Il est l’un des producteurs les plus en vogue de la scène médiatique actuelle. A la télé, comme à la radio, Hamza Belloumi s’impose. Ses émissions- La Matinale de Shems Fm, Les 4 vérités sur Al Hiwar Attounsi, le placent sur le podium des animateurs les plus influents. A côté de cela, il est aussi conférencier, formateur et plus récemment « influenceur », puisque son BookClub sur Instagram réunit 22 milles abonnés qui discutent chaque mois de livres qui nous changent la vie. Notre rendez-vous a lieu dans sa boîte de production- où de nombreux jeunes travaillent en open space. Nous nous installons dans son bureau entièrement vitré de deux côtés, et Hamza commence à me raconter le parcours de celui qui s’est fait entièrement tout seul.

La faculté et les questions existentielles

Je lui pose la question sur l’étudiant qu’il était. « Bosseur, me répond-il d’emblée, du style à ne pas avoir de vie sociale ou estudiantine en dehors des cours. ». A la faculté des sciences juridiques et sociales de Tunis, Hamza Belloumi rêve d’abord de devenir avocat. Mais l’influence de certains professeurs et la confrontation avec la réalité du terrain change sa vision du futur professionnel. Il se voit plutôt professeur universitaire. « En parallèle à mes études, je travaillais dans un centre d’appel. J’avais commencé une semaine après l’obtention de mon diplôme de baccalauréat, et j’ai continué pendant toutes mes études universitaires. C’était mon premier grand boulot avec salaire. Je me rappelle que pendant des années, j’étudiais la journée et travaillais le soir de 16h00 à 20h00. C’est aussi pour cela que je n’avais pas le temps pour une vie sociale riche. » Lorsque je le titille sur la réputation de ces « call centre », Hamza rétorque « J’en garde de bons souvenirs. C’est l’une des entreprises où j’ai le plus appris. Un centre d’appel est une mini société. Il y a un turnover énorme et on y croise de nombreux profils. Ca oblige à travailler sur la timidité. Et puis on ne peut pas apprendre dans le luxe. Quand tu sais supporter la misère, tu peux vivre le luxe. L’inverse n’est pas vrai. »

Bosseur… l’étudiant qu’était Hamza Belloumi se concentre sur son master. Il choisit un sujet complexe, controversé, pas encore abordé. Ce sera « Les lois antiterroristes dans les pays du Maghreb et des droits de l’homme. ». Nous sommes alors dans les années 2009, bien avant la révolution. « Le sujet frôlait les limites du tabou. A l’époque, la Tunisie était dotée d’une loi anti-terroriste qui faisait polémique. Elle était considérée comme liberticide, et moi je me voyais critiquer la situation. » explique l’animateur. Se pencher sur les sujets non rabâchés, non consommés, a toujours intéressé le jeune homme. Et en l’occurrence, dans de nombreux pays comme la Libye à titre d’exemple, il n’y avait pas de chiffres, pas d’infos, pas de références. « Rafaa Ben Achour, qui était mon encadrant, me disait qu’il fallait que je sois celui qui créé la référence pour ce sujet. Et c’est ce que j’ait fait pour mon master. »

A la faculté, Belloumi était aussi-et surtout-attiré par la philosophie de droit. Il est influencé par les écrits et la personnalité de Iyadh Ben Achour, qu’il a la chance d’avoir comme professeur durant sa dernière année universitaire. « J’étais dans des pensées négatives. Je me cherchais encore. Ces lectures, notamment la thèse de doctorat de Iyadh Ben Achour, m’ont permis de me retrouver. Et de là, j’ai commencé à coucher mes réflexions sur un blog. « Islamika » était le lieu où je développais ma pensée autour de notre identité arabo-musulmane à travers des thématiques actuelles : la démocratie, les droits de l’homme, la liberté etc. » En ces temps, Hamza Belloumi découvre également la vague critique. « J’ai alors enchainé par la lecture des penseurs à l’instar de Mohamed Talbi, Hammadi Redissi, Hichem Jaiet… Et cette influence va se traduire dans mon blog qui va me valoir quelques critiques et condamnations. »

