas nous aider par l’action, par la présence ou financièrement pour ceux qui le peuvent, aidez nous par les mots. Et Dieu seul sait combien vos mots peuvent faire la différence en ces temps troubles où nous nous retrouvons à faire face – en plus de l’absence de fond structurel, de l’absence d’une politique culturelle locale, de l’absence de marché, l’absence d’un cadre légal et financier adapté à la nature et à l’évolution du secteur – à la fermeture de nos lieux, à l’annulation de notre programmation, au passage en mode télétravail et à la sauvegarde de nos emplois. Comme si nous n’étions pas assez fragiles et isolées comme ça.

Dans le contexte actuel, aussi difficile qu’inquiétant, tout projet culturel et artistique – lieu, festival, musique, livre, film, etc – est à soutenir

Vous ne pouvez pas imaginer l’effort, le travail et les sacrifices que ça implique de travailler dans le culturel. Et oui j’ai toujours dis que l’entreprenariat culturel c’est avoir une charge de travail d’un mineur, le retour sur investissement d’un vendeur de glace en Alaska, être taxé exactement comme une entreprise pétrolière, faire la manche auprès des sponsors comme un mendiant devant une mosquée et pour terminer fuit comme le coronavirus par les banques.

Vous me diriez que personne ne nous oblige à investir notre temps et notre énergie dans le culturel, je vous répondrais que c’est vrai, que vous avez raison et vous demanderais de nous considérer comme fous – au moins jusqu’à ce que vous voyez par vous mêmes comment un « simple » projet culturel peut changer la vie de plusieurs personnes autour de vous. Moi je l’ai vu et vécu et je peux vous dire que c’est le plus beau sentiment que vous pourrez vivre.

tout en Tunisie, ou presque, a perdu son goût et sa raison pour devenir juste un moyen de fuir la réalité et oublier le temps de quelques heures cette merde ambiante dans laquelle nous vivons.

J’ai toujours cru que nous vivons dans une société qui a besoin de beau, de rêve, de différence, mais qui préfère se vautrer dans la facilité du divertissement bête, des lois qui cadrent tout, de la douce chaleur rassurante de ce qu’on connaît déjà pour éviter à tout prix le risque de l’inconnu. Les cafés, les festivals, la musique, les bars, l’alcool, le tabac, le cannabis, les psychotropes, l’immigration voir le simple fait de dormir : tout en Tunisie, ou presque, a perdu son goût et sa raison pour devenir juste un moyen de fuir la réalité et oublier le temps de quelques heures cette merde ambiante dans laquelle nous vivons. Seuls ceux qui ont les moyens pour voyager sont plus ou moins épargnés. Mais ça c’était avant l’apparition de cette pandémie. Le reste c’est une jeunesse qui souffre de la bureaucratie, l’anxiété, l’angoisse, les tensions, la migraine, l’insomnie, le burnout, la dépression, l’impuissance sexuelle, le manque de confiance et de l’estime de soi. Pourquoi vivre une vie que nous avons besoin d’oublier ? Ne serait-il pas plus juste de construire un pays que nous n’aurons plus besoin de fuir ?

J’ai mis du temps par le passé à comprendre que mes cinq mille amis et mes quelques milliers d’autres d’abonnés sur Facebook et Instagram ne sont pas « le peuple » et ne reflètent nullement « son avis ». Que dans mon pays une fois hors de Tunis et de ses banlieues, si je ne suis pas un mafieux, un journaleux, un politicien véreux, un chanteur populaire, un joueur de football, une machine à buzz ou un milliardaire, il est très rare qu’on me reconnaisse et qu’on connaisse mon travail, mes positions et mes statuts sur Facebook. Qu’au-delà d’informer, de partager et parfois de mobiliser cela ne sert à rien de débattre sur les réseaux sociaux. Il suffit de faire un tour sur les sites d’information ou les pages Facebook qui sont pris d’assaut par ces aboyeurs digitaux prompts à partager des intox et à déverser leur fiel haineux et leur désaccord radical devant une image, un article ou un statut qu’ils n’ont la plupart du temps pas lu entièrement, voire pas lu du tout et interpréter selon leur propre grille de croyances. Nous ne pouvons plus continuer ainsi.

