Rencontre avec le créateur libyen Ibrahim Shebani

0
1448

Après avoir présenté il y a quelques mois à Milan des bribes de sa marque Born in Exile, Ibrahim Shebani en dévoilera l’intégralité au mois de septembre. Pour son inspiration, le créateur de 37 ans s’est fortement inspiré de ses origines et de son héritage culturel libyen. Sa passion pour la mode, son obsession pour le cuir, ses multiples casquettes, ses influenceurs et créateurs favoris, sa collaboration avec Azza Slimane ou son avis sur le peu de créateurs libyens : rencontre avec un créateur de talent installé à Tunis et qui a beaucoup à dire.

À propos de son parcours dans la mode…

« C’est une marque libyenne. J’ai commencé à travaillé dessus il y a plusieurs années en m’attaquant aux étapes du dessin et de l’achat des tissus, mais sans aller au-delà. La raison principale est que j’avais déjà une carrière dans les média, la publicité et le marketing, et que m’y sentais très bien. Pour moi, la mode est une chose que j’ai toujours aimée sans pour autant l’avoir étudiée – j’ai plutôt étudié l’architecture. Il y a à peu près 3 ans, avant de m’installer à Tunis, je vivais à Amman. Dans un café, il y avait une affiche publicitaire sur des cours de mode d’une durée d’1 mois sur la réalisation d’une collection. Je me suis dit pourquoi pas ? D’autant que c’était des cours de nuit et que j’avais de toute façon du temps libre.

J’ai donc commencé les cours : c’était essentiellement sur les croquis, les matériaux, la manière de réaliser une collection capsule, etc. À la fin de la formation, chacun doit présenter la collection qu’il a dessinée : uniquement les croquis, les idées et le mood board. La personne qui nous avait fait le tuto était italienne, un homme. Il m’avait dit que ce n’était pas mal du tout et que cela n’engageait à rien de passer à l’étape suivante. Je n’avais rien à perdre si ce n’est un peu d’argent pour investir dans des prototypes.

Peut-être n’étais-je plus à l’aise dans mon travail ? Que j’avais perdu toute zone de confort après la guerre en Libye ? Je me suis dit : « Pourquoi pas ? ». J’ai donc voyagé, acheté des tissus et des matériaux, terminé la collection, fait des recherches avec soins et ensuite réalisé mes prototypes. Dès lors que c’était fait, je suis venu à Tunis. Pour moi, cette ville est un très bon départ parce que la production y est vraiment bonne et l’industrie de la mode y est grandissante : de nouveaux créateurs, de nouveaux mannequins et une Fashion Week ! C’est peut-être sur une petite échelle mais tout commence petit puis grandit. »

À propos de sa marque Born in Exile…

« La marque Born in Exile est un nom que j’ai toujours utilisé puisqu’il a été pendant très longtemps mon pseudonyme sur les réseaux sociaux. Il représente la situation politique de ma famille et de mon pays. Je viens de Libye, un pays qui n’a jamais été stable. Peut-être 5 ou 6 années de stabilité tout au long de son histoire. Dans les années 1970, ma famille a été exilée du pays et je suis né, en tant qu’exilé, en Allemagne. J’ai ensuite grandi au Caire jusqu’à l’âge de 12 ans. Kadhafi a par la suite gracié l’opposition et ma famille a décidé de retourner en Libye dans les années 1990. J’y ai donc vécu dans les années 1990 et 2000. Je me suis installé à Paris durant une année. Plus tard, en 2011, on a eu la révolution. On avait tout pour devenir un pays démocratique et à la fois rien du tout, que la guerre et l’instabilité. J’ai donc vécu en Libye tout en y ayant ma propre affaire, une agence de communication, marketing et media.