Shems FM

Si Hamza considère son blog, lancé au moment de la vague du blogging et de la cyber dissidence, comme son plus gros projet média jusque là, les choses vont petit à petit changer en 2010. C’est l’année où il postule pour intégrer la nouvelle radio « Shems Fm ». De la lecture de la simple annonce dans le journal La Presse à son recrutement, le producteur passera par de nombreux tests avant. « J’avais déjà de l’expérience dans l’écriture et je m’intéressais depuis longtemps à la chose publique. J’avais aussi des expériences avec des journaux arabes qui publiaient certaines de mes papiers que je leur envoyais. J’étais- et le suis toujours- passionné par la politique internationale. Je lisais de manière régulière les biographies des politiciens et j’étais influencé par les médias étrangers et des émissions telle que « Porta a porta » avec Bruno Vespa. » explique Hamza Belloumi.

Il se sent alors prêt à passer à un cap supérieur, à tenter une expérience radiophonique, une vraie. Le casting va durer longtemps. Le choix est sévère. Le jury n’est pas unanime. Il aime la préparation de Belloumi mais pas sa présentation. « Je pense qu’à l’époque on m’avait trouvé un peu trop sérieux, crispé. Mais comme je savais déjà comment écrire une rubrique, on a finit par me donner deux émissions de culture et société durant le week-end. »
Et c’est sur un rythme intense, entre master, travail en télé performance et animation radio que Hamza démarre dans cette nouvelle aventure…qui ne durera que quelques mois avant que la révolution n’éclate. La radio- qui appartenait à Cyrine Ben Ali- se met en pilotage automatique, mais continue d’émettre. « Nous n’avons pas senti de vide. Chacun savait ce qu’il devait faire. La radio a résisté alors que c’était un nouveau né grâce à l’engagement de tous ses employés. Au niveau de la programmation, nous avons du nous adapter à l’actualité. Les informations de proximité et en dialecte ont été les nouveautés dans le paysage audio-visuel de l’époque. »

Lorsqu’il a fallu proposer des concepts d’émissions, Hamza Belloumi était au premier rang pour exposer « Hadith Tounes », une émission hebdomadaire dans laquelle le jeune homme invitait les politiques pour parler de leurs livres. C’était la période de l’effervescence de ce genre d’ouvrages et le ressortissant de la faculté des sciences juridiques connaissait de nombreuses personnalités de la sphère politique. L’émission plait. L’animateur se fait remarquer. On lui propose alors d’assurer une chronique quotidienne. « Gros choix à faire. Continuer sur ma voie ou bien laisser tomber le centre d’appel dans lequel je gravais les échelons et qui payait bien. J’ai bien sur fini par quitter mon travail et me consacrer à cette passion qu’est celle des médias. »

Pour assurer sa nouvelle chronique, une interview politique dans l’émission de Khouloud Mabrouk, Hamza s’investit. Il lit beaucoup, travaille, prépare énormément. Ce travail remarquable le mènera à proposer un 12-14 entièrement politique. « Studio Shems » est le midi politique par excellence qui fait monter les sondages de la radio. La télévision n’est alors pas loin. Belloumi est vite happé par Nessma TV.

Nessma TV, Talva TV et Al Hiwar

On propose alors à Hamza une chronique politique dans Ness Nessma- émission de divertissement- animée par Faouez Ben Tmessek. « Ca s’est bien et vite passé. J’appliquais ce que j’avais appris en observant les médias étrangers. Si bien qu’une saison plus tard, Nebil Karoui me proposait d’animer un Ness Nessma dans un nouveau format socio-politique. Faouez devait de son côté tenter l’expérience du Taratata Maghreb. » Encore une fois l’animateur frappe dans le mille. Avec à ses côtés les deux Sofiane, Ben Hamida et Ben Farhat, l’émission est un énorme succès.

