Sejnenia, ou les potières de Sejnene

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Elles ont le savoir-faire, la liberté de jouer avec les formes et surtout la passion. Elles ont l’étoffe des femmes entrepreneures et elles l’ont bien compris. A Sejnene, ce sont les femmes qui œuvrent dans la poterie: «Les hommes disent que c’est un travail dégradant.»

Ces femmes, ces héroïnes

Dans la région de Sejnene, à 120 kilomètres au nord de Tunis, elles sont un peu plus de 250 potières recensées. Sabiha, Mbarka, Jamila, etc., manipulent l’argile depuis l’enfance. Ici, la poterie est une affaire de famille qui se transmet de mère en fille uniquement… ou presque. La poterie est l’activité principale de Sejnene et souvent la source de revenus de toute la famille. Le constat à Sejnene est affligeant: difficulté d’accès aux commodités de base (20% des familles ont accès à l’eau potable et au réseau d’assainissement), taux de chômage élevé (27% vs 15.7% à l’échelle nationale), taux de déscolarisation et analphabétisme largement supérieur à la moyenne nationale.
Rattachée au gouvernorat de Bizerte, la petite ville de 5.000 habitants est connue pour être un centre important pour l’hibernation et la sédentarisation des cigognes. On sait aussi qu’elle abrite un nombre important de salafistes. Mais avant tout, Sejnene est une ville où les femmes fabriquent depuis des siècles des poteries utilitaires et/ou décoratrices.

Ces femmes héroïnes de leur ville sont dépassées par la cherté de la vie et la concurrence. L’héritage culturel est de plus en plus menacé et non valorisé, surtout lorsque certaines, pour répondre à la demande croissante des touristes, ont recours à des contrefaçons et autres tricheries: cuisson bâclée, argile de mauvaise qualité, colorants chimiques.

Quand l’entrepreneuriat se veut social 

C’est dans un esprit de valorisation et d’aide qu’est né le Groupement d’Intérêt économique (GIE) des potières de Sejnene en décembre 2012. Ses objectifs sont simples: il suffirait de permettre aux potières membres du groupement d’accéder aux divers circuits de commercialisation en Tunisie et à l’étranger pour mettre en place un projet identitaire, social et économique qui s’inscrive dans la durée.
Depuis, les quelque 40 potières adhérentes au programme Sejnenia ont pu développer un côté entrepreneurial. Les années 2013 et 2014 ont d’ailleurs été marquées par des expositions de leurs produits au Safsaf, à la Marsa. Les ventes ont tellement bien marché que l’équipe de Sejnenia a fait appel à Ibda, premier accélérateur de Social Business, pour un encadrement au passage de la prochaine phase. C’est que Sejnenia envisage de créer un showroom et un label pour garantir la qualité de leurs produits. Lancée par Yunus Social Business et la Banque africaine de développement, l’initiative Ibda a pour but d’aider au développement des entreprises tunisiennes à forte ambition sociale. C’est donc ainsi que Sejnenia été sélectionné parmi une dizaine d’autres entrepreneurs sociaux pour bénéficier des services proposés par l’accélérateur: un coaching individuel et personnalisé, des facilités de networking et un programme de formation personnalisé.

A la rencontre de ces dames

C’est dans ce cadre que j’ai accompagné le groupement et son coach pour aller à la rencontre de ces potières. Je m’attends à voir les 40 potières réunies quelque part, leurs créations exposées ensemble. On m’explique qu’au moins 3 kilomètres séparent les petits groupes de 2 ou 3 potières.

