Portrait: Ghanem Zrelli

0
3541

Grande révélation de « La belle et la meute » de Kaouther Ben Hania, Ghanem Zrelli sait se faire discret tout en marquant les esprits par les rôles qu’il choisit d’interpréter. Gueule d’ange et douceur vive, il se dégage de Ghanem une sorte de paix rayonnante. Pourtant, ses personnages portés sur grand et petit écran sont très différents. Du bandit, au militant, en passant par l’intellectuel paumé ou l’homosexuel inavoué, Ghanem change de costume facilement, mais surtout brillamment. De quoi nous donner envie de savoir dans quel univers a baigné Ghanem Zrelli et qui lui a transmis cette passion. Portrait

Premier constat : cet air désabusé me fait croire à une personne déçue, voire sombre. Mais lorsque Ghanem commence à parler de sa passion, ses yeux s’illuminent. On aurait du mal à le croire (puisque le jeune homme s’est fait connaître plutôt en tant qu’acteur sur petit et grand écran), mais la première passion de Ghanem n’est autre que le théâtre. « J’ai commencé le théâtre très jeune, tout seul et de manière autodidacte. J’habitais à Korba et je suivais de près ce que faisaient des membres de ma famille dans la troupe amateur de la ville. Mon oncle était technicien de lumière et scénographe et le mari de ma tante comédien. Dans les années 90, il y avait un mouvement dans ce théâtre amateur qui était très intéressant. » me confie-t-il. Il se souvient des festivals nationaux de théâtre amateur qui s’y déroulaient. C’est d’ailleurs grâce à Michel Tanner, directeur de la Fabrique de Théâtre en Belgique, que le jeune homme se passionne pour le 4ème art. « C’était dans le cadre d’une coproduction avec La Fabrique, et qui a été présentée en Tunisie, que j’ai découvert le travail de Michel Tanner et que j’ai été émerveillé par tout ce qui tourne autour du monde du théâtre et du spectacle. »

Très vite, le jeune passionné met en place une troupe de théâtre à Korba, dont sa sœur- aujourd’hui metteur en scène et comédienne- est membre également. La formation à l’ISAD (Institut Supérieur des Arts Dramatiques) est une évidence. Lorsque Ghanem finit ses études en 2009, il a la tête pleine d’idées et d’envies théâtrales, dont le travail sur son projet de fin d’études pour une mise en scène à présenter plus tard au public. « Malheureusement, ce projet n’est jamais sorti de l’ISAD, d’abord faute de temps, mais surtout de circonstances. Dans la pièce, il est question des événements du bassin minier de 2008. Ce qui n’a plus été d’actualité lorsque j’ai voulu reprendre le projet. »

Ghanem Zrelli, un acteur né ?

Durant cette même période, Fadhel Jaziri est à la recherche d’acteurs pour participer à son film Thalathoun, qui retrace des événements déroulés dans la Tunisies des années 30. Ghanem Zrelli, alors fan du travail de Fadhel Jaziri, passe le casting qui s’avère marquant. «  Il a dessiné un petit personnage sur une demi feuille, m’a regardé et m’a tout de suite vu l’interpréter. » raconte le jeune homme, puis d’enchaîner « C’était une expérience exceptionnelle. On chantait, on jouait, on dirait qu’on faisait la Hadhra alors que l’on faisait des exercices très sérieux et importants pour l’apprentissage du jeu devant la caméra. C’est ainsi que le cinéma est devenu ma deuxième passion. »

Révélé en tant qu’acteur, Ghanem est ensuite appelé à la télé pour jouer dans le feuilleton Njoum Ellil de Mehdi Belaid. Le grand public tunisien le découvre dans le rôle d’un bandit dealer. Le feuilleton est un succès et une deuxième saison est présentée l’année d’après et Ghanem Zrelli y passe à la direction d’acteurs.

Je t’aime moi non plus

Il n’oublie pas pour autant le théâtre et s’essaie à faire deux mises en scènes en amateur. Deux expériences avortées car censurées par les maisons de culture. « Le discours était peut être un peu trop politique pour cette époque Benalienne. » me confie ironiquement le comédien.

