Rencontre avec l’entrepreneure Olfa Hamdi

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Photographe : Ghazi Sakouhi / Maquillage : Roua Touil pour Tap4glam

Femme entrepreneure, jeune et jolie, active et déterminée, centralienne et ressortissante de l’université d’Austin au Texas, Olfa Hamdi fait couler beaucoup d’encre dans les médias nationaux. Et pour cause, l’année dernière, son nom a été cité plus d’une fois autour d’un poste de ministre dans le nouveau gouvernement. Nomination qui a fini par ne pas se concrétiser, non sans créer une vive polémique autour de la jeune femme que nous avons choisie pour notre rubrique « Femme du mois ». L’occasion pour nous de revenir sur son parcours depuis l’enfance et de lui poser des questions sur sa carrière professionnelle à l’étranger. Interview

Femmes de Tunisie : Quelle enfant étiez-vous ?

Olfa Hamdi : J’étais à la fois une enfant sage et têtue. J’ai grandi dans une famille de classe moyenne, dans un appartement de la banlieue de Tunis, et nous allions souvent à Gafsa, ma ville d’origine. J’ai eu une enfance ordinaire avec mes deux frères. Nous étions traités de manière égale, élevés de manière identique. Ma mère qui était femme au foyer mais très féministe, espérait que je fasse une grande carrière. Mon père, docteur en statistiques et haut fonctionnaire de l’administration publique, attendait que nous soyons brillants dans nos études. Alors, j’ai été bonne élève. Mais j’étais aussi une enfant très curieuse. Je m’intéressais à tout et lisais beaucoup. J’excellais dans toutes les matières, si bien que plus tard, le choix de l’orientation fut évidemment difficile pour moi.

F.D.T : Ce sont vos parents qui vous ont inculquée les valeurs que vous prônez aujourd’hui ?

O.H : De manière générale oui. Le fait que ma mère était femme au foyer représente pour moi un élément important. On n’accorde pas d’importance aux femmes au foyer, on a l’habitude de valoriser les femmes qui travaillent et on oublie qu’il y a des femmes qui ont donné leur vie pour le bien-être de leur familles, l’éducation de leur enfant ou à faire avancer des femmes comme moi.

Dans les pays scandinaves, on considère qu’être femme au foyer est un métier à part entière. Mes deux parents ont investi tout leur argent et temps dans l’éducation de leurs enfants. J’ai fait l’école publique. Il y avait beaucoup d’attente. Ça m’a donné le sens de la compétitivité. Mais au bout d’un certain temps, je suis devenue en compétition avec moi-même. Et c’est ce qui était dur parce quand on est en compétition avec soi-même, on ne gagne jamais.

F.D.T : En 2007, vous êtes deuxième dans le classement national à l’examen du baccalauréat. Comment se passent vos études à l’étranger après avoir eu la bourse d’Etat ?

O.H : J’ai intégré l’école préparatoire Louis Le Grand à Paris. Ensuite j’ai passé un concours grâce auquel j’ai intégré l’Ecole centrale de Lille. J’ai choisi l’ingénierie probablement parce que j’ai toujours eu cette tendance à vouloir résoudre des problèmes et la formation d’ingénieur correspondait à ce besoin. C’est ainsi que je me suis retrouvée dans le domaine de la construction. Lorsque j’ai fait un stage à Paris, l’envie de travailler dans ce domaine s’est intensifiée. Je me suis retrouvée chef de chantier à 23 ans. J’étais responsable d’une quarantaine d’employés de plusieurs nationalités y compris une majorité de portugais qui refusaient de me parler en français. Quand tu es le chef de projet, avec une responsabilité chantier, ça te fait réfléchir. J’étais non seulement jeune mais aussi une femme dans un monde d’hommes.

