Rencontre avec Manel Mahdouani, spécialiste en tatouages berbères

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En 2016, Manel apparaît sur Arte dans 360° Geo. Dans l’épisode intitulé « Tunisie, l’Art du Tatouage Berbère », la jeune femme accompagne l’équipe dans une extraordinaire aventure qui lui donne l’occasion de rencontrer femmes et hommes ayant des tatouages berbères. En réalité, Manel Mahdouani y est aussi pour assouvir une passion et compléter sa collection de dessins car elle est une tatoueuse spécialisée dans les dessins berbères. Un métier très rare en Tunisie, notamment pour son absence de reconnaissance. Rencontre avec Manel, cette spécialiste en tatouages berbères et, probablement, l’unique femme tatoueuse en Tunisie.

Quand as-tu commencé à tatouer ?

J’ai fait des études aux Beaux-Arts jusqu’en 2011, avant ma licence. J’ai ensuite travaillé un peu la peinture murale, entra autres. Comme ça ne pouvait pas être un gagne-pain, j’ai continué à chercher autre chose. Mes amis m’ont alors encouragée à m’orienter vers le tatouage. J’ai alors vu le tatoueur Yahiya Romdhani chez qui j’ai appris à tatouer durant environ 3 mois ou plus. J’ai travaillé un peu avec lui puis en solo à partir de 2014.

En Tunisie, les tatouages ont vu leur popularité exploser ces dernières années. Comment l’expliques-tu ?

La mode des tatouages a explosé durant les 3 dernières années. Avant les gens avaient tendance à cacher leurs tatouages. Aujourd’hui, ils « osent » les exposer bien plus qu’avant en plus de se faire tatouer des motifs audacieux qu’ils assument.

Qu’apprécies-tu le plus dans ton métier ?

Comme tous les tatoueurs, j’ai travaillé sur différents styles. Je me suis ensuite fixé un objectif en me spécialisant dans les tatouages berbères. Étant donné mes difficultés à obtenir un Visa, la majorité de mes clients viennent me voir de l’étranger. Il y a ceux qui arrivent et découvrent le pays ou ceux qui aiment déjà la Tunisie et qui y reviennent pour faire un tatouage berbère pour marquer leur relation avec la Tunisie. Il y a aussi les personnes qui me racontent leur histoire et les raisons pour lesquelles elles le font. Une certaine relation s’instaure entre le client et moi.

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On discute ensemble et je lui demande pourquoi il le fait. De nombreux Tunisiens nés à l’étranger reviennent en Tunisie après une très longue absence. La tranche d’âge est aussi intéressante : il y a de tout. Ma cliente la plus âgée avait 64 ans. Il y aussi le fait que je me déplace. Comme il m’arrive de passer la nuit sur place chez mes clients car je ne peux pas rentrer le jour-même, on passe beaucoup de temps ensemble et on échange.

Le métier de tatoueur va-t-il enfin évoluer en Tunisie ?

On dit qu’il y aura bientôt possibilité d’ouvrir un Tattoo Shop. C’est encore très flou. Comme mon je n’ai pas de patente, ce n’est pas facile d’obtenir un Visa et ce même si j’ai beaucoup d’invitations à l’étranger. Par exemple, j’ai eu une invitation à une conférence à Monaco et je n’ai pas pu y aller ; des guest spots aussi ; etc. Je ne peux aller nulle part en l’absence de statut légal.  J’ai la possibilité d’aller dans les pays sans Visa, comme le Maroc, la Serbie ou les Seychelles. Les Tunisiens en Tunisie préfèrent plutôt les tatouages autres que berbères. Moi, je leur propose plusieurs types.

Un tatoueur tunisien peut-il vivre de sa passion ?

Un tatoueur qui a un tattoo shop peut vivre de sa passion. Pour moi, c’est un peu différent car on vient me voir pour une spécialité. Je travaille moins et il m’arrive même de refuser certains tatouages. Personnellement, je peux être financièrement à l’aise à partir du mois d’avril. En hiver, il y a un peu moins de travail car il y a moins de touristes.

Plus ou moins personnel et professionnel. Personnel car ma grand-mère avait un tatouage berbère et je n’en connaissais pas la signification. Même quand je demandais, je n’avais pas de réponse. Elle s’est éteinte et je ne l’ai jamais su. Et puis, en tant que tatoueuse, je me suis dit que j’allais chercher les origines de notre tatouage tribal. Les types aztèques et celtiques sont très populaires. Ici, les Tunisiens veulent des tatouages maoris alors qu’ils oublient qu’on a notre propre identité dans les tatouages. Mon rêve est donc de faire connaître cette culture même si, aujourd’hui, elle est devenue très « tendance ». À l’étranger, elle l’est d’ailleurs énormément dans la mode, les bijoux ou les tatouages.

