Quand j’écris à Essia Jaibi pour l’interviewer, je me rends compte que le nom de la jeune femme a été, depuis toujours, assimilé au théâtre. Jeune trentenaire, cette jolie tête brune et bouclée a presque grandi au sein des troupes, dans les espaces scéniques, imprégnée par le fabuleux monde de la création théâtrale. Haute comme trois pommes, Essia accompagnait déjà ses parents, Jalila Baccar et Fadhel Jaibi, et assistait aux représentations de Familia Production. J’ai le souvenir vague de l’avoir croisée plus d’une fois en salle. Le temps passe et Essia Jaibi grandit. Elle devient celle qui va questionner la Tunisie de l’après-révolution à travers ses espaces publics, mais aussi à travers son rapport à l’art et à la culture. « Tunis sur le divan », « Madame-M », « On la r’fait » pour ne citer que ceux là, sont des projets signés Essia Jaibi. Entre nous l’échange se fait, Covid oblige, par mail. Elle rédige les réponses à mes questions. Je n’ai presque rien à changer. Essia Jaibi manie parfaitement bien la langue de Molière et sait lui donner du style. Interview.

Femmes de Tunisie : Parle-nous de ton parcours académique, entre études de théâtre, de projets culturels et de communication.

Essia Jaibi : Pour répondre de manière complète à cette question, je vais commencer par le début. J’ai eu un bac lettres OIB au lycée français de Tunis. S’en est suivie une année de prépa à l’IPELSHT. Je suis ensuite partie en France pour 8 ans. Là-bas, j’ai commencé une licence en Etudes théâtrales à Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, puis j’ai enchaîné avec un master de recherche en dramaturgie à Paris 10-Nanterre et enfin un master professionnel en « Projets culturels dans l’espace public » à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

En parallèle à mes études, j’ai effectué plusieurs stages et expériences professionnelles en France et en Europe, principalement dans des théâtres et des festivals.
Pour être honnête, je n’ai jamais étudié la communication, j’ai appris ça sur le tas, au-fur-et-à-mesure des expériences et des projets à petits budgets où tout le monde faisait tout à la fois ! Mais la comm’ c’est aussi beaucoup de recherches, d’auto-formation, de curiosité sur ce qui se passe ailleurs. Alors que j’étais encore à Paris, je travaillais aussi (principalement en été) sur des projets en Tunisie comme le Festival de Hergla, le Festival Ephémère, le FIH (Festival International de Hammamet) etc.  Ces expériences m’ont permis de garder un pied (et un œil) en Tunisie et de développer une réflexion sur ce qui était possible et nécessaire à entreprendre sur la plan culturel et artistique.

F.D.T : Avant la mise en scène théâtrale, tu as beaucoup travaillé sur l’espace public, le parcours de ceux qui le pratiquent, la place de la culture dedans, le ressenti…Pourquoi cet intérêt à ces lieux communs ?

E.J : L’intérêt pour l’espace public est venu progressivement. Au départ, il y avait la découverte : j’ai eu l’occasion de voir plusieurs projets incroyables en France, de rencontrer des collectifs, d’assister à des performances ou à des festivals comme « Le Voyage à Nantes » ou « La Nuit Blanche » à Paris et en même temps que je découvrais les possibilités infinies qu’offrait la rue aux arts et aux artistes. Il y a eu la Révolution en Tunisie, et le rapport à la rue a changé. J’ai donc eu envie d’en apprendre un peu plus pour savoir ce qui était possible d’entreprendre à ce moment-là dans les rues tunisiennes. Sortir l’art vivant de la convention classique du « billet-siège-salle » était devenu un de mes crédos. J’avais envie d’expérimenter, de tester des choses, de créer des liens différents avec les spectateur.ice.s / citoyen.ne.s. Et même quand je suis entrée en salle, cette réflexion-là ne m’a jamais quitté, elle reste au cœur de mon rapport à l’art et à l’espace.

Crédit photo : ©Rolex/Bart Michiels

F.D.T : Que t’a apporté ton expérience académique et professionnelle en France ? Avec quels bagages es-tu revenue en Tunisie ?

E.J : Partir seule à l’étranger à 19 ans ça nous apprend avant toute chose l’indépendance et la responsabilité (et pas toujours en douceur), sur un plan personnel mais aussi artistique et professionnel. En voyant ce qui se passe ailleurs, en visitant des lieux, en rencontrant des gens très différents, on développe petit à petit un certain regard critique sur ce qu’on connait. Et en parallèle, on essaie de se créer des références, des modèles, des influences.
Et puis je suis rentrée avec la niaque ! J’avais envie d’appliquer ce que j’avais appris, ou ce que j’avais observé, mais à ma manière et surtout d’ancrer ça dans un contexte tunisien qui demeure bien différent de celui de la France. Mais j’avais surtout l’envie de collaborer, de rencontrer des artistes tunisien.ne.s, et puis d’expérimenter, de tester, de provoquer, de déranger. Et l’envie est toujours là d’ailleurs !

F.D.T : Ton premier projet en Tunisie a été à la fois artistique, urbain et sociologique. Parle nous de l’expérience « Tunis sur le divan » ? Quel est l’apport de l’art dans ce genre de projet ? Et qu’en gardes-tu avec du recul ?

