Rencontre avec le calligraphe libyen Bulifa

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©Femmes de Tunisie

À 32 ans, Bulifa maîtrise l’art de la calligraphie et s’exprime à travers murs et objets du quotidien. L’artiste libyen joint donc l’utile à l’agréable, ce qui lui permet de bousculer les codes et de toucher un plus grand nombre. De son arrivée en Tunisie en 2015 à ses inspirations en passant par sa vision des calligraphes libyens, Bulifa nous décrit son parcours artistique et son amour pour cet art particulier.

Quand es-tu arrivé en Tunisie ?

Je suis né à Benghazi et je suis venu en Tunisie en décembre 2015. À la base, c’était pour une semaine de formation avec la BBC, notamment  pour apprendre à filmer avec son téléphone. L’équipe avait des réalisateurs, monteurs, etc…mais aucun graphiste ! Etant du domaine, je leur ai donc montré ce que je faisais et me suis proposé de les aider. J’ai été alors accepté et me suis vu proposer tout de suite un poste. Comme je travaillais déjà en Libye, j’y suis retourné pour mettre un peu d’ordre et préparer mes affaires pour revenir encore en Tunisie une semaine plus tard. Pendant les 3 années et demi qui ont suivi avec la BBC, tout était réglé et organisé : des horaires fixes de 9h à 17h, des activités comme le football deux fois par semaine, etc. Mais quelque chose manquait.

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Il y avait une émission sur la BBC, Hiwar Mochtarek, dans laquelle des jeunes libyens venaient débattre sur différents sujets en relation avec la Libye. Dans l’un des épisodes, il y avait le passage du calligraphe El Bohli. En tant qu’invité spécial, il devait dessiner sur le fond du studio. En raison de sa taille, il fallait qu’il travaille dans un grand espace. Ça tombait bien car j’étais à l’époque dans une villa avec un grand jardin. El Bohli a donc pu y apporter sa toile pour y dessiner.

En le voyant mélanger les couleurs, ça m’a plu, d’autant que cela faisait pus de 10 ans que je travaillais sur les couleurs, l’ombre et la lumière… mais sur le support digital. Mon seul rapport avec les couleurs, était un écran et une souris ! El Bohli avait un rapport direct avec les couleurs : il utilisait ses mains pour chercher la bonne nuance. Ayant du temps et de l’espace, j’ai entrepris d’expérimenter la chose. J’y ai alors trouvé du plaisir et du potentiel. J’ai commencé à regarder sur les réseaux sociaux le travail de Zepha ou eL Seed pour m’inspirer. C’était le début.

Ça t’arrive de revenir en Libye présenter ton travail ? As-tu plus de difficultés à le faire ?

Je travaille avec des couleurs acryliques et non à l’huile ni à l’eau. Il y en a en Libye mais pas autant de nuances, de variétés. En Tunisie, il est plus facile de se procurer les couleurs, les toiles, etc. L’année dernière, j’avais un live painting à Benghazi à faire sur une toile d’environ 5x2m. Elle était introuvable et j’ai demandé à un ami de m’en apporter de Tripoli. À Tunis, c’est bien plus facile.

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Comment pourrais-tu décrire ton style ?

Disons expérimental, mais cela dépend des périodes de ma vie, de mon travail. Durant les 3 dernières années, le style et la technique ont d’ailleurs changé.

Comment se déroule ton processus de création ? Est-ce que tu visionnes dès le départ le résultat ?

Je ne visionne pas de but précis dans ce que je suis en train de faire. Il est plutôt présent dans le processus. Par exemple, avec cet ordinateur portable, c’est le processus en lui-même qui m’intéresse le plus, qu’il dure une heure ou une journée. Je me concentre totalement, m’isole, oublie ma routine et tout ce qui m’entoure. Je ressens du bonheur, tout simplement. Si pour le public, le résultat compte, pour moi c’est plutôt tout le processus par lequel je passe.

Par quoi es-tu inspiré ?

Ce qui m’inspire le plus c’est le potentiel. Quand j’ai commencé à travailler, j’étais très content de pouvoir faire quelque chose. Le style, la technique, les couleurs et la manière de peindre ont énormément de potentiel. J’aime aussi les couleurs et leurs mélanges. Pour cette raison, eL Seed fait partie de mes inspirations. Le fait d’utiliser ses aptitudes pour faire passer des messages est fascinant.

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On a l’impression que la calligraphie est très tendance…

Est-ce qu’il y a une tendance à la calligraphie durant ces 3 dernières années ? Ou est-ce c’est moi qui fais plus attention à la scène d’artistes calligraphes parce que je suis entré dans leur cour ? Je ne sais pas. Je vois toutefois de nombreux artistes qui sont restés en Libye, qui ont continué à partager leur travail sur les réseaux sociaux. Mon ami Salem, avec lequel j’ai collaboré à l’occasion d’un événement à Benghazi, travaille aussi sur du merchandising : t-shirts, painting sur les murs de coffee shops ou de bureaux, etc. Même avec le manque de matériel, il lui reste ses compétences, sa créativité, son propre style.

Comment les Libyens perçoivent-ils la calligraphie ?

Malheureusement, à cause de la situation actuelle, les Libyens n’ont pas vraiment la tête ni le temps de s’intéresser à des choses « secondaires ». Il y a d’autres priorités.

Sur quel support préfères-tu travailler ?

À mes débuts, je travaillais uniquement sur des toiles. Aujourd’hui, je me suis étendu : toiles, murs et objets du quotidiens comme les ordinateurs portables, les tables, les t-shirts. L’art peut être en même temps quelque chose d’utile.

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Plutôt petite ou grande toile ?

Avant, je travaillais sur de petites toiles. Maintenant, je trouve aussi du plaisir à le faire sur des toiles plus grandes. Sur les petites, j’ai plus de challenge ; sur les grandes, le résultat en jette quand la toile est accrochée au mur.

Quels sont tes projets ?

On a pensé à une collaboration avec le créateur libyen Ibrahim Shibani. Son travail me plaît et je peux en plus apporter une touche de mode à mon travail. Peut-être aussi avec la créatrice de mode tunisienne Wejdene. Je trouve ça très intéressant de transformer mon travail en quelque chose d’utile. Je ne pense pas aux expos en ce moment car j’ai encore de nombreuses choses à découvrir.

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