Santé mentale : démêler le vrai du faux

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Dépression, anxiété, bipolarité : ces mots semblent tenir une place plus importante dans nos conversations, sur les réseaux sociaux ou auprès des célébrités. Qu’elle soit un effet de mode ou qu’elle découle d’une réelle prise de conscience, force est de constater que la « santé mentale » fait moins peur qu’auparavant et permet aux langues de se délier. Quels sont les troubles mentaux les plus fréquents en Tunisie ? Est-ce réellement à la mode de se décrire comme « anxieux » ? Quels sont les clichés les plus tenaces sur les troubles mentaux ? Le docteur Ghassene Boukhari, médecin résident en psychiatrie à l’hôpital Razi, nous aide à démêler le vrai du faux.

Quels sont les troubles mentaux les plus fréquents en Tunisie ?

Globalement, les troubles mentaux les plus communs en Tunisie actuellement sont les troubles dépressifs et les troubles anxieux. Mais il faut savoir que « troubles dépressifs » et « troubles anxieux » sont des catégories de maladies et non des maladies à proprement parler. C’est-à-dire qu’il y a DES « troubles dépressifs » et DES « troubles anxieux » de différents types, selon les symptômes que rapporte chaque patient. Aussi, il ne faut pas tomber dans le piège de tout « psychiatriser ». Une simple déprime suite à un événement malheureux n’est pas une véritable dépression nécessitant des soins spécialisés. Une tourmente due à un examen n’est pas similaire à un vrai trouble anxieux.

Depuis 1 ou 2 ans, la santé mentale est évoquée un peu partout, notamment par des célébrités comme Selena Gomez ou Lady Gaga. Assiste-t-on à un effet de mode ou à une vraie prise de conscience ?

Je dirais les deux. Nous constatons effectivement qu’il y a une réelle prise de conscience de l’importance de la santé mentale. De nos jours, les patients, ou parfois leurs familles, sollicitent l’aide du psychiatre pour des symptômes qui étaient complètement négligés auparavant. Dès lors, le « seuil de vigilance » a baissé, et le Tunisien a recours au médecin psychiatre avant que les symptômes ne s’aggravent ou n’empirent. Rappelons aussi que l’Organisation Mondiale de la Santé (qui ne se soucie que peu des phénomènes de mode), définit la santé en général comme « un état de bien-être physique, MENTAL et social ». La dimension mentale fait donc partie de la santé, et même s’il reste encore des aspects tabous ou voilés, on peut affirmer qu’il y a une estime croissante de l’importance d’une bonne santé mentale.

Par ailleurs, il existe effectivement un phénomène de mode, largement promu par les célébrités européennes et américaines. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un phénomène « prémédité », mais plutôt d’un effet domino. Autrement dit, une star a dû déclarer souffrir d’un trouble mental, suite à quoi les langues se sont déliées et plusieurs autres stars ont fait de même, et ainsi de suite… D’ailleurs, ne dit-on pas aux États-Unis « Everybody has a shrink » (traduisez « tout le monde a un psy ») ?

Aussi, il se peut que cette mode ait elle-même participé à la prise de conscience dont on a parlé plus haut. Car suite au témoignage d’une personne influente, une personne peut se rendre compte qu’elle-même, ou qu’un ou une de ses proches pourrait nécessiter l’aide d’un spécialiste.

Aujourd’hui, y a-t-il un meilleur diagnostic ou assiste-t-on à une augmentation de certains troubles en fréquence ?

Là aussi, je dirais les deux. La psychiatrie moderne s’est dotée de nouveaux traitements (pas forcément des médicaments !) redoutablement efficaces, ce qui amène les gens à consulter plus fréquemment qu’auparavant.

Tout autant, la fréquence de certains troubles mentaux est effectivement croissante en Tunisie de nos jours, et ceci est attesté par plusieurs études récentes. Ce phénomène s’explique assez facilement. Une des particularités de la psychiatrie est que les facteurs environnementaux et sociaux ont un grand rôle dans l’éclosion de certains troubles mentaux. Il est donc logique qu’en période de crise économique, de montée des inégalités sociales, et d’accentuation de la pauvreté, les patients atteints de troubles mentaux augmentent en nombre.

Le mot « anxiété » est sur toutes les lèvres. Quels en sont les symptômes ? 

Essentiellement, anxiété veut dire peur sans raison. Elle peut prendre plusieurs formes et les symptômes qu’elle peut engendrer seraient difficiles à détailler entièrement. Elle peut donner des effets « psychiques », tels que les troubles de la concentration, l’anticipation du pire, l’irritabilité, le sentiment de malaise. Elle peut également se manifester par des signes « corporels », tels que palpitations du cœur, faiblesse ou tension musculaires, fatigue, nausées, douleurs de poitrine, difficultés à respirer, douleurs au ventre, maux de tête. Bien-sûr, il ne faut pas penser que toute personne qui rapporte occasionnellement ces signes est « anxieuse », car pour qu’ils deviennent maladifs, il faut que ces symptômes soient durables dans le temps et qu’ils soient à l’origine d’une véritable souffrance au quotidien, en empêchant la personne de mener une vie normale.

Y a-t-il des clichés sur certaines maladies mentales qu’il faut bannir?

Oh que oui ! « mahboul », « mhaster », « dhareb », « fou », « toqué », « hystérique », « psychopathe »… Le corpus est très riche, et très souvent employé ! Et la discrimination des patients atteints de troubles mentaux, qui découle de clichés sociaux qui ont la vie dure, est très souvent entretenue par ce genre de qualificatifs. Ainsi, dans l’inconscient collectif, une personne souffrant de trouble bipolaire ou de schizophrénie n’est pas apte à travailler ou à se marier par exemple. Et c’est pire encore si le patient ou la patiente a déjà été hospitalisé(e) en psychiatrie ! Alors que la rémission nécessite une bonne insertion socio-professionnelle. Vous comprenez donc pourquoi ces clichés créent une grande frustration, aussi bien chez le patient que chez le psychiatre. 

Les Tunisiens ont l’air plus agressifs après la révolution. Comment peut-on l’expliquer ?

Sincèrement, je n’ai pas le souvenir d’une étude récente qui ait démontré cela. Car pour l’affirmer, il faudrait qu’il y ait eu des études comparatives de l’« agressivité » des Tunisiens avant et après la révolution. Il est vrai que nous constatons la recrudescence de certaines attitudes agressives, hostiles ou offensives au quotidien, ce qui pourrait s’expliquer par la crise économique, sociale et politique actuelle. Mais encore une fois, ceci reste hypothétique en l’absence d’études claires et probantes sur le sujet.

Pour certaines maladies, les femmes sont-elles plus touchées que les hommes ?

Pour certaines maladies oui. Pour les troubles anxieux et les troubles dépressifs, qui sont les catégories de troubles mentaux les plus fréquentes en Tunisie, il y a une nette prédominance féminine. Plusieurs hypothèses tentent d’expliquer cela, notamment des hypothèses biologiques, psychologiques ou environnementales. L’explication finale est probablement la conjonction de toutes ces hypothèses réunies ! Mais pour certains autres troubles mentaux (schizophrénie ou trouble bipolaire par exemple), les femmes sont autant touchées que les hommes.