En 2014, la première guerre a éclaté en Libye. Ma famille était alors au Caire et j’ai été obligé de quitter le pays à cause du danger et de l’insécurité du moment. J’ai passé du temps en Tunisie et en Europe. J’ai aussi décroché un travail à Amman et commencé à penser à Born in Exile. Ce n’était pas uniquement ma personne qui était née en exile mais c’était également le cas de ma marque à cause de la situation politique. »

À propos de ses inspirations…

« La marque est libyenne et est entièrement inspirée de la culture libyenne. J’ai essayé d’emprunter quelques éléments de ma propre culture et de mon héritage pour les intégrer à mon design et mes tissus. Au lieu de faire des vêtements traditionnels, j’ai pris quelques tissus de Libye pour en faire des créations modernes, streetwear. Je travaille beaucoup avec le denim mais quand je l’utilise, je le fais avec des broderies traditionnelles. Idem avec le cuir. Aujourd’hui, mes productions sont réalisées en Tunisie, ce qui est une vraie chance car la production y est bonne. J’ai visité tellement d’usines en Italie et en Espagne, et pourtant j’ai été abasourdi lors de ma visite dans une usine de cuir à Sousse ! Je n’arrivais pas à réaliser que c’était en Tunisie. J’avais visité de nombreuses usines de cuir en Europe mais elles n’étaient pas aussi bonnes que celle-ci. On y sentait un grand professionnalisme. Pour ses vestes, Burberry commande par exemple son cuir de Tunisie. Quand j’avais commencé, je me disais qu’il fallait que je produise en Italie, que je fasse du luxe. Ensuite, je me suis dit pourquoi est-ce que l’Italie ne viendrait pas produire là où je vivais ? Pour le moment, la Tunisie est donc un excellent lieu de production et de résidence.

Cette première collection a été principalement inspirée de la culture et de l’héritage libyen et nous en avons extrait un élément : les cavaliers. En Libye, nous avons un vêtement traditionnel, non seulement pour les êtres humains mais aussi pour les chevaux. Il est fait en cuir et est décoré de broderies, avec tellement de détails ! C’était donc le fil conducteur de cette première collection. Par la suite, nous nous en sommes inspirés pour le traduire via le cuir, le denim, le jacquard. Tout comme les cavaliers qui s’enveloppent dans des vêtements blancs et utilisent des harnais, nous avons utilisé ces derniers dans des vestes en cuir. »

À propos des critiques…

« J’ai fait le shooting à Tunis avec la photographe Amel Guellaty et le mannequin Azza Slimane. J’ai ensuite tous mis en attente, fait des recherches et établi des contacts jusqu’à avoir présenté la collection en février dernier, dans un show-room à Milan puis à Paris. Les critiques étaient géniales. Pour la vendre, c’est une autre histoire car le faire avec une première collection est impossible. En octobre 2018, il y a eu également un petit événement mode dans une villa à Carthage, le Last Summer Breeze, organisé par un homme d’affaires italien, Marco, qui a transformé la villa en design space. J’ai donc pu y présenter ma collection capsule, comme Braim Klei ou Naksha. C’était ma première expérience avec des personnes.

Il y a quelques mois, j’étais à Milan pour une journée presse au cours de laquelle on présente sa collection à la presse, non aux acheteurs. De nombreuses personnalités travaillant dans des magazines et journaux sur la mode y étaient. Je pense que les retours étaient très positifs et j’étais très content de ce que j’ai pu entendre car je ne m’y attendais pas autant. Ces personnes ne sont pas obligées de vous faire des compliments : s’ils n’aiment pas, ils n’aiment pas.

Mon but est de produire en petites quantités car je veux travailler de la manière la plus éthique possible. Je ne tiens pas à réaliser un millier de ce type de vestes. Mon but est de faire des statement pieces en petites quantités et de proposer des prix plus élevés que la moyenne. »

Quand tu as ta première collection, les gens viennent te dire : « Oh, c’est très bien fait ! Bon travail ! ». Ensuite, tout le monde part. Il y a une centaine de jeunes créateurs chaque année mais pas tous continuent. Les meilleurs conseils que j’ai pu recevoir étaient de ne pas abandonner, de faire au moins 4 ou 5 collections avant que les gens ne te remarquent et se disent que tu es dans le milieu depuis quelques années, que tu n’as pas abandonné, que tu as travaillé et que tu vas continuer à le faire […] Je progresse à petits pas et ça semble porter ses fruits.

