Révélation de l’année : Chaker Besbes

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Certains l’ont découvert à la fin de l’année 2019 lorsqu’il a animé les débats télévisés des élections présidentielles. Chaker Besbes a assuré une première dans le monde arabe et a relevé le défi haut la main ; tous les pays arabes ont regardé cet exercice à la démocratie réussi avec brio grâce à, entre autres, le bon choix des journalistes. Si Chaker a assurément une belle présence télévisuelle, ses premières amours restent la radio qu’il commence très jeune. Aujourd’hui, il assure le prime de 17 à 19h00 de la radio privée Shems FM. Retour sur un parcours sans faute !

Femmes de Tunisie : Comment as-tu commencé la radio ?

Chaker Besbes : J’ai commencé la radio très jeune. J’avais à peine 11 ans lorsque j’ai été pris suite à un casting pour co-animer avec les animateurs chevronnés de la radio Monastir. J’ai commencé aux côtés de grandes voix comme Malika Tlili et Chamseddine Hlel. Je venais expressément de Tunis. J’ai été frappé par la passion du micro depuis mon jeune âge. Je me souviens des fameuses cassettes sur lesquelles j’enregistrais mes « émissions préférées ». J’étais également passionné d’écriture. Je pense que ça allait de paire. D’ailleurs, je n’hésitais pas à envoyer des correspondances aux journaux et aux magazines pour jeunes tels que Majed. Et puis j’étais aussi passionné de théâtre, donc je suivais tout ce qui est lié à l’art et à la culture.

Pendant des années, j’ai été actif dans une association qui s’appelait « jamaaiyet al-baath al-masrahi » (association de la renaissance théâtrale), une association vieille de plus de 40 ans. Je participais à leurs manifestations, je rédigeais des publications sur eux etc. Cela m’a beaucoup aidé pour le travail radiophonique et pour tout ce qui est culturel de manière générale.

Mon aventure avec Radio Monastir a été réitérée quelques années plus tard avec l’émission « Nawareth al massaa » avec Alia Rahim. Comme j’étais à Tunis, j’ai aussi fait de la production de programmes culturels avec des correspondances.

F.D.T : Finalement le démarrage avec le culturel était une question de passion

C.B : Comme je l’ai dit, j’étais passionné de théâtre et de culture mais en même temps on n’avait pas l’occasion de faire de la politique et de toutes les façons je n’y pensais pas encore à l’époque. J’ai beaucoup appris de Radio Monastir. Malheureusement, pour continuer dans la radio publique, il fallait avoir une patente, chose qui ne me convenait pas. J’ai donc mis fin à ma collaboration avec eux.

F.D.T : Du coup, la passion pour la politique est venue comment ? 

C.B : Plus jeune, on me disait toujours que je ferai un bon avocat plus tard. Et moi, je trouvais que ce domaine ouvrait les esprits, que ceux qui étudient le droit sont très cultivés et l’idée de devenir avocat me tentait. Mes deux passions dans la vie sont le journalisme et l’avocatie. Ce dernier domaine était très proche de ce que je faisais à la radio. L’idée de traduire cela académiquement me séduisait. Alors durant mes années d’étudiant, je continuais tout de même à rédiger pour des journaux, à envoyer du contenu, j’étais aux aguets quant aux castings radiophoniques, car le micro me manquait. Lorsque Mosaïque Fm ouvre son propre casting, j’y participe sans hésiter.

J’ai ainsi sillonné le pays, Je suis parti dans les régions, j’étais à la Kasbah quand les balles fusaient dans la rue -un citoyen est même tombé en martyr devant mes yeux.

F.D.T : Comment s’est passée cette expérience chez une radio à grande audience ?

C.B : Lorsque j’ai démarré chez Mosaïque FM, j’ai d’abord travaillé dans la production. J’ai un peu travaillé les chroniques de « Midi Show » avec Boubaker Ben Akacha, Naoufel Ouertani & co. Ensuite, j’ai commencé à réaliser des reportages que je présentais durant l’émission. Ça a duré jusqu’à la révolution. Il y a eu comme un déclic. Pour moi il était hors de question que je reste là à ne rien faire alors que le pays était en ébullition. C’est à ce moment là que j’ai commencé le travail sur terrain. L’occasion était unique pour le faire. J’ai ainsi sillonné le pays, Je suis parti dans les régions, j’étais à la Kasbah quand les balles fusaient dans la rue (un citoyen est même tombé en martyr devant mes yeux).

