Sousse : mon incompréhension en boucle dans ma tête…

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Samedi 27 juin 2015. 13h49
« Ce que je te livre, c’est juste mon texte. On ne cessera peut être jamais de parler de ça… ». Les paroles d’Akhenaton raisonnent en moi comme une évidence. Elles rentrent dans les fibres de mon corps, ce corps tellement affaibli par les événements d’hier. La journée d’hier a changé quelque chose en moi de manière profonde et violente. Je travaillais, comme à mon habitude, j’étais en train de me battre avec mes idées, de réfléchir sur des questions tellement futiles par rapport à ce qui s’apprêtait à arriver. Une amie m’a envoyé ce message invocateur
et douteux « Tu as vu ce qu’il s’est passé ? ». Tout de suite, au fond de moi j’ai su que c’était un attentat. Je ne sais pas si c’est parce que ma génération a été habituée aux phénomènes cataclysmiques ou aux morts à répétition orchestrées par des fanatiques que j’ai ressenti ça. Je le savais, c’est tout. Le bilan est tombé très rapidement après avoir tapoté les mots « Sousse – attentat » sur Google. 17 morts. On ne connaît pas encore le nombre de blessés. L’armée est en route. Les hommes politiques se disputent la parole. Qui dira le premier qu’il souffre, qu’il compatit, qu’il comprend ? Des corps allongés sur une plage de rêve. Des banderoles de polices. Des gens en larmes, qui se réfugient derrière l’armée. Des hommes politiques escortés. Sur le web ? C’est pire. On lâche des bombes, les gens se livrent et parlent avec leur coeur. Une déferlante de commentaires, de publications et de partages décevants et dénués d’humanité. Mais moi, je n’ai pas envie de cela. Je ne veux plus parler et même si mes amis me sollicitent par téléphone depuis hier, j’ai du mal à répondre. Répondre pour dire quoi ? Franchement ? Dire que je vais bien et que je ne suis rien du tout par rapport à ces pauvres touristes ? Ma confiance en moi me quitte, la seule foi qui me guide depuis toujours. Face à cet attentat, je n’ai pas plus pensé aux victimes qu’aux assaillants. Je n’ai pensé qu’à la fin du monde. Si j’avais pu, j’aurai sorti mes tripes et vomi mon désespoir. Qui a décidé que la mort était judicieuse face aux interrogations de notre siècle ? Qui peut justifier l’acte de mort à une époque où nous avons besoin de nous aimer, d’être aimé et de vivre ensemble ?

La journée s’est écoulée. Morne. A chaque minute, chaque heure tombait une nouvelle. Après le malade de Sousse, voilà que le fanatique de Lyon décapite un homme sur son lieu de travail. Et l’image, le son, les vidéos m’entouraient. Me laissant complétement impuissante.
L’écrin fantastique qu’était la plage de Sousse se recouvrait de litres de sangs, les corps étaient toujours là, gisant, face contre terre, criant « au secours », criant à l’hommage et au respect. Et cela me semblait insupportable. C’est idiot, mais je ne voulais plus voir la blancheur de leur peau, entendre leurs voix dans ma tête, imaginer les cris et la panique de l’action. Après un bref Skype avec ma famille, j’ai sombré dans le mutisme. Tentant comme à mon habitude de faire jouer les apparences. Les gens sont inquiets pour moi, je sais que mes amis et ma famille ne me lâcheront pas la main et qu’ils continueront à me soutenir dans cette épreuve. Merci la vie. En attendant, je tente de remonter à la surface et de comprendre. Certains médias disent aujourd’hui que des français feraient partis du bilan catastrophique de Sousse. En entendant ça, j’ouvre les yeux, un frisson parcours mon corps, j’essaye de braver la peur. Je ne veux pas sombrer dans le nationalisme, l’amour de mon pays, je ne veux pas lancer la note émotionnelle qui fait tâche et qui fait chier. Un français vaut autant qu’un allemand ou qu’un anglais, rien à foutre des frontières. Là, on lâche des bombes à répétition sur l’humanité et je veux croire que ma jeunesse peut aider. Qu’elle peut reconstruire une utopie sur des ruines ensablées, qu’elle peut raviver davantage la flamme de l’espoir et de la vie, qu’elle peut entreprendre des projets fous et vendre son coeur pour une maigre consolation.

Hier soir, après avoir passé la journée dans l’incompréhension et le déni, je me suis retrouvée avec des amis tunisiens autour d’un repas ramdanesque à base de kefta grandiose et de Coca acides, le repas de la fin, le repas du début et du recommencement. Ces retrouvailles n’avaient aucun goût. On a parlé de politique, de religion, de nous, de ces gens qui sont morts aujourd’hui sans raison. On a essayé de ne pas trop y penser. Malgré tout, je voyais en eux la honte, l’incompréhension et le silence. Ce silence intérieur nous a réuni, je crois qu’ils ont compris mon malheur. Il y a eu beaucoup de rires, qui ont heureusement mis une note positive à cette journée. Le repas où les rires laissent place à la sérénité et où le temps s’arrête. Depuis que je vis en Tunisie, la réalité m’a rattrapée. En France, je vivais chichement, je n’avais pas la tête à m’inquiéter, il y avait du travail et de la culture, la rue était toujours propre, les gens sentaient l’argent et l’altruisme. L’ambiance était toujours belle et sereine. Connerie à deux francs. Hier, j’ai découvert une Tunisie endeuillée, une Tunisie fragilisée et incomprise. Après le Bardo, après Charlie Hebdo, après le mal que l’on a fait à deux peuples amis, voilà que les efforts pour se relever foirent, ratent, déçoivent. Repartir à zéro, essayer d’oublier et de pardonner. Une chose est sûre, c’est que je ne quitterai jamais ce pays, lâchant ce que j’ai commencé à construire par faiblesse ou par peur. Hors de question de laisser l’ignominie vaincre, les catastrophes faire Etat, les dangers miner nos vies et nos rues. Je n’irai pas à l’aéroport avancer mon retour, je ne pleurerai pas devant les morts, je ferai face aux vivants. Je suis en Tunisie et j’y reste. Résister, c’est le mot d’ordre de ce vendredi noir. Nous autres formons un embryon, nous essayons d’engrainer des terres fertiles, d’agir pour la culture et pour l’éducation. En vain… « Du rien au tout, et puis, du tout au rien. On est rien du tout. En fait on ne sait rien ».

Adélaïde Comby

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