Rencontre avec le photographe Pierre Gassin

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©Pierre Gassin

Il est né à l’Isle-sur-la-Sorgue – entre Avignon et Marseille – mais connaît mieux la Tunisie qu’un Tunisien. Il a photographié le poète français René Char et le ballet Ré-Existence de Nawal Skandrani. Ses clichés se comptent par milliers et ses expositions comptent une bonne partie sur la Tunisie. On lui doit le Palais de la Photographie à Sfax ainsi que les clichés magiques du magazine collector 1001 Tunisie. Rencontre avec Pierre Gassin, artiste photographe au regard brut et optimiste sur la Tunisie.

Te rappelles-tu de ta première photographie ?

J’ai fait ma première photo quand j’étais tout petit. Il y avait l’appareil de mes parents qui me fascinait, un vieux Kodak. Je voulais faire des photos mais il fallait que j’attende, ce qui me paraissait long. Ils ont accepté que je fasse ma première photo quand j’avais 4 ans. Je m’en rappelle comme si c’était hier et je l’ai toujours. Tout petit déjà, quand j’allais au camping, à la place de la sieste, ma mère me cherchait partout… Je me levais et me planquais derrière un arbre, je regardais. Parce qu’on amenait les photos à développer dans le commerce en face et je sais que le photographe partait derrière des rideaux multicolores. Je regardais ça et ça me fascinait. Pourquoi ? Je ne sais pas.

Quand j’étais aussi tout petit, ma mère et ma grand-mère allaient dans des magasins de laine, qu’on appelait « Phildar » à l’époque. Je m’y embêtais royalement, je marchais à peine à l’époque ! Le magasin mitoyen, c’était celui du mari. Il y avait une porte ronde entre les deux et je passais de l’autre côté, à quatre pattes. Je me rappelle très bien d’avoir grimpé les escaliers. Il était le photographe du village. On me retrouvait donc entre les appareils. Personne n’a compris ! Et je n’ai fait que ça par la suite, de la photographie. Ensuite, quand j’avais 12 ans, en 6e, je faisais toutes les photos pour les profs, les photos d’identité, etc. J’avais aussi acheté mon premier agrandisseur et je faisais les tirages.

Mon premier salaire de photographe était à 16 ans. J’ai fait ensuite l’université Paris VIII, créé un centre de formation professionnelle que j’ai tenu pendant 22 ans, le centre Iris. J’ai crée plus de 200 expositions – plus de 1000 photographes artistes ou reporters – dont pas mal d’expos sur la Tunisie suite à la révolution. Je regardais la fréquentation du site internet du centre, et 90% de nos visites venaient de la Tunisie. Je me suis alors dit : « On va aller là-bas ». Ensuite, je suis arrivé ici et fait pas mal de choses sur Djerba mais ça ne marchait pas. J’ai alors fui Djerba et j’ai atterri à Sfax où l’on me disait que c’était très particulier, mais dans le bon sens. Je m’y suis beaucoup plu : j’y ai créé le Palais de la Photographie dans le cadre de Sfax, capitale de la culture arabe. C’était un projet phare qui a bien marché mais qui a été saboté par certaines personnes… Après j’étais libre. J’ai rencontré Amel Djait qui m’avais contacté par hasard sur Facebook. Elle a travaillé au ministère du Tourisme.

Après avoir terminé ses activités ministérielles, elle a recommencé à travailler sur ses reportages et elle a demandé des renseignements sur Kasserine sur Facebook… Je l’ai inondée de pistes et on s’est rencontrés, notre première table ! Après elle m’a demandé si je pouvais faire des photos de nourriture. Je lui avais dit que oui. Elle ignorait encore que j’avais tenu un restaurant pendant 7 ans et que je publiais beaucoup sur la nourriture. On est partis, comme ça, sans trop savoir. Ça fonctionné de suite. Et puis on a fait notre premier livre, Tunisiennes et Saveurs des Terroirs, qui a reçu cette année le prix Mention spéciale du jury en littérature gastronomique par l’Académie nationale de cuisine (France) qui a, aujourd’hui, une antenne tunisienne.

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La saline de Sfax, un paradis des oiseaux

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En photographie, c’est la lumière qui m’intéresse plus que le sujet. J’ai besoin de nature : mer, eau, montagnes, campagnes, déserts. J’adore ça. Photographier les gens, ici, c’est un peu délicat. Je ne suis pas tunisien et je ne peux pas montrer des caricatures : des gens tatoués, avec des rides, etc. Je me méfie beaucoup de ça. Par contre, j’ai fait dernièrement un reportage sur Sabiha de Sejnane. J’aime beaucoup le portrait. Mais c’est plus intimiste et je ne veux donc pas les mettre sur un compte Instagram ou Facebook. Je ne mets pas de choses indiscrètes. Je mets toutefois les portraits de mes parents, mais c’est autre chose. Il y a le côté pédagogique sur la culture méditerranéen, revendiquée, plurielle et si semblable.