©Femmes de Tunisie

F.D.T : Comment as-tu vécu cette période alors que tu travaillais pour une radio qui était proche du pouvoir ?

C.B : Je ressentais la nécessité de couvrir ces événements. On en avait parlé à Noureddine Boutar (directeur de la radio) et il était d’accord pour nous laisser faire notre travail de manière intègre et objective. Cependant, on a surtout eu peur pour moi, parce que je couvrais des événements risqués alors que je venais de débuter chez Mosaïques Fm.

F.D.T : Pourquoi tu l’as fait ? Pourtant, avant ça tu travaillais dans une radio culturelle ?

C.B : Parce que mon pays passait par une période critique et à l’époque l’idée d’être « reporter de guerre » et couvrir des événements me séduisait. J’ai fait beaucoup de stages et d’ateliers d’écriture pour pouvoir écrire des articles ou des portraits en suivant les bonnes règles journalistiques. Je ne ratais aucune formation, à l’instar de celles proposées par l’institut de paix et de guerre (Institute for War & Peace Reporting). J’ai aussi pris part à un projet germano-tunisien qui organisait des cycles de formation d’écriture journalistique. Et c’est Hedi Ahmed qui me corrigeait mes articles. Je me rappelle en avoir écrit un que Hedi avait particulièrement apprécié, aux tous débuts de l’Assemblée Constituante dont le titre était « Bourguiba à l’Assemblée Constituante ». Je collaborais également avec la journaliste tunisienne Lilia Blaise et rédigeais des chroniques en français pour le site Slate Afrique. D’une certaine manière, j’ai aussi touché à la presse écrite de près. Mais je lui ai toujours préféré la radio.

F.D.T : Quel était ton politiquement à l’époque?  

C.B : J’étais neutre. Certes pas avec le système. Mais pour couvrir un événement, il ne faut pas donner son avis, mais relayer l’information. A l’époque je ne comprenais pas très bien ce qui était en train de se passer, mais je savais que j’étais pour le changement. J’étais enthousiaste par la liberté qu’on était en train de vivre. J’ai couvert nuit et jour les événements de la Kasbah. Quand je terminais mon travail je restais avec eux sous les tentes. Moi j’estime que pour couvrir un événement il ne suffit pas d’y être présent seulement lors de l’événement mais il faut aussi connaître le off, les coulisses… Je faisais ça vraiment avec amour. A l’époque, je vivais cela comme un état de guerre, je me voyais comme un reporter de guerre.

F.D.T : Comment a évolué ta carrière journalistique après la révolution ?

C.B : Mes études m’ont beaucoup aidé. Tout ce qui s’est passé au lendemain de la révolution avait pour toile de fond des aspects constitutionnel, politique et juridique. Mon background et mon portefeuille de contacts m’ont beaucoup aidé aussi. J’avais des professeurs qui faisaient partie des différentes instances et des comités installés. Je me suis donc démarqué par mon travail référencé. J’avais un portefeuille de contacts que d’autres journalistes ne connaissaient pas encore. Je maitrisais les textes de loi. J’étais content d’être passé de la théorie à la pratique, d’autant plus que je voyais qu’on se dirigeait petit à petit vers une vraie démocratie.

Pendant cette période de transition, je faisais des correspondances dans pratiquement toutes les rubriques infos de Mosaïque FM. Je pouvais faire jusqu’à 18h de travail sans aucun problème. J’ai couvert de nombreux moments : les événements des salafistes, les premières apparitions de Abou Iyadh, la prise d’assaut de l’ambassade des Etats-Unis… Pour moi, le contenu des émissions devait émaner du terrain. J’étais toujours là, un sac sur le dos, je passais toute la journée dehors, du matin au soir, je ne revenais à la radio qu’en fin de journée. C’était pour moi une découverte… de la nouvelle Tunisie qui était en train d’être bâtie. Je découvrais plein d’histoires. C’est ce qui te construit ta personnalité en tant qu’animateur. Je suis passé par toutes les étapes ; terrain, booking, habillage, etc. Ca m’a beaucoup aidé. Même en étant animateur, avant que les gens ne me connaissent grâce à la télévision, j’allais aux conférences, je m’infiltrais… Pour l’anecdote, j’ai été viré du congrès du mouvement Ennahdha parce que je m’y suis infiltré en tant que congressiste.