Je mettrai en vente ma collection en septembre et c’est là où je pourrai en mesurer le succès. Il y aura la possibilité d’acheter en ligne, à travers ma plateforme, mais aussi en magasin afin d’atteindre le maximum de personnes. »

À propos du type de femmes qui peut porter Born in Exile…

« Toutes les femmes. Celles qui aimeraient ressembler à quelque chose : paraître un peu « extra », un peu « artisanat », etc. Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas pour les femmes qui aiment le look minimaliste. Plutôt du maximalisme ou bien un mélange entre maximalisme et minimalisme. Celles qui aiment vraiment porter quelque chose avec beaucoup de travail : la broderie, la couleur, etc. Je pense que cela va à tout le monde car je reçois parfois des feedback sur les réseaux sociaux de la part d’adolescentes de 14-15 ans et d’autres fois de la part de femmes de 40-50 ans. »

À propos de sa vision du style féminin…

« Quand je dessine, ce n’est plus moi mais quelque chose que je ressens. Ce que je fais se traduit par la manière dont j’aimerais que les femmes paraissent. Si je m’imagine une femme stylée dans la rue, je vois personnellement une femme portant une veste avec de la broderie, ce qui est super chic. Elle paraît cool car elle porte du denim mais élégante car elle porte le denim avec la broderie et le travail manuel. Dans la rue, c’est ce style qui attire le plus mon oeil : broderie sur les vêtements, couleur, matériaux déments, cuir. »

À propos de son obsession pour le cuir…

J’aime vraiment le cuir, surtout pour une femme. Je trouve que cela la rend super sexy, forte et lui donne cette attitude de : « Je suis forte, plus forte que vous, n’essayez pas de me parler où je vous détruis ! ».

À propos de Azza Slimane…

« Elle est magnifique. Quand je travaillais sur mon photoshoot avec Sofia Guellaty, cette dernière m’a montré des photos de Azza Slimane. Après l’avoir connu, j’ai vu qu’elle était probablement l’une des personnes les plus gentilles et douces avec lesquelles j’ai eu l’occasion de travailler. Elle est si professionnelle, douce, fragile, belle. Nous avions commencé à shooter vers 9h et ce jusqu’à 21h, dans deux lieux différents : La Marsa et la Médina. Elle était parfaite.

Si je dois travailler avec un mannequin, j’aimerais que ce soit avec un mannequin qui représente d’où je viens. Pour moi, Marocain, Algériens, Tunisiens et Libyens : c’est la même chose et nous avons quasiment les mêmes racines.  Si je dois présenter une collection, j’aimerais que le mannequin incarne les femmes qui m’ont élevé : ma mère, ma soeur, ma meilleure amie, les filles avec lesquelles j’ai grandi. C’est donc le type de mannequin que je vois et Azza Slimane est parfaite pour cela. Sa peau, ses cheveux : elle est magnifique. Fabuleuse. Et, chose encore plus importante : pour une photo, tu dois être belle mais pour une carrière, tu dois être gentille. »

À propos des femmes arabes…

«  »Les habitants de l’ouest sont plus exposés à la culture tunisienne et vice-versa. Ce n’est pas mon cas puisque je viens de l’Est et que cette partie est plus exposée à la culture égyptienne. Pour moi, l’accent, le dialecte sont étrangers. En 2008, je suis venu plusieurs fois en Tunisie pour mes réunions mais je n’avais absolument rien vu de la Tunisie, pas même la Médina de Tunis. Ensuite, je me suis installé ici et c’était une autre histoire. Honnêtement, travailler à la Médina de Tunis c’est comme travailler à la Médina de Tripoli : les mêmes tapis, les mêmes broderies, les mêmes habits traditionnels à 90% si ce n’est à 95%, la force de nos femmes. Dans nos régions, elles ont une force incroyable, au bureau ou chez elles. Même si elles restent à la maison, elles restent les « boss » ! Comme similitudes, il y a également leur passion pour la mode. Si les Tunisiennes ont une mentalité plus européenne quand elles sont invitées aux mariages, les Libyennes s’y rendent comme sur un tapis rouge. Robes, maquillage, coiffures, fourrure : on y voit alors le côté déjanté du pays ! Sans doute parce qu’elles n’ont pas l’occasion de bien s’habiller dehors car elles sont plus conservatrices. »

À propos des créateurs libyens…

« Il y en a peu. En Libye, l’industrie est minuscule. Avant la révolution, j’étais dans l’organisation et j’avais beaucoup d’ambition. J’étais donc en train de travailler sur une Fashion Week à Tripoli avec des créateurs libyens. À Tripoli, il y a par exemple Rabia ben Barka qui est la première Libyenne devenue créatrice de mode. Une personne respectable qui travaille depuis les années 1970. Son travail est très présent. Elle a même participé à Fashion Weeks comme en Suisse et a énormément voyagé. Malgré cela, son travail n’a pas eu la visibilité qu’il méritait. Elle a alors fait quelque chose d’intelligent en prenant des tissus traditionnels, comme le safsari, et en a fait des vêtements.

