Rencontre avec le DJ tunisien Aly Mrabet

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2012

À 31 ans, il est (déjà) une figure incontournable du monde de la nuit. Chez lui, entre deux tableaux de Slah Hamzaoui et Ibrahim Màtouss, nous avons rencontré le DJ tunisien Aly Mrabet, longtemps directeur artistique du Yüka, à la formation plus artistique qu’on ne le croit.

Comment tout a commencé ?

J’ai commencé par la danse contemporaine, aussi bizarre qu’il en soit. Et de la danse, je suis parti vers un tout petit peu de théâtre. En même temps, j’ai commencé à faire ce que l’on appelle des mash-ups, c’est-à-dire à composer avec beaucoup de sons -à ne pas confondre avec les mix. Petit à petit, j’ai commencé à me structurer beaucoup plus et du coup, à mixer de manière plus ou moins professionnelle jusqu’à aujourd’hui. C’est comme ça que la musique a commencé, vraiment par la danse. À l’époque, on n’avait pas autant d’argent pour ramener quelqu’un pour faire de la musique. J’ai commencé petit à petit à le faire jusqu’à un certain moment où il y a eu une pièce où l’on a pu avoir quelqu’un pour nous faire la bande son. 

Petit, que voulais-tu faire ?

Au collège, je ne savais pas ce que je voulais. Je pense que j’ai toujours été comme ça. Par contre, j’ai commencé à savoir ce que je ne voulais pas. Ces choses-là, je les ai un peu exclues de ma vie : je ne les ferai jamais. Après, je m’offre le luxe de rester en mode électron libre : si j’ai envie de parler de théâtre, d’écrire des choses, de faire des vidéos… je pense que, oui, je le ferai. Si j’ai envie de faire du son, je le ferai. Si j’ai envie de faire un film, je le ferai. Je ne me limite absolument pas à une discipline. Après, ça dépend vraiment du propos que j’aurai, et à partir de ce propos-là, il y aura le support qui va avec. Que ce soit en film, en mix, en DJ set, en je ne sais quoi… Je me garde ce luxe.

Comment décriais-tu le son « Aly Mrabet » ?

On me le demande souvent ! Je pense que c’est un son assez éclectique, essentiellement. Je ne me limite pas du tout à un genre dans la musique ou à un truc bien précis, c’est à dire que je garde quand même cette liberté de jouer avec les sons et, surtout, de raconter une histoire. Je le dis souvent : tu débarques dans un club ou un autre endroit pour jouer un son, et au départ, tu sens que l’énergie est un peu morose. Moi, j’ai tendance à faire des sets assez joyeux : je reste assez euphorique. Je pense petit à petit à aller un peu dans leur énergie. Du coup, je suis un peu naze au départ et au fur et à mesure, je les ramène. Ou au contraire : on sent qu’ils sont super joyeux et incontrôlables à un certain moment. Alors, je pars dans des sons plus ou moins acides pour pouvoir vraiment les canaliser pour repartir après vers un truc joyeux. Sinon, ça ne me dérange pas de partir de Led Zeppelin jusqu’à Mohammed Abdel Wahab en passant par Edith Piaf pour ensuite aller sur des trucs plus pointus.

Le son, je pense que c’est une question d’émotions. Ça dépend de ce que je peux ressentir. Je pense que le DJ Set, c’est l’art du moment. Ça, j’adore ! C’est à dire que je ne me limite pas, que je ne prépare pas beaucoup de choses. Je m’offre une panoplie énorme de sons et, à partir de cela, je commence à compter petit à petit, en fonction de ce qu’il y a à ce moment-là, du monde, etc. C’est très différent !

Quelle est ta meilleure expérience ?

La meilleure, je pense qu’il n’y en a pas parce que c’est souvent très euphorique. La semaine dernière par exemple, je jouais dans le Lotus Club à Sousse, où je devais commencer à 23h maximum et finir à 2h-2h30. Le public était tellement déchainé  qu’à 5h du matin, j’étais encore en train de jouer alors que le lendemain, je devais jouer dans un autre club. Pour moi, c’est ça l’euphorie : c’est à dire qu’à un certain moment, tu te sens claqué mais le public et les gens qui t’entourent te donnent énormément d’énergie en voyant  le bonheur dans leurs yeux.

Bon, parfois, il y a des lieux où ce n’est pas ça, où je ne peux pas cerner leur énergie pour pouvoir la canaliser, la gérer, l’éclater, la remonter ou la faire descendre. C’est vrai que des fois, il y a un échec mais la plupart du temps, je pense que ça va. Je pense aussi que le choix des clubs est très important parce que tu commences à connaître le public cible et que tu sais quels sont les sons que les gens adorent. Après, être à l’écoute ne veut pas forcément dire faire ce que les gens ont envie d’avoir. Il faut toujours les surprendre, bien au contraire ! Quand on est à l’écoute, c’est vrai que c’est un bon point. Après, il ne faut pas partir trop dans ce que les gens veulent. De toutes les manières, ils ne savent pas ce qu’ils veulent ; ils savent ce qu’ils ne veulent pas.

Qu’est-ce qu’ils ne veulent pas ?