Même pendant les manifestations, il était rare que je porte le dossard, et je ne resteais même pas du côté des policiers ; j’étais plutôt avec les protestants. J’étais conscient que c’était dangereux, mais cela me permettait de mieux comprendre ce qui se passait et de bien comprendre la vision des protestants.

Je suis redevable à Mosaïque FM parce que les gens ont commencé à me connaître grâce à cette radio, en particulier grâce aux news.

F.D.T : Pourquoi l’as-tu quittée alors ?

C.B : Je ne peux pas être une personne carrée dans une radio. Je ne peux pas respecter un horaire administratif. Je ne suis pas quelqu’un de ponctuel qui arrive au bureau à 8h pétantes. Je suis un journaliste. Et un journaliste est aussi artiste quelque part. Je peux travailler 20 heures, mais certains jours ne demandent pas le même effort en termes de travail ou d’heures de travail. Je ne pouvais plus me conformer aux règles que Mosaïque FM a instaurées pendant un moment donné.

Après Mosaïques, j’ai un peu vagabondé ; d’abord à Express FM puis à Jawhra ensuite à Shems FM où je travaille actuellement. Cette dernière expérience a bien évolué. Avec Shems FM, je suis passé au plateau politique, Studio Shems. Avec mes études et au vu du contexte politique c’était le moment pour moi de tenter cette expérience et de me positionner en tant que journaliste politique. Malgré le manque de moyens, on a tout de même fait de la concurrence à Mosaïque FM pendant un moment. J’étais convaincu que cette émission devait se rapprocher du peuple. Je déteste la langue de bois. J’ai essayé de faire en sorte que les chroniques, les rubriques, etc. les interviews et même la façon de poser les questions, soient vulgarisés le plus possible. J’essayais de poser les questions qu’un citoyen Lambda poserait. Et ça a marché. J’étais bien informé et on ne pouvait pas m’induire en erreur.

F.D.T : De nombreux journalistes ont été approchés par des politiques. Cela a-t-il été ton cas ?

C.B : Oui, il y a eu des tentatives d’approche. Cela va de soi quand tu travailles dans la politique. Je n’ai pas suivi ce courant parce que mon nom et ma réputation sont bien plus importants. Je peux avoir une orientation ou un choix politique mais cela ne va jamais se sentir sur antenne. Le journaliste a plus de pouvoir que le politicien. Et le pouvoir du micro peut être plus fort que celui d’un ministre. De plus, quand on est intègre, on se fait aider sans rien demander. Je crois que mon intégrité et mon objectivité ont été récompensées quand j’ai été choisi pour coanimer les débats. L’objectivité faisait partie des critères de choix, ils ont même passé à la loupe mes publications Facebook.

F.D.T : Tu as été relégué à la matinale du week-end pendant un bout de temps, pourquoi ?

C.B : J’ai été écarté de « Studio Shems » sans aucune explication. Et j’ai passé un bon moment « au frigo » les weekends. Mais ça m’a été bénéfique, parce qu’entre temps j’ai fait plein de choses (formateur, modération, producteur pour des chaînes étrangères telles qu’Arte, j’ai aussi travaillé avec des radios étrangères en tant que correspondant, etc.). J’ai aussi collaboré avec Public Senat entre autres sur le documentaire « les oubliés du phosphate ».

F.D.T : Quels sont aujourd’hui tes objectifs après l’animation des débats des élections et après avoir repris ta place dans le prime time de Shems FM ?

C.B : J’ai été mis sous les feux du projecteur après la diffusion des débats. Cela te fait prendre conscience de la responsabilité qui t’incombe. J’ai par ailleurs eu des offres pour faire de la télévision. Même si j’ai fait de la télé avant, aujourd’hui la responsabilité est plus grande. Je dois préserver l’image d’après le débat. Il ne faut pas oublier aussi que je dois avoir l’accord de ma radio avant tout autre engagement.

 

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