On remarque un comeback fracassant du motif berbère, dans la déco, les vêtements, les tatouages, etc. Penses-tu qu’ils en connaissent la signification ?

Beaucoup de tatoueurs, surtout à l’étranger, s’inspirent des motifs berbères mais sans donner aucune signification. Ils associent les symboles, juste comme ça.

En 2016, le reportage diffusé sur Arte te montrait en train de compléter ta collection de symboles berbères. As-tu avancé depuis ?

Doucement car ce n’est pas facile. Le fait de se rendre chez des gens sans les connaître, ce n’est pas évidement, surtout quand on ne parle par la langue, et je ne la parle pas. Dans le Sud, la population berbère est plutôt dans la défensive. « Tu n’es pas des nôtres, on n’a rien à te raconter ». Le message est transmis mais entre eux, comme avec la nouvelle génération. De là à ce que l’on t’emmène voir sa grand-mère, c’est autre chose. Si elle gagne ta confiance, elle pourra s’ouvrir à toi ; sinon, elle ne te parlera pas. À Chneni, personne n’a voulu me parler. Ce n’est pas du tout du régionalisme. Probablement parce que les berbères ont été énormément opprimés, qu’ils ne peuvent pas parler leur langue ni donner des prénoms berbères. Il y a eu le fait que je sois non seulement venue de Tunis mais en plus avec des étrangères, des Allemandes.

Y a-t-il eu un effet post-Arte ? Est-ce que cela t’a aidée ?

Beaucoup, surtout à l’échelle internationale. À Tunis, rien du tout. Du tout côté des médias tunisiens, seule RTCI s’est intéressée au sujet. À l’étranger, c’est autre chose, surtout en Belgique, en Suisse, en Allemagne et en France dans lesquels j’ai eu des guest spots, des interviews dans de magazines, dont dernièrement sur la CNN, la BBC ou encore une chaîne suisse. Ils me contactent et se déplacent ensuite en Tunisie.

Quelles sont les plus grandes contraintes de ton métier ?

Le matériel. Il m’est impossible d’en commander puisque je n’ai pas de statut légal. Je dois attendre à chaque fois que quelqu’un m’en apporte de l’étranger. Parfois, Fawez vend aussi des aiguilles. Pour l’encre, on me l’apporte aussi de l’étranger. Autre contrainte, hormis l’impossibilité d’obtenir un Visa, le transport. Je sélectionne pour ne pas me déplacer chez n’importe qui. Il y a aussi ma famille qui a toujours autant de mal à accepter mon travail.

Quel est le type de tatouage berbère qui revient le plus parmi les demandes ?

En général, c’est la feuille de palmier. C’est le design duquel on est le plus sûr côté signification. Ce symbole de beauté, de fertilité, de force et de déesse mère est très demandé par les femmes. Pour les tatouages berbères, la clientèle est plus féminine que masculine.

Le tatouage le plus insolite parmi les demandes ?

Une Tunisienne vivant en Allemagne n’avait pas de tatouage et n’y avait jamais songé jusqu’au jour où elle est tombée sur le documentaire d’Arte. Elle m’a alors contactée en me disant qu’elle allait revenir en Tunisie. Elle a 40 ans et elle mariée, 2 enfants. Elle compte donc revenir pour se faire faire un tatouage à la mémoire de son père, disparu il y a plus de 20 ans.

Beaucoup de clients m’envoient le tatouage de leur grand-mère pour refaire le même. Il y a aussi un Allemand qui voyage partout dans le monde depuis 4 ans pour se faire tatouer, de l’orteil jusqu’au cou. Il a vu le documentaire et m’a contacté d’une manière insolite car il n’a ni Facebook ni téléphone. Il est donc venu à Tunis, s’est rendu au tatoo shop de Fawez et demandé où j’étais. L’équipe m’a alors contactée pour me dire que quelqu’un me cherchait. C’est un hiker qui a attendu 3 jours et a dormi à la plage jusqu’à me trouver. J’ai eu beaucoup de mal à trouver une place pour le tatouage. Finalement, il y en avait une dans la jambe pour lui faire une feuille de palmier.