Regard extérieur sur la Tunisie : Anas Zogib

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Sur les réseaux sociaux, « on raconte que » les vidéos et clichés d’Anas Zogib en jettent. Nous, on le confirme. Une claque à ces Tunisiens qui ne connaissent pas vraiment leur pays ou qui le dénigrent, un fantastique coup de projecteur aussi sur le patrimoine tunisien. En quelques mois, cet expatrié trentenaire et libano-suisse est devenu l’ambassadeur de la Tunisie sur Internet. Il aurait très bien pu tomber dans le piège des photos cartes postales avec sa GoPro et devenir un énième influenceur voyages s’il n’était pas un volontaire du Croissant Rouge. Quelle image a-t-il de la Tunisie et des Tunisiens ? Rencontre avec Anas Zogib.

Ta première visite remonte à 2008. Comment as-tu connu la Tunisie ?

Cela fait des années que je viens ici mais seulement pour le travail, avec une société suisse qui avait un centre d’appels en Tunisie. À la base, j’étais courtier en assurances. J’ai ensuite évolué dans la société en devenant coordinateur des ventes, ce qui consistait à faire la liaison entre la Suisse et la Tunisie. J’ai alors commencé à venir mais c’était vraiment aéroport-centre d’appels-maison, et rien d’autre. À cette époque, je n’étais pas vraiment fan de la Tunisie tout simplement parce que je ne connaissais pas du tout.

Quels étaient tes préjugés sur les Tunisiens ?

Flemmards. J’ai ensuite découvert des Tunisiens que je ne voyais pas et qui faisaient des choses extraordinaires : la société civile. Je ne voyais pas cette partie-là. Je pensais aussi qu’il n’y avait rien à faire. Juste Hammamet, les souks, etc. Je voulais quand même y aller car je pensais qu’il n’y avait que ça.

De plus en plus de Tunisiens partent à l’étranger, pour y vivre ou faire carrière. Qu’en penses-tu ?

Si quelqu’un a une carrière à l’étranger, je peux le comprendre. En revanche, pour moi, aujourd’hui l’Europe n’est plus un Eldorado comme les gens le pensent. Au contraire, c’est une partie du monde qui a saturé, à l’image de la Suisse arrivée au quasi-maximum de son développement. La Tunisie, c’est vierge : il y a tout à faire. À ceux qui ont l’intention de s’enrichir, je peux leur dire qu’ils n’ont aucune chance que cela se produise en Europe. Ils ont en revanche toutes leurs chances en Tunisie : il y a tout à faire. Après la révolution, tout s’est ouvert, y compris le côté touristique avec des opportunités qu’il n’y avait pas avant. Je n’arrive donc pas à comprendre les personnes qui veulent partir.

@Femmes de Tunisie

Je me dispute souvent avec certains amis qui comptent se rendre en France. Les gens ont une image de Paris, Marseille… mais ce n’est pas que ça la France. Donc, aux Tunisiens, je leur conseille de tenir le coup. S’ils veulent avoir une expérience à l’étranger, c’est toujours bon à prendre, et c’est bon de voyager ! Pour ma part, j’ai réellement commencé à voir le monde quand j’ai voyagé. Donc revenez, restez, investissez en Tunisie !

Justement, dans quels domaines investir en Tunisie ?

Il y a beaucoup de domaines dans lesquels investir en Tunisie. Le tourisme, par exemple. Il y a tout à faire et refaire. Il y a aujourd’hui un tourisme alternatif qui se crée : des maisons d’hôtes, des gîtes, etc. La Tunisie est énorme ! J’ai été récemment à Kasserine avec un ami pour un tournage et nous aurions bien aimé dormir là-bas, surtout que l’on a fait 600 km le même jour, aller-retour. Dans la partie où nous étions, il n’y avait malheureusement aucune maison d’hôtes.

Ailleurs, ça commence à bien s’installer mais cela reste autour de Hammamet ou de Bizerte alors que j’ai vu des choses époustouflantes sur la route.

Tu t’es fait connaître grâce à tes vidéos sur les sites archéologiques en Tunisie. Beaucoup d’entre eux restent pu ou mal exploités, sans parler de l’absence des guides multimédia, etc. Qu’en penses-tu ? 

C’est triste. Il y a l’État, certes, mais aussi le peuple qui doit bouger. J’ai été choqué par Makthar. C’était vide. Personne. J’ai l’impression que 50% du site n’a pas été encore exploité. Si personne ne veut ou peut le faire ici, qu’on laisse les étrangers le faire, comme les Japonais par exemple. J’ai visité les temples d’Angkor au Cambodge : le plus beau voyage de ma vie. Il n’y a que des étrangers qui travaillent là-bas : une partie traitée par la Suisse, une autre par le Japon. Ce n’est pas honteux, au contraire ! Il faut demander de l’aide aux autres états.