Ghanem réussit tout de même à mettre en scène une pièce adaptée de La Noce chez les petits bourgeois de Bertolt Brecht. El H’né (La sérénité) verra le jour en 2012 mais ne sera jouée qu’une dizaine de fois en tout. « Il n’y a qu’une seule représentation dont je suis fier. Celle qui s’est déroulée lors des JTC 2012 à la salle Hassine Bouzayen. Autrement, le circuit des spectacles subventionnés par le ministère de la Culture a eu raison de cette pièce. Je refusais le système tel qu’il nous était présenté pour pouvoir mener à bout un projet théâtral. »

Est-ce pour un ou deux projets avortés que Ghanem Zrelli a mis sa carrière d’homme de théâtre entre parenthèses ?  « J’ai pris la décision de me retirer du théâtre tel qu’il est pratiqué aujourd’hui. » Lorsqu’il tente une dernière fois un renouement avec les planches en 2013, les événements vécus dans le pays rendent les choses encore plus difficiles. « C’était une année secouante : Chokri Belaid et Mohamed Brahmi ont été assassinés. Le festival national du théâtre amateur de Korba a connu beaucoup de problèmes et l’annulation de nombre de ses représentations car la direction du festival était tenue par des extrémistes. Tous ces événements m’ont obligé à remettre à plus tard mon implication dans le monde du théâtre. »

Malgré la relation de souffrance que Ghanem Zrelli vit avec le 4ème art, il ne quitte pas pour autant le monde artistique et poursuit sa carrière en tant qu’acteur. Le jeune homme a la chance d’être appelé pour des projets par de jeunes réalisateurs. Ceux-là même qui étaient au même Institut que lui ou qui étaient encore étudiants lorsqu’ils le découvraient dans Thalathoun.

Narcisse, Thala et La belle et la meute

Au cinéma, Ghanem multiplie les rôles qu’il choisit expressément différents. «En Tunisie, on te colle facilement une étiquette de rôle. Pour ma part, j’ai refusé plusieurs rôles similaires. J’ai joué le rôle du militant, de l’homosexuel, du violeur, du paumé…ce sont des rôles qui m’interpellent et qui font que les gens se posent de nouvelles questions. En témoigne le personnage de Mehdi dans Narcisse de Sonia Chemkhi. Le défi était de prouver que l’homosexuel refusé par la société tunisienne peut être n’importe qui dans notre entourage. Ce genre de film permet de mettre le doigt sur les maux de notre société. »

En quelques années, Ghanem Zrelli enchaîne les rôles sur grand écran. On le voit dans Narcisse puis dans Thala mon amour de Mehdi Hmili ou encore dans La belle et la meute de Kaouther Ben Hania. Très vite, il gravit les échelons….et monte mêmes les marches à Cannes. « Kaouther nous avait dit dès le départ qu’elle visait le Festival de Cannes avec ce film. Notre défi était de le réussir. Et le bonheur est d’avoir réussi à le faire. »

Et si le jeune homme excelle dans « La belle et la meute », c’est entre autres grâce à une autre expérience tout aussi intéressante avec Mehdi Hmili dans Thala mon amour. « Pour moi, dans ce film, la démarche est beaucoup plus intéressante que le résultat final. C’était une des plus belles expériences de ma vie de comédien. Nous avons beaucoup exploré, le film nous a échappé par moment. Mais je pense que si je n’avais pas fait cette expérience, je n’aurais pas été prêt pour faire « La belle et la meute ». »

Second constat : Ghanem joue toujours des rôles assez marginaux. « Pas que. Récemment j’ai eu des propositions de rôles de personnages « gentils ». Des choses sont en cours. Je joue d’ailleurs le rôle d’un père. Je pense que je n’aurais pas pu le faire avant d’avoir eu mon fils. C’est des émotions autres et ce qui est noble dans notre métier, c’est de pouvoir les faire passer. »

L’avenir devant lui

Troisième constat : depuis 2009, rien n’a changé. Ghanem a toujours autant d’idées et de projets en tête. Une co-écriture de film est en cours pour long-métrage inspiré de notre réalité populaire. Un rôle dans le prochain long métrage de Mehdi Hmili. Mais aussi un éventuel retour au théâtre : « Même après 5 ou 6 ans, je renouerai avec le 4ème art. J’ai envie d’aller dans d’autres pistes, d’autres formes. »

Et des expériences à l’étranger ? « Pourquoi pas. J’ai l’ambition d’une carrière internationale. J’ai eu des propositions mais je ne veux pas commencer avec des rôles clichés ou des œuvres commerciales. J’attends une vraie proposition. »

Constat final : Ghanem Zrelli est un acteur sensible qui s’investit beaucoup. Cet air désabusé cache certes une part de déception, mais révèle une force interne qui permet à Ghanem de tracer un chemin long et sûr d’une belle carrière cinématographique et théâtrale. Une chose est sûre : son retour vers les planches sera marquant.