La cofondatrice d’Enda, la dame de fer, celle dont le parcours riche et improbable rend envieux, pas uniquement les femmes mais plus d’un homme, et celle qui a sillonné le monde, rêvait, petite, d’être chanteuse et actrice. C’est ainsi qu’Asma Ben Hamida commence le récit de sa success-story, comme pour dire que tout cela n’était absolument pas prévu.


Vraisemblablement, le succès d’Enda aujourd’hui est le fruit d’un long parcours ponctué de nombreux événements hasardeux… pas tous heureux.
A l’époque, on voulait qu’elle soit professeur. «On» c’est la famille. Baccalauréat en poche, on l’oriente vers la géographie. «Professeur de géo, c’est bien pour une femme. Ça peut ouvrir beaucoup de portes.» lui disait son oncle. Soit! Asma entame ses études universitaires dans l’objectif de devenir professeur.


Nous sommes en 1972. Bourguiba ferme les universités pour quelque temps. C’est l’occasion pour Asma Ben Hamida d’aller voir ailleurs ce qui se passait alors qu’elle était en 3e année universitaire. En cette période creuse, elle passe un concours pour intégrer la RTT (Radio Télé Tunisienne). Elle réussit à être l’une des 13 retenus sur 115 participants. Pendant quelques mois, la jeune étudiante présente le journal télé tard le soir. Une belle expérience qu’elle garde en tête. Ce qui ne l’empêche pas de finir ses études universitaires, d’obtenir son diplôme et d’enseigner d’abord à Gabes, ensuite pendant quatre années à Tunis. Mais très vite, sa passion pour le journalisme la rattrape et c’est ainsi qu’elle se retrouve à faire les deux métiers en même temps: professeur et journaliste pigiste à la télévision.


Pour celles qui connaissent le personnage, Asma Ben Hamida ne sait pas s’arrêter. C’est donc naturellement qu’au bout de quelques années, elle commence à chercher ailleurs. Elle décide de reprendre ses études et d’aller étudier l’urbanisme à Paris, aidée d’une petite bourse. Divorcée avec une fille à charge, Asma passe quelque temps à Paris puis s’inscrit en thèse sur l’habitat social. C’est alors qu’elle décide de partir pour New York. Elle devait y rester 3 mois, elle y passera 3 années complètes. «A cette époque, j’ai vendu ma voiture pour subsister (que j’avais achetée en vendant ma parure de mariage) et je suis partie à Paris avec ma fille de 7 ans. C’était vraiment très dur. Si je n’ai pas réussi à finir ma thèse, c’est parce que c’était réellement très dur de vivre dans un pays étranger, seule, sans boulot fixe, avec une enfant à charge,» se remémore-t-elle.

"C’était réellement très dur de vivre dans un pays étranger, seule, sans boulot fixe, avec une enfant à charge!"


A New York, ce n’était pas plus facile, même si Asma avoue avoir trouvé son compte aux États-Unis: «Arrivée à New York, je me suis dit: “C’est ici que j’aurais dû naître”. C’est ce qu’il me fallait: le bol de liberté, la culture, etc. J’ai tout appris sur le tas. En 3 ans, je me suis retrouvée aux Nations-Unies. Je devais décrocher un travail coûte que coûte. J’ai donc écrit à la TAP (Agence Tunis Afrique Presse) et leur ai proposé une correspondance depuis New York. J’ai été la première Tunisienne à ouvrir un bureau de la TAP aux Nations-Unies et à New York. Je ne connaissais rien à la politique internationale, j’ai beaucoup souffert, mais j’ai fini par tout apprendre.»


L’expérience à New York était un concentré très court d’une riche expérience. Au bout de 3 ans, la jeune femme est contrainte de partir à Rome. En Italie, elle travaille avec l’agence de presse du tiers-monde (Inter Press Service). En changeant de pays et de poste, elle change complètement de sujets, allant de la politique vers l’agriculture, l’alimentation et l’environnement. Elle cumule les voyages et découvre les différents bureaux des Nations-Unies de par le monde. «C’était vraiment des portes ouvertes. J’ai pu rencontrer des personnes intéressantes, de tous bords: des chercheurs, des journalistes, des diplomates, etc. A cette époque, je faisais surtout les couvertures des grandes conférences de la FAO