Le problème en Libye est que tous les créateurs ne font pas de prêt-à-porter mais de la haute couture. Ils ont leur atelier, leurs clients et n’ont pas de calendrier. Rabia ben Barka travaille dans son atelier mais ne fait pas de prêt-à-porter. D’autres créateurs n’ont pas duré, comme Ahmed Bilal et Oussama Bel Aid. En Libye, l’art n’a pas vraiment sa place dans l’éducation. À l’école, il est enseigné jusqu’à la 9e année. Ensuite, c’est remplacé par des matières plus politiques et en rapport avec le régime. Je voulais étudier la création de mode mais il n’y a aucune école de mode en Libye. Pour moi, la chose la plus proche était donc l’architecture. Ce que j’ai fait. »

À propos de la sous-exposition des créateurs libyens par rapport à d’autres pays arabes… 

« La Libye en elle-même est moins exposée. Que connaissez-vous de la Libye ? Rien du tout. Si vous demandez à n’importe qui dans la monde où se trouve la Libye, personne ne saura où c’est ni ce que c’est. Avant la révolution, quand j’allais en Europe, on me demandait d’où je venais. Je répondais donc de Libye. « Ah, le Liban ! », me disait-on ; « Non, non, la Libye » ; « Où est-ce ? » ; « Vous connaissez la Tunisie ? L’Égypte ? C’est entre les deux ! » ; « Ah, il y a un pays là-bas ?! ». Durant le régime Kadhafi, la seule chose que connaissaient les gens était Kadhafi. C’est un pays magnifique et j’ai vraiment hâte d’y retourner. »

À propos de ce que peut apporter la mode à la Libye…

« Je pense que la mode peut apporter une croissance économique car c’est une industrie qui peut rapporter des milliards. Elle peut donner énormément de visibilité à un pays. La mode peut être un excellent ticket pour faire connaître la Libye. »

À propos des éditions arabes de grands magazines de mode…

« Honnêtement, quand on dit « arabe », je trouve que c’est trop marginalisé. Nous sommes combien d’États membres dans la Ligue Arabe ? 22 ? Dans les magazines aux éditions arabes, a-t-on vraiment fait appel à des personnes de Djibouti, du Soudan, de Mauritanie ou du Yemen ? Si l’on utilise le mot « arabe », cela doit inclure tout le monde. Ces magazines sont également vendus dans des marchés spécifiques. Si vous voulez acheter Vogue en Tunisie, vous aurez uniquement la version française. La version « arabe » n’existe même pas chez les marchands de journaux. Idem au Maroc, en Algérie ou en Égypte. Est-ce bon pour des créateurs ? Toute exposition est bonne. »

À propos des influenceurs qu’il apprécie…

« Chez les Tunisiennes, Hanene Eleuch. Un amour. J’aime son style ! Il y a aussi Emna Sellimi. Ses photos racontent vraiment une histoire, un vrai travail. J’aime beaucoup ce qu’elle fait. À l’international, j’aime bien Jessica Kahawaty même si je ne l’ai jamais rencontrée. »

À propos d’un(e) styliste, disparu ou vivant, avec lequel/laquelle il pourrait passer 24h…

« J’aime vraiment ce que fait Hedi Slimane. Ce qu’il a fait chez Saint Laurent était magnifique. J’ai aimé chaque pièce, chaque show. Il y a également Alessandro Michele qui est chez Gucci. En un an, il a mené la marque vers un esprit « arc-en-ciel, licornes et fleurs ». C’est incroyable ! J’aimerais m’assoir à côté de lui et voir à quoi il peut bien penser. »

Born in Exile

Site web : www.born-in-exile.com

Instagram : https://www.instagram.com/born.in.exile/

« En voyant ce que je porte, je suis loin de représenter ma marque car je ne porte que du noir, blanc, denim et gris. Rien d’autre. Je suis tout le temps en sneakers et on ne me verra presque jamais en couleurs ! »

Photos : Amel Guellaty