Rencontre avec Fatma Naït Yghil, directrice du musée national du Bardo

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©FDT/Aziz Béjaoui

Il y a environ un an, Fatma Naït Yghil reprenait le flambeau du poste de direction du musée national du Bardo. Un poste aux nombreuses symboliques en raison des merveilles qu’il abrite, des événements de 2015, ou encore de l’extrême rareté des femmes qui l’ont occupé. Fortement investie dans son travail, cette spécialiste des mosaïques – qui travaillait déjà au musée du Bardo depuis une dizaine d’années – compte bien donner une nouvelle dynamique à un lieu historique qui renaît de ses cendres. Rencontre.

Être à la direction du musée national du Bardo consiste en quoi ? 

Permettez-moi tout d’abord de rappeler que le musée du Bardo dépend institutionnellement de l’Institut National du Patrimoine (INP), sous la tutelle du ministère des Affaires culturelles, tout en collaborant étroitement avec l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de la promotion culturelle. La direction consiste à gérer tout le personnel administratif et scientifique, les différents départements de l’exposition permanente, les services de la médiation culturelle et éducative, l’animation pédagogique, les expositions temporaires et les projets nationaux et internationaux de coopération, ainsi que les visites officielles des chefs d’États, des ministres, des ambassadeurs, etc.

Qu’avez-vous fait comme études ? 

J’ai une maîtrise en Histoire et j’ai fait des études approfondies de troisième cycle (DEA) en Histoire ancienne et archéologie antique, à propos des pratiques sportives et spectacles de jeux athlétiques et de pugilat en Afrique, à l’époque romaine. J’ai également fait une thèse de doctorat sur le même thème intitulée  « Recherches sur les loisirs et les distractions en Afrique à l’époque romaine ». Toutes mes études supérieures ont été faites à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis (9 avril). 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de suivre vos études d’Histoire ancienne ? 

Étant native du Kram, c’est l’amour de l’Histoire et des ruines de Carthage qui m’a poussée à le faire. 

Au vu des événements qui ont secoué le musée, sa popularité a explosé, surtout à l’international. Est-ce qu’on sent une pression plus forte sur les épaules ? 

Ces événements ont permis à la Tunisie d’approfondir davantage ses relations avec les pays touchés au Bardo. En tant que témoin oculaire, j’ai travaillé surtout sur son image et sa sécurité. Nous y avons multiplié les événements culturels et artistiques. Il est devenu pratiquement un passage obligatoire des visites officielles en relation avec les trois présidences. Il a depuis une vocation diplomatique et politique dans les cérémonies d’hommage aux innocentes victimes, tout au long de l’année et pas uniquement le 18 mars. Le musée national du Bardo restera toujours un lieu de mémoire, devenu, depuis l’acte terroriste perpétré le 18 mars 2015, un emblème de résistance à l’obscurantisme et de renaissance à l’humanisme. 

En 2019, la communication a beaucoup évolué. Est-ce que les réseaux sociaux apportent quelque chose aux musées et aux expositions ? 

Les réseaux sociaux sont devenus aujourd’hui la base de notre service de communication. Le musée national du Bardo en possède plusieurs, dont Facebook, Twitter et Instagram. Mon compte Facebook personnel est devenu pratiquement professionnel. Sur toutes ces pages nous communiquons nos informations, événements, activités et expositions, et cela marche parfaitement.  

En 2018, le musée du Louvre a connu un record de fréquentation (10,2 millions de visiteurs), aidé notamment par le clip de Beyoncé, alors que la France traverse depuis quelques années des épisodes de terrorisme. Est-ce que c’est différent en Tunisie ? Les touristes reviennent-ils vraiment ? 

Durant toute l’année 2018, la fréquentation du musée national du Bardo a presque triplé par rapport aux années 2016 et 2017, et ce grâce aux multiples efforts fournis pour améliorer l’accueil, les services aux visiteurs, les événements et les expositions temporaires qui sont restées, jusqu’à aujourd’hui, gratuites. Les touristes reviennent par curiosité culturelle, mais également par fidélité, pour découvrir à chaque fois les nouveautés réalisées au musée. En plus des touristes locaux et européens, aujourd’hui ce sont les visiteurs asiatiques qui fréquentent de plus en plus le Bardo.  

Les visiteurs tunisiens sont-ils vraiment intéressés par le musée national du Bardo ou est-ce seulement un effet de curiosité ? 

Ils viennent pour les deux raisons, que je trouve très bonnes, dans les deux cas. Notre objectif premier est de réconcilier le citoyen romain avec son passé, mais également avec son présent. Le musée conserve le riche patrimoine de toutes les civilisations qu’avait connues la Tunisie. C’est pour cela qu’il est « national » ; c’est le lieu dans lequel il trouvera son identité, sa mémoire et sa fierté. 

À Amsterdam, il y a une application smartphone gratuite à télécharger pour la visite. Pourquoi sommes-nous à la traîne côté guides audio et papier dans les musées et sites historiques ?  

Le musée national du Bardo est sur cette voie aujourd’hui. Les compétences tunisiennes dans le domaine des nouvelles technologies de communication ne sont pas en manque. Nous recevons couramment des propositions. Nous appliquerons cela avec le bon partenaire.

Que pourrait-on faire pour améliorer la mise en valeur des sites et musées ?

Chaque musée et chaque site archéologique a sa propre spécificité, et c’est ce qui fait la richesse de notre patrimoine. Il faut se baser sur les potentialités de chacun, à commencer par sa situation et son cadre géographique. Il faut améliorer les circuits et les parcours de visite par la signalétique. À cela s’ajoutent tous les services qui facilitent, d’une part la compréhension aux visiteurs, à l’instar des médiateurs culturels et des nouvelles technologies appliquées à nos sites, monuments et musées, et d’autre part, une certaine aisance et confort (coins repos, cafés, produits dérivés, produits du terroir, etc.). Il faut également penser à les animer par le biais d’événements culturels, artistiques, pédagogiques, éducatifs, et améliorer la communication et la médiatisation à travers les réseaux sociaux, les chaînes télévisées et les radios.

Une pièce du musée national du Bardo au fort symbolisme ? 

La mosaïque du Triomphe de Neptune découverte à Sousse, l’antique Hadrumetum, qui rayonne aujourd’hui dans le hall d’entrée du musée. C’est l’une des plus grandes mosaïques découvertes en Tunisie et dans toute l’Afrique. Elle est la première inventoriée dans le musée. C’est l’une des plus anciennes, qui est devenue le symbole des photos officielles. Elle symbolise la résistance et le triomphe du musée sur l’obscurantisme. Le musée national du Bardo renaît de ses cendres.

Mosaïque du Triomphe de Neptune