Rencontre avec Wissal Labbane de Bakht’art : Etre différent, c’est être précieux et efficace !  

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Entre les belles pièces à porter, généreuses et opulentes et celles dédiées à la maison, son cœur balance. « Bakht’art » est cette marque qui a su suivre les Tunisiennes et satisfaire leurs besoins d’être à la fois modernes, dynamiques, changeantes, mais aussi enracinée, la boussole des « roots » bien ancrée. Derrière cette marque, se trouve une jeune créatrice, Wissal Labbane qui a su se démarquer par son travail raffiné et méticuleux. Du linge de maison, en passant par le kimono de plage, la voici qui nous revient avec une collection de jebbas aussi traditionnelles qu’épurées. Rencontre.

Femmes de Tunisie : Racontez-nous votre parcours avant la création de la marque Bakht’art

Wissal Labben : Si je devais commencer par un point de départ, ce serait la famille dans laquelle je suis née. Plus jeune, je me suis beaucoup imprégnée de la passion qu’avaient mes deux grands-mères pour la couture et la broderie. Tout se faisait à la maison et tout se passait sous mes yeux. Quelques années plus tard, je confectionnais des couffins que je vendais à la plage. Je suis née dans une famille passionnée de mode et de couture. Ceci étant, pour revenir à moi, ma vraie passion a toujours été pour le linge de maison. Cela vient aussi de l’environnement dans lequel j’ai grandi, puisque ma mère accorde une grande importance au linge de maison.

F.D.T : Vous vouez une attention particulière pour le linge de maison, mais pourtant vous faîtes une école de mode…

W.L : Oui j’ai fait trois ans à ESMOD, mais je dois dire que je n’étais pas très bonne élève (Rires) J’aimais certes tout ce qui avait attrait au linge de maison, mais je n’avais jusque là jamais pensé à en faire un métier. Un jour, alors que je préparais mon mariage, je me suis rendue compte que je ne trouvais rien de ce que je voulais pour ma maison. J’ai donc tout fait toute seule en chinant, en cherchant ce qu’il me fallait, en dessinant. Le mariage n’ayant finalement pas eu lieu, je me suis mise en tête de reprendre mes études à l’Académie des jeunes créateurs avec Foued Mhirsi. En Tunisie, il n’y a certes pas d’école spécifiquement dédiée au linge de maison, mais je tenais à apprendre les ABC de la couture. Je me voyais déjà à la fin de mes études lancer un projet personnel avec du linge et quelques produits vestimentaires pour la maison.

F.D.T : Vous décidez de vous lancer dans un créneau pas très courant. C’était facile de trouver de la clientèle ? 

W.L : J’ai eu ma première cliente alors que je prenais encore des cours à l’Académie des jeunes créateurs. Deux grands noms m’ont sollicitée pour confectionner le linge de maison de leur futur « chez-soi ». J’étais consciente de l’énorme responsabilité. Ces femmes là m’ont fait confiance et donné ma chance. Elles avaient vu que j’étais sérieuse, organisée et méticuleuse. Mais je devais quand même faire mes preuves et réussir ce test.

F.D.T : Une commande pour du linge de maison d’une nouvelle mariée, ça englobe quoi ?

W.L : Le linge de lit, de bain, de table…Tout, des parures de lit aux peignoirs en passant par  les nappes et serviettes de table et même les robes de chambre. Les passionnés de linge de maison ne sont pas nombreux, mais ces personnes ne font pas les choses à moitié. Il y a une thématique qui est proposée et cela peut concerner des événements comme un mariage- et donc le linge de toute la maison- ou tout simplement pour des fiançailles ou un accouchement.

F.D.T : Comment ça s’est passé avec ces premières clientes ? 

W.L : Comme je le disais, je devais faire mes preuves.  Je me suis vraiment investie. Je n’avais pas beaucoup d’argent pour démarrer mais j’ai du casser ma tirelire pour acheter la matière première. Je me voyais mal demander à la cliente une avance ou demander autour de moi un emprunt. Je n’avais qu’une chose en tête : réussir cette épreuve et satisfaire mes clientes. Ce qui a été le cas, à mon grand soulagement. D’ailleurs, je dis toujours :……

F.D.T : Et c’est comme ça que le business est parti…

W.L : Bizarrement non. Au bout de deux grosses commandes, je peinais à en obtenir d’autres. Comme je le disais, les passionnés de linge de maison ne sont pas nombreux. Cette période creuse m’a perturbée. J’ai eu peur de me tromper de direction. C’est là que j’ai eu l’idée de faire un kimono, inspiré d’un déshabillé proposé à l’une de mes premières clientes.

J’ai utilisé une matière pas très recherchée dans le marché local. De la tulle lycra à la quelle j’ai rajouter des galons fins à broder. J’ai créé deux kimono originaux avec des traînes généreuses et je suis partie avec à la plage. L’effet a été immédiat. Ca troublait autant que ça plaisait. On était en plein mois de ramadan. J’ai partagé quelques photos des kimonos portés à la plage et le succès fut immédiat. Je cherchais à me différencier grâce à un produit d’appel original. Et ça a marché.