Vu que je joue généralement dans des clubs qui ne proposent pas vraiment de musique mainstream, – on n’est pas du tout dans ce que la radio commerciale offre et présente, au contraire les gens ont envie d’escapade, de découvertes – je leur offre ça. De temps en temps, je fais des petits clins d’œil à des trucs qu’ils ont déjà connus mais je construis essentiellement mon mix à partir de choses qu’ils vont découvrir. J’offre la découverte en même temps, avec des sonorités déjà connues. Ce ne sont pas uniquement des chansons. Ce sont plutôt les airs, les kicks, les beats, etc. La construction, c’est un son qui t’est proche mais un son nouveau.

Tes coups de coeur du moment ?

En ce moment, je suis attiré par un style assez électro. Tout en gardant ça en tête, je m’éloigne légèrement du truc très World Music. J’essaie vraiment de dénicher des choses, je ne suis pas essentiellement techno mais j’ai des sons techno et je ne suis pas essentiellement très pointu dans la techno ni dans la pop…

Tes influences ?

Quand j’étais adolescent, j’ai commencé par écouter à la fois Sting, que j’adorais, et Natacha Atlas, bizarrement, que je n’aime pas du tout actuellement. À l’époque, mon père ramenait beaucoup de compilations de Buddha Bar. C’est là où je me suis dit : « C’est incroyable ! Il y a du son qui vient d’ici et, en même temps, du son qui vient de là-bas. C’est juste excellent. » Je pense que c’est à partir de là que j’ai commencé à m’intéresser petit à petit au son, au mix de manière générale. Mon père écoutait beaucoup de jazz, ma mère beaucoup de variété française. J’étais bercée par ça jusqu’au moment où il y a eu ce déclic de mélanges incroyable des genres. C’est là où j’ai commencé à écouter des choses comme Enigma, à l’adolescence. À cette période-là, c’était le côté dark qui me plaisait. En même temps, j’habitais un quartier juste à côté de l’ISG. À cette époque-là, l’institut organisait beaucoup de concerts de rock. On savait comment se faufiler sans payer entre les jeunes – plus âgés que nous. C’est là où j’ai commencé à écouter mes premiers concerts de rock.

Quels sont les clichés qui t’énervent le plus sur les DJ ?

Énormément de clichés ! Il y a par exemple : « Les DJ sont des gens qui prennent beaucoup de drogues ». Quand on prend de la drogue, on ne peut pas jouer de la musique devant des gens qui consomment. « Les DJ sont de grands dragueurs et couchent chaque soir avec une personne différente » : au contraire, il y a même de grands moments de solitude. Ça ne veut pas dire qu’il n’y en a pas mais c’est un peu trop exagéré. « Les DJ ne sont pas matinaux » : pas du tout. Je me lève très tôt, vers 7h. De temps en temps,  quand je termine à 5h, je suis quand même obligé de dormir un tout petit peu, mais pas à 15h ! Certains DJ se lèvent tôt, d’autres terminent leur boulot et vont jouer après. Ce qu’il faut savoir, c’est que la majorité des DJ en Tunisie – vu l’absence de statut – travaillent le matin. La plupart partent, le matin, travailler dans des agences.

Tes derniers coups de coeur séries ?

Durant les six derniers mois (NDLR. L’interview a été réalisée au mois d’octobre 2018), The End of the Fucking World sur Netflix. Quelque chose de magnifique. The Crown, aussi, c’est pas mal. Sense 8, je trouve que c’est génial.

Des séries marquantes ?

Sex & the City. C’est une série qui m’a profondément libéré, par rapport à la société parce qu’il y avait un décalage entre ce que tu regardais à la télé et la vie, surtout que ça parlait beaucoup de sexualité. Je pense que ça développé en moi l’audace de partir loin.

Tes lectures ?

Entre arabe et français. Je suis plus attiré par les audacieux, comme Charles Bukowski, ou Virginie Despentes qui te donnent la réalité « crash » : la réalité cash et trash. J’aime bien. J’aime la poésie actuelle, urbaine, des villes, très citadine, tout en gardant un côté très lié à la nature.

À quoi rêves-tu ?

À voyager encore plus. J’ai envie de beaucoup voyager, de rencontrer du monde, de discuter, de boire, de manger, de goûter. J’ai passé les douze dernières années à voyager mais jamais en tant que touriste. Et pourtant, j’en ai visité des pays et des villes : Beyrouth, Dubaï, presque toute l’Algérie et le Maroc, un peu la France et l’Italie. Jamais en tant que touriste, toujours en mission, mais des missions que je prolonge. Le seul endroit que j’ai visité en tant que touriste, c’est la Tunisie. Je la connais dans ses moindres recoins. Je suis quelqu’un qui aime prendre la route et (re)voir un peu à quoi ressemble un Tunisien d’aujourd’hui.

Et il ressemble à quoi ?

Il est très complexe et il est très complexé à la fois, il a beaucoup d’ambitions, il est superstitieux, il est déprimé et pourtant il est joyeux… Et après, un Tunisien de Tunis c’est pas du tout un Tunisien de Tataouine, et c’est pas du tout un Tunisien de Kasserine. Ils ont quand même tous quelque chose en commun : « 3ayécha ». Ce ne sont pas de bons vivants mais des gens qui essaient de l’être.