Quand je me suis renseignée sur la manière de gérer une situation pareille, j’ai découvert qu’il y avait tout une science sur comment faire changer les mentalités. Et finalement j’ai réussi, j’ai mis de côté mon ego et j’ai demandé conseil aux plus âgés de l’équipe séparément. Je leur ai demandé d’animer les réunions, etc. Ça m’a permis de leur montrer mes compétences, mais surtout de réussir mon projet

F.D.T : Il y a également eu un passage par les Etats-Unis.

O.H : Oui. Après cette expérience, je me suis intéressée à la partie « création du projet », à ses premières phases de formation, stratégie et planning. Je suis donc partie aux États-Unis à l’Université de Texas à Austin car elle était la seule à fournir le programme de management de gros projets – pétrochimique et énergétique. J’ai découvert un nouveau monde, une autre culture, une culture où tu es responsable de tes résultats, où l’institution te met à disposition tous les outils et tu fais avec ce que tu veux. J’ai adoré cette culture du résultat individuel.

Je m’en sortais plutôt bien, je maîtrisais plusieurs aspects, mais pour réussir un grand projet, il faut aussi maîtriser le volet juridique. J’ai alors complété ma formation par une spécialité dans l’arbitrage des différents conflits entre public et privé pour les grands projets à la faculté de droit du Texas.

Photographe : Ghazi Sakouhi pour Femmes de Tunisie Magazine / Maquillage : Roua Touil pour Tap4glam

F.D.T : Un parcours qui a dû vous aider dans l’intégration du marché du travail. L’insertion s’est-elle fait de manière évidente et facile ?

O.H : Au fait, à la fin de mon cursus, j’ai eu plusieurs propositions. J’ai choisi l’Independant Project Analysis, l’entreprise qui a la plus grande base de données des projets de construction dans le monde. Plus de 40 entreprises collaborent avec elle. Moi, je faisais l’audit des grands projets ; de l’équipe, jusqu’au budget, en passant par l’étude sociale et environnementale. Cette expérience m’a beaucoup appris et j’ai vite gravi les échelons dans l’entreprise. Ce qui n’était pas au goût de tout le monde, vu que j’étais parmi les plus jeunes. Le climat m’a poussée à considérer le chemin de l’entrepreneuriat. J’ai donc démissionné pour commencer mon projet.

F.D.T : Ce regard vous dérange-t-il à ce point ?

O.H : Quand on parle d’années d’expérience ou d’âge, oui. A 25 ans, j’avais deux masters avec thèse et un diplôme de droit. J’ai bossé 16 heures par jour. Moi, j’ai choisi de faire ça, d’autres pas. Pourquoi juger la personne sur l’échelle du temps par rapport aux autres ? Est-ce qu’on a refusé d’utiliser Facebook ou Instagram à cause de l’âge de leurs créateurs ? Non. C’est toute une culture…Dans notre pays, on a besoin de comprendre que le succès n’est plus uniquement proportionnel à l’âge.

F.D.T : Vous faîtes ensuite le choix de rentrer en Tunisie. Pourquoi ?

O.H : Je suis rentrée en Tunisie en 2015. Je voulais travailler dans mon pays. Je pense que tous les Tunisiens qui ont eu une bourse pour l’international se sentent quelque part redevable à leur pays et c’est normal. Cependant et c’est malheureux de le dire, quand tu reviens dans un marché très petit, où les grandes entreprises n’y sont pas installées, ou les grands projets sont paralysés, du point de vue carrière, tu as l’impression de régresser. C’était pour moi un vrai dilemme.

En Tunisie, j’ai enseigné à l’Ecole de l’état-major et à l’IDN (l’Institut de Défense Nationale). C’était l’une des meilleures expériences de ma vie. D’autant plus que je faisais des aller- retours Tunis-Amsterdam pour travailler sur des projets de construction avec Shell et d’autres entreprises pétrolières. Au bout d’un an et demi, je me trouvais face à deux problèmes principaux : je ne pouvais pas développer mon projet ici et la situation économique du pays était très frustrante. J’ai donc fait le choix d’avancer dans ma carrière. J’ai déjà inventé une méthode de conception et de planification d’un projet de construction qui permet d’en améliorer la performance (AWP). Je voulais faire avancer cette méthode globalement.

