Depuis l’avènement du printemps arabe, la place de la religion dans l’espace public (et dans la politique) est repensée, voire remise en question dans des pays tels que la Tunisie. Ici, et au moment où les niqabs sont devenus visibles dans nos rues, les personnes athées ont de plus en plus d’aisance à afficher leur non-croyance sur les réseaux sociaux et dans certains milieux sociétaux. Cependant, ces derniers n’échappent pas à des condamnations, voire même des peines de prison, lorsque certaines limites sont dépassées. En témoigne la condamnation à sept ans et demi de prison de Ghazi Beji et Jabeur Mejri en 2012 pour « Atteinte à la morale, diffamation et perturbation de l’ordre public » après avoir posté sur Facebook des caricatures insultantes à la religion. Jabeur Majri sera gracié en 2014 par Moncef Marzouki. Gazi Béji fuira en Europe avant son procès.

En Tunisie, ils seraient moins de 4% d’athées convaincus, selon une étude faite par l’Institut Gallup en 2012. Ils s’expriment surtout sur les réseaux sociaux, via des blogs ou des pages facebook, tels que Tunisiens Irréligieux | توانسة لادينيّين qui réunit plus de 22 000 fans ou encore Union des athées en Tunisie – UAT avec plus de 4000 membres.

Qui sont-ils ? Comment ont-ils vécus leur route vers la non-croyance ? Femmes de Tunisie a échangé avec quelques uns, sous couvert d’anonymat, afin de comprendre leur vision des choses mais aussi le rapport qu’ils entretiennent avec les croyants et les religions.

Comment devient-on athée ?

S’il est de coutume de dire-en Tunisie- que nous sommes tous nés musulmans (bel fitra), il en est autant de parler d’apostasie lorsqu’une personne s’affiche comme étant « athée ». Ce choix implique aux yeux de nombreuses personnes un long chemin et une décision à prendre pour basculer d’un univers à un autre. Selima a été convaincue de son athéisme progressivement : « J’ai lu le coran (en entier et en faisant attention à chaque mot) une première fois lorsque j’avais 14/15 ans. Certaines choses m’avaient choquée. J’ai refait une deuxième tentative vers l’âge de 25 ans avec une lecture beaucoup plus critique et j’étais enfin fixée. J’ai mis une bonne dizaine d’années à me défaire de l’islam. Me défaire de l’idée d’un « Dieu » qui passe son temps à nous épier ne m’a pris que quelques mois. »  

Dans un processus un peu plus répandu, Anis a quant à lui décidé de ne plus croire en Dieu sans être passé par la case « lecture et décortication du livre saint ». Pour lui, toutes les horreurs qui se passent dans le monde sont la preuve de la non existence d’un Dieu tel que décrit par les religions. Pour autant, Anis n’en est qu’au stade de l’agnosticisme (ne pas croire en Dieu sans pour autant renier l’existence d’une force supérieure) : « Je ne peux pas me permettre d’être catégorique et dire que Dieu n’existe pas, mais quand je vois ce qui se passe dans le monde je me perds dans mes pensées et je commence à me poser plein de questions. » Avoue le jeune homme.

Pour vivre libre et heureux, Aymen a décidé quant à lui de ne plus chercher si Dieu existe ou pas. Après avoir fait le tour des livres saints, Aymen abandonne les recherches…et les religions : « J’ai commencé à étudier le coran et les hadiths et c’est que j’y ai vu c’est un Dieu qui ressemble étrangement à un humain avec des émotions humaines : amour, haine, colère. […] J’ai laissé de côté le coran et j’ai étudié un peu l’ancien et le nouveau testament, même constant : un Dieu un peu trop humain à mon goût. J’ai compris qu’on ne peut pas prouver ou nier l’existence d’un Dieu, ou d’une force supérieure.»

De l’atheisme et de l’entourage

Si les propos semblent assez crus, la plupart tiennent à les garder pour eux lorsqu’il s’agit de l’entourage. Les athées n’affichent pas automatiquement leur vision. Par peur des jugements pour certains mais aussi par respect pour les sensibilités des croyants pour d’autres. Selima fait un tri des personnes à qui elle confie son athéisme : « Je le dis partiellement, amis, famille et collègues. Là par exemple je ne m’aventurerai pas à donner mon nom ce qui me ramène à la partie obscure de la religion. Les gens ont été conditionnés pour détester tous ceux qui ne partagent pas leurs croyances. »

Tandis que d’autres le font juste pour provoquer, comme c’est le cas de Lamia qui l’affichait à tout bout de champ plus jeune. « Je ne vois pas l’intérêt de le faire maintenant. Désormais je fais attention en société pour ne pas blesser les gens dans leur foi. », certains évitent juste les conflits et de heurter la sensibilités des plus croyants : « Je ne cache pas le fait que je ne suis pas croyant mais je n’en débats pas avec tout le monde, pour ne pas heurter la sensibilité de certains et ne pas entrer dans des discussions stériles avec d’autres. », s’explique Aymen.

Pour un bon nombre d’athées, il est important de s’entourer de personnes partageant leurs pensées. « Je suis entourée par des gens comme moi, agnostiques, non croyants… donc, j’affiche avec eux mes pensées. Mais j’essaye de ne pas le faire avec les croyants car je ne veux pas rentrer en conflit avec eux. » avoue Anis.

Les religions…et l’Islam

Le rapport des athées des pays dits musulmans est très particulier lorsqu’il s’agit de l’Islam. C’est la religion la plus connue des Tunisiens et donc forcément celles envers laquelle il y a plus d’avis et de jugements.

« J’ai surtout étudié l’islam (le coran mais également tous les hadiths), il y a des milliers de religions dans le monde, je ne pouvais pas toutes les étudier. » s’explique Selima. « Ma vision de l’islam a changé au fil du temps, au départ je trouvais que c’était une religion sanguinaire, maintenant j’arrive à la situer dans le temps et à me dire que je ne peux pas juger avec les valeurs actuelles quelque chose qui a eu lieu il y a 1400 ans. Il y a un peu de tout dans cette religion, les plus modérés y trouveront des valeurs de fraternité (et ça c’est bien), les autres y trouveront des versets et des hadiths qui appellent très clairement à la haine (il suffit de chercher et de ne pas se borner à excuser l’inexcusable) », continue-elle.

Aymen, plus catégorique, pense que les musulmans se croient des êtres supérieurs : « Je pense que l’interprétation des croyants est le problème, les musulmans se sentent supérieurs aux autres, fermés sur eux-mêmes et dénigrants tous les autres qui ne voient pas les choses du même angle qu’eux. » 

ET SI VOUS METTIEZ VOTRE GRAIN DE SEL ?