Que peux-tu dire à la génération qui n’a pas connu la photo argentique ?

Les outils numériques utilisent un vocabulaire qui vient de l’argentique. C’est quand même un peu indispensable à connaître. Dans mon école à Paris, on faisait beaucoup d’argentique. On faisait du numérique directement mais de l’argentique en parallèle pour comprendre, savoir ce qu’est le contraste, par exemple. Aujourd’hui, les gens ne savent pas ce que c’est. C’est un écart entre les blancs et les noirs. Quand on a fait des tirages en noir et blanc, ce sont des centaines d’heures à gérer ce contraste, on finit par l’avoir en soi. Mais il y a quelque chose de plus important à évoquer ici en Tunisie : l’éducation de l’œil. Je comptais d’ailleurs former des professeurs de photographie en Tunisie et j’animais des réseaux sociaux en photo. Mais il y avait tellement d’incompréhension.

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Jbel Semama

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Dès qu’on voyait des enfants, même moches, on mettait des « J’aime » alors que pour une photo exceptionnelle, à côté, personne ne disait rien. Je me suis dit qu’il y avait un souci. J’ai donc réussi à comprendre une chose : l’éducation nationale ici a 3 priorités : lire, écrire, compter. En France et en Europe, il y a « voir ». Comment les gens peuvent donc appréhender une photo s’ils n’ont pas de repères visuels ? Il y a toujours des images qui arrivent avant, qui pré-existent, et les images sont toutes liées, par rapport à une image mentale, par rapport à des images qu’on a fait entrer en nous. Si l’on ne passe pas du temps sur ces images, ce phénomène ne marche pas. Si l’on n’a pas de références, on invente des règles. Et il n’y pas de règles en photo : c’est la première règle que j’enseignais ! S’il y en avait, tout le monde ferait une bonne photo.

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Jerkennah2018. La vie.

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C’est quoi une bonne photo ?

Je ne sais pas. Je sais ce qu’est une bonne série, ce qu’est une bonne démarche. Une bonne photo isolée, je ne sais pas. L’appareil peut tomber, on appuie dessus, la photo peut être sublime. Je donnais un exercice qui était la photographie automatique en faisant des photos sans cadrer. Ça m’arrive assez souvent et ça sort super bien. Parfois, une photo extraite d’une bonne démarche ou d’une bonne série peut avoir une force incroyable. Il y a toute une préparation, une diffusion d’images qui donnent des repères aux gens. Après, quand on montre une image, ça devient un extrait de cette série-là, on replonge dans ce mode, cette façon de voir. Une bonne photo, je ne sais pas ce que c’est. Ça n’existe pas : elle est bien ou mal perçue, acceptée ou pas, elle dérange ou pas.

La photo de demain, c’est quoi ?

Dans l’histoire de la photographie, elle ne bouge pas vraiment. Il y a des photos hyper modernes des années 1880-1890 qui sont incroyables. Pour moi, elles ne bougent pas tant que ça. Les valeurs sont les mêmes. Le photographe est un témoin. Il témoigne de ce qu’il voit, de ce qui existe dehors. La société, a-t-elle vraiment bougé dans le fond ? Les gens tombent toujours amoureux, il y a toujours des gens qui souffrent ou qui font des actions, il y a toujours des paysages. On ne va pas changer tout ça. Le noir & blanc est toujours là aussi et il est en train de bien revenir. Il a toujours été présent dans les publicités et les marques de prestige. Si l’on regarde les parfums haut de gamme Chanel, il y en a beaucoup en noir & blanc avec le parfum, juste au milieu, en couleur. Les marques comme Yves Saint Laurent, Moët & Chandon, Vuitton aussi.

Peut-on bien gagner sa vie en tant que photographe ?

Si l’on fait des sujets complets, ça se vend. Il y a une chose toute simple d’ailleurs : à l’étranger, des agences d’illustration marchent très bien. Elles envoient des photographes ici, pour un jour ou deux. Ils savent faire un sujet. Ici, les photographes ne savent pas en faire. Ce que j’enseigne dans la photo depuis très longtemps, c’est que 10 000 photos légendées, triées, en sujets complets, placés en agences d’images rapportent un SMIC en France. On peut donc franchement gagner sa vie. Mais il faut être auteur et proposer des choses !