F.D.T : Et pour cela vous avez dû retourner aux USA

O.H : Oui. Et pour revenir aux États-Unis, j’ai demandé le visa EB-1, un visa accordé aux personnes aux compétences extraordinaires dans leurs domaines. Les gens disent que j’ai une double nationalité, mais ce n’est pas vrai. Je suis juste résidente permanente et ça ne fait pas de moi moins tunisienne que les autres. De même, je considère que c’est dangereux de douter du patriotisme de ceux qui ont des nationalités doubles.

En Amérique, j’ai finalement lancé mon entreprise « Concord project technologies », qui offre une aide aux entreprises dans le management de grands projets (ingénierie, études stratégiques, formation, choix technologiques, etc). J’ai travaillé avec des Égyptiens, des Sud-Africains, des Américains, des Français, etc.

Photographe : Ghazi Sakouhi pour Femmes de Tunisie magazine Maquillage : Roua Touil pour Tap4glam

F.D.T : Les détracteurs parlent d’une petite entreprise…

O.H : Oui, mon entreprise est relativement petite si on la compare à des grandes boites de consulting et c’est totalement normal. En premier lieu, pour intégrer mon entreprise, il faut avoir une bonne expérience en projets industriels et comprendre le management de projet pour être formé à ma méthode AWP. De plus, Concord fonctionne avec le modèle Core et collaborateurs. Le Core est responsable d’un projet et les collaborateurs sont des consultants qui travaillent à temps partiel. Et en ce qui concerne les collaborateurs, j’ai un réseau de 80 personnes qui sont appliquées dans les projets. Grâce à la méthode de management que j’ai développée, mon entreprise est pionnière dans ce domaine et elle est en phase de croissance.

F.D.T : Vous travaillez uniquement aux États-Unis ?

O.H : Non. Comme je voulais un point d’attache pour les projets en Europe (nous travaillons avec ESSO et Infineum par exemple), j’ai voulu que ce point d’attache soit en Tunisie. J’ai récemment ouvert un espace de formation aux Berges du Lac.

F.D.T : C’est beaucoup de projets en même temps. Ce n’est pas difficile d’entreprendre de cette manière ?

O.H : C’est dur d’entreprendre tout court. Car on doit convaincre les clients de croire en nous pour assister leurs projets stratégiques et donc de nous donner de l’argent au lieu d’en donner à des entreprises qui existent depuis 40 ans. J’ai réussi grâce à quelques principes : être crédible, dans le monde du travail, on ne peut pas faire semblant d’être compétent, au bout d’un certain moment ça se voit. J’ai aussi compris que la base c’était la compétence technique. Il faut être excellent et le montrer. Ne jamais arrêter d’apprendre et d’améliorer ses compétences. Si on n’est pas excellent dans son domaine, ça ne sert à rien d’entreprendre. Il faut avoir une valeur ajoutée. Et puis, un de mes principes, c’est la patience. Quand on entreprend, on est souvent déçu. Surtout au début, il faut donc persister, croire et se sacrifier…Et enfin : on doit dépenser de l’argent pour faire de l’argent.

F.D.T : Durant ce parcours, quel est le projet qui vous a le plus marquée ?

O.H : Il n’y pas un projet en particulier mais plutôt une équipe. Un projet c’est comme un orchestre musical, tout le monde a une tache spécifique, mais c’est sa bonne union qui fait le résultat. Par contre, il y’a des projets qui m’ont fascinée par leur grandeur. J’ai travaillé dans un projet en Australie et j’ai découvert que les Australiens intégraient les gros projets dans leur culture d’immigration. Et le fait de ramener des étrangers pouvait impacter toute une société.