E.J : J’ai un lien particulier avec ce projet. Tout d’abord, parce que ça a été mon premier. Et puis, par sa forme, je considère qu’il offre des possibilités artistiques, sociologiques et urbaines incroyables ! Parler de la rue, comprendre le fonctionnement d’une ville, récolter les paroles de ses habitant.e.s, et tout ça grâce à des outils empruntés au théâtre, au clown, à l’improvisation et au street art, c’est juste passionnant. C’est grâce et avec un collectif français appelé l’ANPU (Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine), que j’ai pu mettre en place ce projet, qui a eu beaucoup de succès à l’époque justement à cause de son aspect hybride : on mélange l’art à l’urbanisme et aux sciences humaines, pour essayer de prendre la température, de sonder les malaises de l’espace public, celui qu’on est censé partager.

F.D.T : Est-il possible aujourd’hui, alors qu’il est plus que jamais urgent de questionner notre société et notre espace public sur ses maux, de continuer ce projet à plus grande échelle ?

E.J : Questionner l’espace public en Tunisie c’est primordial, aujourd’hui plus que jamais. Et je l’interrogerai différemment aujourd’hui, car on ne voit pas les choses de la même manière à 25 ans et à 30 ans et surtout quand on est une femme. Car à mon humble avis, trois grandes problématiques se posent quand on parle du rapport du/de la citoyen.ne à la rue : la confusion privé/public, la domination masculine et la violence, physique mais aussi sensorielle. Donc oui, ce projet est toujours présent dans un coin de mon esprit, car justement, il reste d’actualité. Et depuis 2015, je ressens le besoin et l’envie de le reprendre et de le faire évoluer.

F.D.T : Ta première pièce s’intitule « Madame M ». À quel moment et comment tu t’es dit qu’il fallait passer à l’étape de la mise en scène purement théâtrale ?

E.J : Je ne sais pas s’il y a eu un moment précis ou un déclic, mais il y a surtout eu un processus et une « maturation ». C’était présent quelque part dans ma tête et dans mon corps, jusqu’au moment où je me suis sentie prête et capable de le faire. Comme un désir et un défi à la fois. Et toujours cette envie de travailler collectivement, de créer ensemble, de collaborer avec des jeunes et des moins jeunes et de se dépasser.

F.D.T : On a l’impression qu’Essia Jaibi tente de bousculer les codes du théâtre tels que pratiqués en Tunisie, mais aussi le spectateur tunisien dans sa manière de consommer le 4ème art.

E.J : Je ne sais pas si je bouscule les codes, mais en tout cas j’essaie de proposer une manière personnelle de voir les choses, et qui est un mélange de mes envies, de mes obsessions, du regard critique que je porte sur la société dans laquelle je vis, y compris le théâtre qu’elle nous offre à voir. Oui, je pense qu’il y a un rapport de consumérisme assez malsain dans notre manière d’envisager la culture et l’art en Tunisie aujourd’hui.
Entre autres « grâce » à la télévision, le.la spectateur.ice est dans une attente passive de divertissement et dans une certaine paresse face aux propositions artistiques qu’on préfère décrire d’« élitiste » quand elles font appel à des sensations ou des pensées dont on n’a pas envie de se prendre la tête. Alors oui, j’essaie de provoquer celui ou celle qui vient au théâtre et qui croit « consommer », et de montrer les différents clichés qu’on peut avoir sur le théâtre quand on n’y va pas souvent et surtout s’auto-critiquer. Car si le théâtre est en crise (et ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose), c’est aussi notre responsabilité à nous, celles et ceux qui l’exerçons.

F.D.T : « On la refait » est une performance théâtrale sous forme d’introspection visuelle, corporelle et linguistique autour du métier de comédien. Il y a souvent un besoin ou un questionnement derrière tes œuvres ? Quelle est ta démarche dans la mise en place de tes projets ?

E.J : S’il y a quelque chose que j’ai appris grâce à mes études mais surtout à mes observations et aux rencontres, c’est que dans le théâtre rien n’est acquis, rien ne va de soi. Quand on est jeune et qu’on se lance dans la pratique d’un art millénaire et qui, en plus, reste relativement nouveau dans notre culture, il faut tout requestionner : pourquoi on le fait ? Est-ce que cela sert à quelque chose ? Pour qui on le fait ? Et puis interroger les composantes même de la création : de l’espace, jusqu’au corps, en passant bien évidemment par les spectateur.ice.s et le texte. J’essaie d’associer les comédien.ne.s, ainsi que le public dans ces réflexions, mais toujours à travers le théâtre, à travers l’image, le mouvement, le mot et le rythme. Ca commence souvent par une idée, qui me mène vers un certain nombre de recherches, puis vers l’image, puis vers une équipe… et le texte, on l’élabore ensemble dans un va-et-vient avec le plateau.

F.D.T : Qu’as-tu hérité/appris de la démarche artistique de Jalila Baccar et de Fadhel Jaibi et dont tu te sers aujourd’hui professionnellement ?

E.J : Alors je parlerais plus d’apprentissage et d’expérience que d’héritage, car je ne suis pas sûre que l’art ou la créativité s’héritent. Mais je dirais l’amour du théâtre, indiscutablement et une certaine rigueur et exigence qui sont nécessaires pour exercer ces métiers.

F.D.T : Prochain projet ?

E.J : D’abord survivre. Et puis continuer à défendre et à pratiquer ce métier.

Par Raouia Kheder