Ton coup de coeur tunisien ?

L’une deux plus belles choses que j’ai vues dans ma vie, à part le Cambodge, c’est le sud tunisien. La région du Dahar, surtout. J’ai été invité par un organisme suisse qui aide au développement du tourisme (Swisscontact) et ce pour faire des vidéos. La culture berbère a été un vrai coup de coeur. D’ailleurs, j’y retourne bientôt. Douiret et Chenini sont magnifiques. On a dormi dans un gîte troglodyte en haut d’une montagne et c’était incroyable. Grâce à Swisscontact, ça commence à se remplir, à bouger un peu, d’autant que les étrangers ne veulent plus des stations balnéaires. Après, il ne faut pas que ce soit submergé par les touristes : il faut préserver les lieux, la culture, la propreté. Il y a vraiment un grand potentiel ! Ce serait d’ailleurs un rêve pour moi d’ouvrir une maison d’hôtes dans cette région. Pour des personnes qui font des burn-out en Europe ou qui sont adeptes de Yoga, c’est l’idéal. La beauté du Sud m’a vraiment encouragé à continuer mes vidéos.

Comment as-tu appris à en faire ?

La première chose que j’ai apprise, c’était avec mon Samsung S6 : un mélange de photos et de petits passages vidéos. C’était catastrophique ! Il y avait tout de même du charme car on voyait que j’y prenais du plaisir. Je l’ai publié et les gens ont réagi. Un ami qui travaillait dans le digital l’a vu et m’a conseillé de créer une page. Et c’est parti comme ça ! J’ai ensuite acheté une GoPro puis un stabilisateur puis un mac. J’ai appris à monter et j’apprends encore à le faire. L’apprentissage est assez rapide car c’est une passion. 

Avec tes stories et messages, on te présente comme un influenceur. Avec 12.400 abonnées, te considères-tu en tant que tel ?

Les influenceuses en ont fait un métier. Pour moi, ça reste une passion. Je ne cherche pas à travailler à tout prix avec des marques.

On te voit souvent aider des associations, sur le terrain. Comment ça se passe ?

C’était vraiment une découverte, pendant la période des inondations de Nabeul. J’ai suivi les stories de Kenza Testouri et je lui ai dit que j’allais venir voir ce qu’il se passe. J’ai pris une grosse claque car je ne m’attendais pas à cela : c’était affreux. Et quand tu te retrouves là-bas, tu ne peux plus partir. 

Au Croissant Rouge, ce sont tous des jeunes : le plus vieux a 23 ans. D’un côté, cela donne vraiment de l’espoir car tu te dis que c’est la nouvelle génération. Après, tu te demandes où sont les autres. Je suis donc resté avec eux et on a commencé à aider les gens. En fait, les inondations ont fait ressortir des choses cachées : des problèmes et de la pauvreté que les gens ne voyaient pas. L’associatif est donc une chose que j’ai découverte grâce à la Tunisie. J’ai vécu en Suisse, pays de l’associatif, et je n’en avais jamais fait. C’était donc une belle expérience et je conseille à toutes les personnes qui ont du temps libre d’en faire : ça fait du bien au coeur et à l’esprit, ça redonne foi en l’humanité.

Selon toi, Les Tunisiens sont-ils assez impliqués ?

Comme partout, il y a deux types de personnes : ceux qui n’en ont rien à faire et ceux qui le font. Dans le feu de l’action, ce sont les jeunes. Certains ont même abandonné l’école, d’autres leur travail pour le faire ! Il y aussi des personnes qui ont tenu à s’impliquer même s’ils n’avaient rien à donner, si ce n’est leur volonté d’aider. Certaines femmes nous faisaient à manger, d’autres nous aidaient à trier les habits. Il y a beaucoup d’implication mais on peut faire mieux. Cela fait plaisir de voir autant de personnes qui veulent aider, même s’ils ne savent pas toujours comment le faire. Là, on les guide et on leur montre à qui s’adresser, etc. 

Ça me choque de voir encore en 2019 ce que j’ai vu à Kasserine. Au Liban, d’où je suis originaire, cela me choque un peu moins notamment à cause de la guerre. En Tunisie, qui est pour moi le premier pays d’Europe, ce n’est pas normal. Il y a un manque d’organisation, de logique. Les gens doivent à présent prendre conscience qu’il faut arrêter de tout mettre sur le dos de l’État : ils doivent eux-même bouger !

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