Le livre qui leur est dédié, «Les Potières de Sejnene, des femmes et un savoir-faire», résume bien la situation. Tellement bien qu’elles l’arborent fièrement dès notre arrivée chez Sabiha, une des potières les plus douées et celle qui a le mieux réussi. Elle me raconte son coup de foudre pour l’argile: «J’ai commencé la poterie à l’âge de 12 ans. Je n’imaginais pas en faire mon métier. A l’époque, je voulais juste jouer avec l’argile. J’ai appris à modeler au fur et à mesure des années qui passaient, toujours poussée par une passion qui m’avait prise au dépourvu, au point de passer mes journées à créer de petits objets représentatifs de tout ce que je voyais devant moi.» Sabiha est de ces femmes qui ont du caractère, comme bon nombre des femmes de la région. Si aujourd’hui, elle a 50 ans et plus de 30 ans de métier, cela ne s’est pas fait facilement. Toute seule et du haut de ses 17 ans, elle décide d’exposer ses créations sur la route. «Quand les touristes s’arrêtaient pour voir mes créations, je m’enfuyais. J’avais peur de leur parler, j’avais peur de ne pas les comprendre. Du coup, ils prenaient ce qui leur plaisait et me laissaient des petites sommes d’argent. Quelque temps plus tard, j’ai réussi à dépasser ma timidité, j’ai arrêté de surveiller les chèvres et je me suis lancée dans la création et la vente de mes poteries.» Quand je lui demande comment son père a accepté la situation, Sabiha me répond tout naturellement: «Il a fini par céder car il voyait que cela ramenait de l’argent à toute la famille.»

L’histoire de Sabiha prend son envol le jour où le délégué du gouverneur lui demande d’exposer ses poteries dans une foire à Sidi Thabet. «Mon père ne voulait pas que je côtoie et voie des gens. Il a tout de suite refusé que j’y aille. Il a fallu que le délégué vienne jusqu’à lui pour le convaincre de me laisser exposer,» se remémore Sabiha. Depuis, de nombreuses personnes ont aidé Sabiha à faire connaître ses créations. Quand certains lui créent des cartes de visite, d’autres la mettent en relation avec des artistes et des commerçants. Sabiha est de plus en plus sollicitée pour aller exposer dans des foires. «J’ai voyagé 13 fois pour exposer. La première fois, c’était en 97. Je suis allée faire une démonstration à la foire de la poterie dans le département de la Drome. Un Français m’avait acheté une grande quantité de poteries et m’avait demandé de l’accompagner pour faire une démonstration de fabrication.» Des produits que les commerçants vendent le double, parfois le triple du prix. «Je sais, mais je n’ai pas les moyens d’exporter. Au final, ce qui m’importe, c’est de vendre mes produits.»

Une passion, un savoir-faire

Entourée de sa belle-sœur et de ses neveux qui l’aident de temps à autre, Sabiha accomplit des merveilles. Mais elle n’est pas la seule. Ce jour-là, nous avons rendu visite à 4 autres potières. Chacune a sa manière d’exposer, mais toutes ont le même savoir-faire. Elles travaillent l’argile, la décorent de teinture végétale pour obtenir le noir des fresques créées au gré de leur imagination, puis la font cuire. La méthode est quasi similaire. La finition, elle, change d’une potière à l’autre… tout comme son esprit commerçant.
Pour Khadouja, Jamila ou Khalti Jemaa (à qui l’équipe de Sejnania a remis 1000 dinars, le prix de sa poupée vendue aux enchères une semaine avant notre visite), l’envie est là: celle de créer et de vivre.

Elles sont unanimes: il faudrait perpétuer la tradition et transmettre cet art aux générations futures. «Et j’ose espérer que celles qui utilisent des produits non naturels ou de la mauvaise argile arrêteront de le faire et de salir l’image de notre produit. Il est temps qu’elles renouent avec notre véritable savoir-faire,» conclut Sabiha.

Sejnania, un label de qualité, c’est aussi une manière de préserver les vraies potières, de leur donner le courage et l’ambition qu’il faut pour continuer leur travail. En somme, une manière de rendre à César ce qui appartient à César. Si en plus, on nous promet l’ouverture prochaine d’un showroom à Tunis, nous ne pouvons que leur souhaiter bon vent.

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