Une passion pour la bière et un intérêt pour les biotechnologies, c’est ce qu’a combiné Anis Habib afin de réaliser son rêve : fabriquer sa propre bière artisanale. Nous avons rencontré ce jeune homme de 30 ans qui, en dépit des difficultés rencontrées en Tunisie, n’a pas baissé les bras et a décidé de faire fi des frontières pour atteindre ses objectifs.

Posant ses valises en Argentine et affrontant la barrière de la langue, il réussit à s’intégrer parfaitement et finit même par donner son nom à une bière à la tunisianité prononcée : l’ANIstout. Rencontre avec ce jeune homme que rien n’arrête.

Comment est née ta passion pour la bière ?

J’ai commencé à fabriquer de la bière, de l’alcool et du vin chez moi quand j’avais 16 ans. A l’époque, les jeunes n’avaient pas forcément les moyens de s’acheter une bière à 3 dinars. Donc, je me rendais dans les publinets (la facilité d’accès à internet était très limitée à l’époque), je faisais mes petites recherches sur les procédés de fabrication, je me documentais à droite et à gauche et je faisais mes petites expériences chez moi. Mais je n’ai jamais imaginé qu’un jour, j’en ferai mon métier ni en Tunisie, ni à l’étranger d’ailleurs.

Comment t’es tu retrouvé à travailler dans la brasserie leader en Tunisie ? 

J’étais délégué médical, puis j’ai travaillé dans une grande entreprise qui fournit du matériel et des produits chimiques, industriels et agroalimentaires mais je commençais à me lasser de ce poste. Je passais tous les jours devant le siège de la brasserie qui produit la bière nationale et un jour, je décide de leur remettre mon CV. Ma candidature a été retenue 2 mois plus tard. J’ai été engagé en tant que responsable de production et j’ai été très bien formé au niveau des normes, de la qualité et des techniques… J’y ai travaillé pendant 1 an mais je voulais autre chose, je voulais évoluer autrement.

Quelles sont selon toi les limites en Tunisie ?

C’est difficile d’avancer avec une architecture hiérarchisée. En plus, il y a très peu de recherche et développement, très peu d’écoute du marché aussi. L’évolution du marché et l’évolution sociétale et culturelle n’ont pas été suivies. Le consommateur d’aujourd’hui est le jeune cadre dynamique qui cherche une diversité sur le marché, qui voyage et qui goûte à d’autres bières. Ce n’est plus le vieux de 50 ans qui consomme quelques bières dans les cabarets. Et puis en Tunisie, les cadres sont très mal payés et c’est un phénomène qui touche encore plus les grandes entreprises qui paient encore plus mal leurs salariés.

Comment t’es tu retrouvé en Argentine ?

L’idée d’aller à l’étranger me trottait dans la tête comme la majorité des jeunes en Tunisie. J’ai alors commencé par m’inscrire dans quelques groupes de brasseurs sur Facebook où chacun partage son expérience ainsi que les problèmes rencontrés  ce qui permet d’apprendre énormément sur le domaine.

Et de temps en temps, il y avait des annonces, des offres d’emploi. Un jour, je tombe sur une offre d’une brasserie belge basée en Argentine qui cherchait un maître brasseur et j’ai tenté ma chance. J’ai passé l’entretien sur Skype et mon profil leur a beaucoup plu. Il faut savoir que je ne pigeais aucun mot d’espagnol à l’époque (rires). Quelques mois après l’entretien, je me suis retrouvé en Argentine dans une brasserie en plein déclin, ils étaient en train de faire faillite et il leur fallait quelqu’un pour tout remettre sur pieds.

J’ai commencé en tant qu’ingénieur d’usine et j’ai dû réorganiser la production de A jusqu’à Z, rationaliser les achats et les dépenses, gérer la qualité, j’ai dû également mettre en place un plan directeur de production… Ça n’a pas du tout été évident surtout que certaines bières qu’ils produisaient n’étaient pas adaptées au marché argentin (les argentins préfèrent les bières plus fortes en alcool et plus acides).

Comment est née ta bière ANIStout ?

Je me suis retrouvé dans un bar où il y a plusieurs types de bières, où l’on fait aussi des assemblages, des dégustations de nouveautés…Sur les conseils du patron du bar, j’ai décidé de lancer une stout, ou plus exactement une extra foreign stout, avec un goût plus doux, un peu amer mais également sucré et fruitée à 7% d’alcool. Et puis, je voulais également une bière avec un petit timbre tunisien, du coup je me suis inspiré des ingrédients de la marka hloua : raisins secs, pruneaux et noix et ça avait bien marché. D’ailleurs, on retrouve le casque carthaginois (un clin d’œil à Hannibal) sur la tête de Manneken-Pis pour marquer le côté tunisien de cette bière.

Penses-tu que ta bière pourrait marcher ici en Tunisie ?

Je ne pense pas car elle n’est pas adaptée au marché local. L’hiver, en Argentine, il fait 4° alors qu’ici, nous avons des températures douces du coup, la teneur en alcool demandée est différente.  Le Tunisien est habitué à des bières généralement peu fortes en alcool (4-5%) alors que la teneur en alcool de la stout se situe entre 6 et 10%. Le consommateur tunisien préfère donc des bières désaltérantes, pas trop fortes et prononcées en goût comme les stouts.

Quels sont tes projets futurs ?

Je travaille sur un nouveau projet. C’est encore secret mais si ça se concrétise, ce sera une belle surprise pour la Tunisie. Je ne peux pas en dire davantage (rires)

Si tu as un conseil à donner aux jeunes qui voudraient se lancer dans un projet ?

Il ne faut pas négliger le poids de l’auto formation.  Quand j’ai commencé à créer ma bière artisanale tout seul chez moi, je me suis battu ! J’ai fabriqué mon propre matériel de brassage tout seul, je me suis beaucoup documenté pendant plus d’une année, j’ai lu beaucoup de livres. Et puis, il ne faut pas se laisser décourager par la bureaucratie en Tunisie, il faut tenir bon. La persévérance finit toujours par payer.