Rencontre avec l’artiste tunisienne Rym Karoui

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C’est chez elle, dans son nouvel atelier, que l’artiste tunisienne Rym Karoui nous a accordé un entretien. Dans cette pièce spacieuse et baignée de lumière règne un joyeux désordre de livres d’art, d’objets en tous genres, de croquis au mur et bien évidemment de toiles et sculptures « en devenir ».

Des créatures, parfois mi-humaines mi-animales, faites de rondeurs et de longueurs, sont habillées de couleurs chatoyantes. Elles suscitent chez le spectateur une envie de toucher, de caresser ces œuvres qui nous entrainent dans un univers de rêves, de contes et de fantasmagorie.

La discussion avec l’artiste plasticienne est à son image : tantôt joyeuse, tantôt sérieuse, très profonde et immédiatement chaleureuse.

Les débuts

Rym Karoui nous parle tout d’abord de la genèse de son parcours : très peu scolaire, passant son temps à griffonner et à faire des taches sur ses cahiers pendant les cours, Rym s’inscrit sans grande conviction à l’examen d’entrée à l’école d’art de Marseille parce que son frère habite là-bas. Le concours réussi, elle entame sa première année peu motivée et très angoissée en constatant que ses camarades de cours ont tous à leur actif une année préparatoire. Mais cette angoisse se mue en plaisir quand Rym entre en 3ème année où elle choisit la filière « Art ». C’est là qu’elle apprend d’un professeur cette leçon essentielle qui restera gravée en elle : celle de ne pas répondre aux attentes des autres, de ne pas faire semblant mais d’être toujours elle-même dans ses œuvres.

Le processus de création

Quand on lui demande comment cela se passe quand elle est devant la « toile blanche » ou la matière brute, on sent l’artiste s’agiter: « Il y a toujours une angoisse quand je commence une œuvre mais également au moment de la terminer : savoir quand je peux arrêter est compliqué. C’est pour cette raison que je fais des allers-retours d’une œuvre à l’autre. » nous confie Rym. Et on comprend pourquoi Rym Karoui est en ébullition quand elle crée : elle descend dans sa cuisine, mange, remonte, peint, redescend, fume une chicha, remonte, dessine énormément dans de petits cahiers, etc. Il n’y a pas de projet, pas de plan avant l’œuvre ; Rym y va à l’intuition. Par contre, elle choisit souvent à l’avance sa palette de couleurs.

Instagram fait partie de ses sources d’inspiration et l’artiste aime regarder défiler les images, les formes et les couleurs qu’elle trouvait auparavant dans des livres qui sont toujours ci et là dans son atelier. « Je suis comme une éponge » s’amuse Rym Karoui.

« J’absorbe ce que je vois, je le mâche et puis je le ressors à ma manière. Et ce que je vois se manifeste dans ma peinture d’une façon ou d’une autre. D’ailleurs, dans mon atelier, il ne faut pas qu’il y ait quelque chose qui me dérange, sinon cela sortira dans un de mes tableaux. » L’artiste conclut la discussion sur cette thématique en disant que son moteur de création c’est l’angoisse. Une fois la toile finie, ce stress retombe mais seulement temporairement, jusqu’à ce qu’arrive le questionnement sur l’accueil qui sera réservé à l’œuvre et sur ce que l’artiste réalisera ensuite! La reconnaissance n’apaise pas Rym Karoui, au contraire ! Elle lui met encore plus de pression car l’artiste a peur que l’inspiration ne la quitte par la suite!

Mais qu’est-ce que cette « reconnaissance » pour Rym Karoui ?

Nous avons demandé à Rym de choisir un souvenir important de sa carrière. Après un bref instant de réflexion, l’artiste replonge à Dubaï il y a plus de dix ans où elle organise sa toute première exposition. C’était à la Green Art Gallery. A l’époque, Rym Karoui n’était pas du tout connue du milieu dubaïote et pourtant, l’exposition est un succès, ses œuvres plaisent et les gens achètent. L’artiste avait réussi à toucher ce public cosmopolite et avait senti qu’il appréciait réellement ses œuvres « Car, précise-t-elle, lorsqu’on commence à être connu, il est difficile de savoir si les gens achètent une œuvre parce qu’ils ont un réel coup de cœur ou si c’est parce qu’il y a un phénomène de mode et que c’est tendance d’avoir une toile de tel ou tel artiste. » Rym Karoui est également heureuse quand les enfants de collectionneurs ont le désir, eux aussi, d’acquérir une de ses pièces parce que « traverser les années et continuer à intéresser les amateurs d’art de deux générations différentes est une belle marque de reconnaissance ! ».

Son regard sur l’évolution artistique en Tunisie

L’artiste plasticienne aborde alors la question de la nouvelle génération d’artistes tunisiens qui l’enthousiasme. Elle observe une émergence de très nombreux talents ces dernières années. « Dans ma génération, dit Rym, il y avait quinze ou vingt artistes intéressants qui se sont fait connaître entre autres dans la galerie Gorgi. Mais depuis dix ans, il y a une explosion de jeunes artistes très talentueux. Malheureusement, après la révolution, le secteur des galeries d’art n’a pas évolué malgré ce boom de talents et les jeunes artistes sont un peu perdus et parfois, mal encadrés ou mal conseillés. Il n’y a plus de logique, de rationalité dans les prix des œuvres et c’est un peu anarchique. »

Cependant, Rym Karoui reste optimiste et apprécie surtout de voir croître le vivier de bons artistes qu’ils soient appréciés en Tunisie ou à l’étranger.

Texte : Marie Barbier