Photographe : Ghazi Sakouhi pour Femmes de Tunisie Magazine / Maquillage : Roua Touil pour Tap4glam

F.D.T : Vous avez récemment fait des apparitions médiatiques pour parler de la situation économique en Tunisie. Vous avez même été pressentie pour un poste au gouvernement. Avec du recul, vous en pensez quoi ?

O.H : Je suis de la génération de Ben Ali, la génération qui a été dans les rues pour le renverser. Pour moi, cette période est un chapitre clos. Comme tous les jeunes, je suis frustrée par l’absence de projet de nation. On est très connectés à l’international et très ouverts à l’Occident mais l’Etat et la classe politique ne le sont pas. Le projet politique en Tunisie ne correspond pas aux besoins de la majorité des Tunisiens. Je crois aux jeunes, je crois à l’ascension sociale par le mérite, à l’ouverture à l’occident le plus possible- économiquement parlant bien sûr. Si on a la possibilité de réellement changer, je serais là. Je crois qu’on doit libérer le potentiel des Tunisiennes et des Tunisiens.

Je ne supporte pas l’échec et j’évite les gens qui échouent car l’échec est contagieux. Comme la réussite d’ailleurs. Par contre, je n’aime pas les calculs politiques loin des réalisations et débats de fond. Si on me donne le cadre pour travailler et qu’on me laisse le faire comme je l’entends, j’assumerai mes responsabilités quoi qu’il arrive. En revanche, si on veut juste m’utiliser pour redorer une image, cela ne m’intéresse pas.

L’expérience que j’ai eue à l’étranger m’a permis de me poser des questions sur moi-même. Aujourd’hui, notre génération a besoin d’appartenir à une nation dont elle est fière et ça ne se fera uniquement que quand les jeunes prendront les rênes pour bâtir notre pays. Si les gens comme moi et ceux qui sont mieux que moi ne s’impliquent pas pour notre pays, la situation ne va jamais changer. On est arrivés à un stade où, soit on fait partie de la solution, soit on fait partie du problème.

F.D.T : Mais cette implication, vous l’avez toujours eue, non ?

O.H : Oui. Depuis des années, je reçois des milliers de messages de Tunisiens qui me demandent des conseils. En 2013, j’ai décidé de commencer les workshops Najah. J’ai organisé des journées dédiées à des exercices de leadership aux jeunes et parents. Elles étaient destinées aux lycéens qui cherchent à développer leur carrière et à savoir vers quoi s’orienter, etc. Je l’ai faite à Gafsa, à la bibliothèque régionale, à Mahres aussi en collaboration avec une ONG locale, à Ain Drahem et enfin à Tunis en collaboration avec l’école américaine. Tout ça, avec les moyens du bord. Je voulais faire gagner du temps aux jeunes. Quand on est jeune, on est le produit de ce qu’on a vécu et je trouve ça tellement injuste qu’une personne qui peut faire carrière s’en retrouve privée uniquement parce qu’elle se trouve dans le mauvais cadre ou environnement ou parce qu’elle n’a pas accès aux bons outils. Je pense qu’on a besoin de valoriser le succès des Tunisiens. J’ai de l’espoir, le Tunisien veut réussir, il est ambitieux. Je tiens à valoriser cette ascension par le travail.

F.D.T : Quels sont vos futurs objectifs ?

O.H : Professionnellement, j’ai atteint mes objectifs en termes d’innovation et de crédibilité et renommée dans mon industrie. Bien sûr, je souhaite développer mon entreprise pour faire valoir un changement dans mon industrie et gagner ma vie. Mais je voudrais aussi introduire la discipline “ le management de grands projets “ en Tunisie le jour où on aura un projet de nation qui se base entre autre sur des grands projets stratégiques. Personnellement, je veux continuer à rêver d’avoir un pays moderne dont je suis fière comme des millions de Tunisiens. On ne peut plus chanter les louanges d’une Histoire et civilisation ancienne alors que notre quotidien se dégrade.

* interview réalisée en décembre 2019