F.D.T : Cet été là, le must have était le kimono de Bakht’art, votre marque que vous lancez en parallèle. D’ailleurs pourquoi le choix de ce nom ? 

W.L : Je cherchais un nom qui parle à une mariée ou une jeune maman. A ces dames, on dit toujours : ya3tik el bakht, izayen 3lik…J’ai donc plus pensé au « bakht » (la bonne étoile) qu’au « zyne ou zyna » déjà présents un peu partout à travers des marques d’accessoires et d’objets de décoration. « Bakht », c’est un nom bien de chez nous. C’est aussi un bon présage. Et puis c’est un mot qui peut voyager à l’international, que ce soit dans les pays arabes ou même sur le marché européen, puisque ça rappelle un peu St Barthe, les plages, l’été, la fraicheur…

F.D.T : Vous vous faites connaître avec ce fameux kimono que vous revisitez à souhait, vous le pensez comment ?

W.L : Avec ce kimono, je pars dans de belles expériences. Je multiplie les matières : mousseline de soie, tulle sur du lycra, guipure…et je m’amuse à proposer des tissus qui ne sont pas populaires. D’ailleurs, je demande carrément au vendeur de me proposer les tissus qu’il vend le moins, comme les imprimés. C’est comme ça que je m’assure de l’unicité  de mes modèles. Moi, je sais en faire un article chic, simple, beau et facile à porter. Je sais comment mettre en valeur ce tissu. Je prends des risques, mais ça marche.

F.D.T : A quelle cible s’adresse Bakht’art ? 

W.L : Au fait, je suis connue pour être la marque des « jetsetteuses », mais je n’aime pas trop cette étiquette. C’est vrai que la marque était un peu chère au début. Je proposais des tissus de qualité, acheté au prix fort. Mais, j’ai toujours eu en tête de me développer à l’international. Et pour moi, avant de partir voir ailleurs, il fallait asseoir sa place ici. Je devais toucher toutes les cibles et tous les budgets. C’est comme ça, que j’ai aussi produit des articles avec des tissus et des matériaux plus accessibles et moins cher, pour que chaque tunisienne puisse se permettre d’acheter du Bakht’art.

F.D.T : Pendant ce temps-là, vous n’oubliez pas vos premières amours : le linge de maison. 

W.L : Oui. Toute la clientèle qui s’est offert mes kimonos l’été, a été celle qui m’a sollicitée ou dirigée vers des clientes pour confectionner du linge de maison. J’ai donc repris avec une belle vitesse de croisière. Je fais du sur-mesure et sur commande. Il est très important pour moi de satisfaire pleinement mes clientes lorsqu’elles viennent me voir pour que je leur réalise le linge dont elles rêvent. Je deviens l’esclave de mes clientes jusqu’à entière satisfaction.

F.D.T : Depuis l’année dernière, Bakht’art propose des jebbas. Un retour aux sources apprécié par les fidèles de la marque. Comment l’avez vous conçue ?

W.L : J’ai toujours voulu proposer des jebbas. C’est un vêtement que j’aime et qui me va et dont je suis convaincue. Le client a plus confiance en un produit porté par son créateur, qu’un produit uniquement exposé. J’ai entamé l’année dernière ma première collection de Jebba, qui a eu beaucoup de succès. Je les confectionne de manière à ce qu’elles soient légères, faciles à porter. D’ailleurs pour la petite anecdote, il y a un galon qu’on appelle « galon Bakht’art » dans le marché, tellement il a eu du succès. J’essaie de choisir des tissus de qualité, de proposer des modèles qui peuvent être mis dans différents événements, pratiques.

F.D.T : La collection de cette année est-elle différente ?

W.L : Elle se fait dans la continuité. J’y ai intégré la touche tunisienne. J’aime travailler sur le patrimoine en le rendant plus simple. Je ne modernise pas. Je garde l’authenticité mais je travaille surtout à rendre un vêtement plus facile à porter que le classiques d’il y a quelques décennies.

F.D.T : Et vous avez des sources d’inspiration ? 

W.L : Je m’inspire en premier lieu de la Tunisie et de toute sa belle nature. C’est là ma première source de couleur par exemple : un paysage  à Gammarth qui m’offre des tons différents de vert et des nuances de bleus au ciel…une Sahara et toutes les déclinaisons des couleurs terre…La blancheur des bâtiments de certains villages….

Toutes les couleurs que je propose viennent de là.

Quant au modèle, je m’inspire de la femme tunisienne. Je me permets beaucoup de tissu, comme pour les reines. Car qui dit reine, dit femme forte. Et qui dit femme forte, dit femme tunisienne.

Par Raouia Kheder
Photos : Christian mechelluci
make up : Fakher beauty center