Un jour, Asma se voit proposer par les Nations-Unies de partir en Afrique subsaharienne accompagner un réalisateur tunisien pour un reportage sur la désertification. Et ce fut le premier choc! Pour Asma, le système des Nations-Unies, avec ses avantages, manquait d’actions concrètes.
La jeune femme commence alors s’intéresser aux projets du Fonds international de Développement agricole (FIDA), des projets de crédits agricoles. «Plus tard, le hasard a fait que j’ai été sollicitée par le président du FIDA pour faire un reportage sur la Tunisie pour Jeune Afrique. C’était en 1987. Nous avons fait de nombreuses villes: Le Kef, Seliana, Sidi Bouzid, etc. Et c’était là mon deuxième choc. Quelque chose commençait à remuer en moi.»

"Nous avons fait de nombreuses villes: Le Kef, Seliana, Sidi Bouzid, etc. Et c’était là mon deuxième choc. Quelque chose commençait à remuer en moi!"


Asma décide de ne plus écrire. Elle veut passer à l’action. Elle pense aux ONG. Ils pensent à deux, puisqu’entre-temps, Asma a épousé Michael, un Américain rencontré à Rome au bureau des Nations-Unies. A deux, ils pensent d’abord au Népal, à la Chine, à l’Inde, etc., pour finalement se repositionner et penser à la Tunisie. «Nous sommes rentrés en Tunisie en 1989. Et nous avons décidé de chercher une ONG déjà existante, une ONG du tiers-monde. Nous avons trouvé Enda Tiers-monde, basée à Dakar au Sénégal qui avait déjà accompli des merveilles en Afrique subsaharienne.»


Le couple propose alors au groupe Enda d’être leur représentant en Tunisie et dans le monde arabe. Enda Inter-Arabe est alors créée en 1990. Son local est la petite cave d’une villa à l’Ariana. De l’ambition, des idées, de l’énergie et l’envie de tout faire étaient les seuls bagages d’Asma et son mari. Le premier projet, c’est l’Union européenne qui le confie à Enda (d’une valeur de 350.000 dinars). Il s’agit de l’aménagement du parc d’Ichkeul. «Mais ce qui nous intéressait, c’était les populations. C’était dur d’expliquer ce que nous voulions faire aux institutions. Pour faire court, c’était 23 ans de combat pour introduire un nouveau système d’ONG. Nous voulions une ONG professionnelle, avec des employés professionnels et pas de bénévoles qui partent à 16 h. Nous voulions une ONG ouverte sur le monde. Personne ne comprenait. Puis, le hasard a fait que nous avons travaillé un projet de réhabilitation commandé par l’ambassade de France sur Hay Ettadhamen. Nous avons pu rencontrer pas mal de femmes durant ce projet, des femmes qui voulaient faire des choses mais qui n’en avaient pas les moyens. Elles n’avaient que leur volonté. Le déclic s’est fait en 1994. Nous voulions octroyer des microcrédits à ces femmes.»

 "Pour faire court, c’était 23 ans de combat pour introduire un nouveau système d’ONG en Tunisie!"


En 1994, le couple rencontre la représentante de la Ford Foundation du Caire qui marche dans le projet et leur offre 50.000 dollars pour se former au Caire sur le microcrédit. A leur retour, ils sont plusieurs fois découragés par les municipalités, par les institutions, etc. Mais le couple avance. Des ONG du monde entier les aident, leur prêtent de l’argent et les appuient. Le train se met doucement en marche.

 

 

De 1995 à aujourd’hui, Enda Inter-Arabe s’est fait connaître petit à petit en Tunisie et dans le monde. Le couple Michael/Asma a réussi à montrer que ce système de développement pouvait marcher. De nombreuses femmes ont déjà monté leur petite entreprise grâce au petit prêt d’Enda.
Au 30 avril 2011, le réseau Enda Inter-Arabe compte 65 agences opérant dans 206 délégations. Chacune couvre un rayon de 15 km environ, assurant ainsi la proximité des clients et la maîtrise des coûts de déplacement. 23 ans de combat sans relâche. Et presque 40 ans d’expérience. C’est ce qui a fait d’Asma Ben Hamida la dame de fer réputée pour réussir tout ce qu’elle entreprend. Un modèle à suivre!