En attendant le jour où nous nous pourrons à nouveau nous toucher et nous embrasser les uns les autres, ne pensez vous pas qu’il est important aujourd’hui de redéfinir nous assoir autour d’une table virtuelle – une très grande table de 12 millions de personnes- pour redéfinir la place de l’art, la culture et l’éducation dans notre société et de se mettre d’accord sur une définition commune de ces mots : citoyen, liberté, égalité, dignité, santé, travail ?

J’ai toujours pensé qu’il y a trois types de personnes dans ce monde : ceux qui font bouger les choses, ceux qui regardent les choses se passer, et ceux qui se demandent pourquoi rien ne se passe. Quelle que soit la catégorie dont vous faites partie, je vous rappelle que nous allons tous mourir un jour ou l’autre, c’est une évidence. Nous sommes si fragiles, nous sommes si éphémères. La mort est une aberration qui fait surgir chez chacun de nous la colère, la peur, l’anxiété, l’angoisse et surtout le sentiment d’impuissance auquel nous sommes réduits face à cette pandémie. Mais que pouvons nous faire ?

En attendant de trouver une réponse à cette question plus rien ne sera comme avant. J’ai lu dans un article qu’on écrit souvent cela par habitude ou par paresse intellectuelle, mais cette fois, on peut dire que cette formule n’est pas usurpée. Car aujourd’hui nous n’avons pas le choix que de nous soumettre et continuer à chérir la vie et embrasser la mort. Nous devons infuser votre vie avec l’action. Ne plus attendre passivement que les choses arrivent. Que les choses changent dans notre pays. Unissons-nous plutôt pour qu’elles se réalisent. Construisons ensemble votre propre avenir, notre propre espoir, notre propre amour. Notre propre chemin lui, nous le traçons à chaque instant, dans chaque choix, à l’écoute de notre coeur. Nous ne pouvons prévoir à l’avance le cap qu’il prendra demain. Même si nous tentons de l’orienter durablement, nous devons accepter que tout puisse influencer sa trajectoire, à chaque instant. Nous ne pouvons imposer une direction pour la vie, même en nous efforçant de marcher sur les pas d’autrui. Il n’est pas nécessaire de trouver un responsable à la divergence des orientations de chacun, le mieux est d’accepter que chaque bout de chemin partagé est un enseignement mutuel enrichissant qui fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui. Observer avec détachement un chemin divergeant du nôtre est d’une grande richesse puisqu’il nous amène au questionnement et à la remise en question, mais se contraindre à le suivre aveuglément n’est que pure perte et oubli de soi.

Nous sommes tous de passage ici-bas. Des invités en quelque sorte, sur cette terre qui donne à apprendre. Une terre où il ne faut jamais s’attacher tellement aux choses et aux gens qu’on ne puisse, plus ensuite, vivre sans eux. Après tout nul n’est irremplaçable, c’est une vérité fondamentale et une absurdité relative. La vie continue qu’on le veuille ou non, et on ne peut pas faire grande chose. Cependant il désormais très clair que nous ne pouvons plus vivre dans l’égoïsme et le saccage. Il est temps de nous unir et d’essayer d’être les acteurs du changement loin de nos problèmes d’égo et de nos anciennes querelles. Si nous n’avons pas pu ou su éviter ce qui nous arrive aujourd’hui, qu’au moins cela nous serve de leçon. Faisons le pour les générations à venir car l’histoire à montrer qu’elle ne retient que ce que nous apportons à nos pays et à l’humanité en général. C’est ainsi et pas autrement.

Wassim Ghozlani, The isolation Diarie.
Postcards From Tunisia, Tunis, 18 mars 2020

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