Malgré tout, des problèmes d’ordres relationnel et professionnel viendront couper court à cette expérience. Hamza Belloumi démissionne et l’annonce sur son profil Facebook. « Je ne me rendais pas compte de l’ampleur de l’acte. Après coup, je me dis que c’était impulsif de ma part. L’annonce a provoqué un raz de marré médiatique. Je basculais du jour au lendemain du statut du simple animateur à celui de « star médiatique » ».
Après l’expérience Nessma, Hamza est contacté par des médias étrangers tels que Al Arabia ou France 24. Mais il préfère vivre la révolution de l’intérieur. Il entame une expérience de courte durée en participant au lancement de Talvza TV, dans laquelle il ne trouve pas son bonheur. « On nous a vendu un rêve qui ne s’est jamais réalisé » Déplore Belloumi. Il déchante mais une proposition de Sami El Fehri vient vite réparer les préjudices causés par l’expérience à Talvza TV. « A El Tounisiya, Sami me propose de prendre la relève sur Moez Ben Gharbia qui quittait la chaîne. Ainsi est né « J8 ». C’est l’émission qui va m’installer définitivement sur la scène médiatique. Son succès se poursuit jusqu’à ce qu’on ressente un recul de l’intérêt des téléspectateurs pour les débats politiques. »

Pour le producteur, il devient clair que le format « table ronde politique » n’attire plus autant. D’autant plus que toutes les chaînes produisent le même contenu. Il fallait sortir des sentiers battus. Proposer autre chose. Un format qui s’intéresse au citoyen, plus dynamique, plus long, plus riche.

Les 4 vérités

« Nous lançons alors un format purement tunisien. Dans « Ma lam you9al », je me suis inspiré d’une émission sociale libanaise avec Tony Khalifa. C’est là que je vais voir le traitement des crimes arabes dans les médias pour la première fois. Je m’en inspire, je tunisifie le concept en y intégrant le côté politique et les longs VTR. Et je m’essaie au long format. Je voulais prouver que cela pouvait marcher, que nous n’avions pas besoin de nombreux chroniqueurs pour meubler. Ca a marché avec « Ma lam you9al » et ça a continué avec l’émission « Les 4 vérités ».

Quand je lui pose la question sur sa motivation aujourd’hui dans cette émission phare, Belloumi me répond sans détours : « Aujourd’hui, je veux avoir un impact dans le but d’améliorer la vie des gens. C’est une réflexion que je n’avais pas avant. Bien sur, il faut de l’audience pour avoir l’impact et l’influence recherchés. Ce sont des ingrédients qui vont ensemble. Et en premier lieu, il y a la manière de traiter un sujet et la qualité de l’information que l’on offre. Nous sommes là pour mettre le feu de projecteur sur les sujets qui fâchent. L’impact nous permet d’aspirer à des réactions…et donc à des changements, d’ordre politique ou social ou juridique. »

La matinale qui réveille la Tunisie

Durant tout son parcours professionnel et en parallèle à la télévision, Hamza continue d’animer sur Shems FM. Quelques années plus tard, en 2016, il propose à la direction une matinale d’un tout nouveau genre. « J’ai proposé ce qu‘on appelle de l’info-tainement. Je voulais parler de choses sérieuses sans se prendre au sérieux, mais sans tomber dans la superficialité. Les débuts ont certes été difficiles. Cela s’apparentait à la schizophrénie pour moi (Rires). Le soir, j’étais trop sérieux avec des sujets politiques et de criminalité, le matin rayonnant et souriant. Mais l’équilibre est vite trouvé. Aujourd’hui, la matinale maintient Shems Fm dans une bonne position en termes d’audimat. Nous avons une bonne audience et un public incroyable. ».

Aujourd’hui, Hamza Belloumi a conscience de l’influence qu’il a sur les gens qui le suivent à la radio ou à la télé. Il en profite pour créer un réseau : un Book Club sur Instagram qui réunit plus de 20 milles abonnés. « Je suis reconnaissant envers ces personnes qui me suivent et défendent mon travail. A travers ce compte, je veux mettre à profit cette influence. Partager les bons conseils, montrer les choses par l’exemple. Je suis quelqu’un qui vient d’une famille modeste et qui a réussi uniquement par le travail. C’est cette valeur que je veux transmettre à tous ces jeunes qui me suivent. »

Par Raouia Kheder