Femme de théâtre, dramaturge, auteure, comédienne et militante de la société civile, Leïla Toubel s’impose et impose le respect quant à son art, ses mots et sa force. Pourtant, Leïla Toubel est plutôt discrète. Ses œuvres, elle en parle peu: ses succès parlent pour elle. Et le prochain sur la liste sera sûrement «Olvido», sa nouvelle production théâtrale dont la première aura lieu le 17 janvier 2015 à El Teatro, que l’artiste dirige jusqu’en 2013 et qui se présente comme un espace de création, de diffusion et de formation, abritant depuis 2001 le premier Centre arabo-africain de formation et de recherches théâtrales.

Cette fois, Leïla Toubel est déterminée. Son rêve de produire son premier monodrame est quasi concrétisé. «Après 25 ans de métier, je n’ai pas de réponse à tous mes questionnements. Cela ne me rend pas triste, bien au contraire, cela me permet de chercher encore et de chercher plus avec ce nouveau spectacle “Olvido” ou “Solwene” en arabe. Cette fois, je serai seule sur scène et je jouerai mon propre texte. Je vais certainement découvrir des choses, vivre cette expérience de manière très intense puisque c’est un moment important dans ma vie. Pour moi, Olvido est d’abord un spectacle pour la Tunisie que j’aime très fort,» annonce d’emblée Leïla Toubel.

C’est à El Teatro que l’artiste nous a donné rendez-vous, puisqu’elle y intervient dans le cadre d’une conférence sur les espaces culturels en Tunisie. «Je parlerai d’El Hamra et d’un éventuel nouvel espace artistique du côté de Hammam-Lif. La banlieue sud est marginalisée et les rares espaces culturels de la capitale sont concentrés au centre-ville ou en banlieue nord.» C’est que Leïla Toubel présente son engagement pour l’art comme une évidence et celui pour la patrie comme une passion animale. «Je ne saurais pas trop parler de déclic pour le théâtre. J’ai commencé très jeune. A 13 ans déjà, je faisais du théâtre scolaire et la passion ne m’a plus jamais quittée. J’ai attrapé le virus très jeune et la scène était pour moi un moyen d’expression arrivé au moment d’une adolescence perturbée et d’une recherche personnelle intense.»

Mais sa véritable carrière professionnelle, c’est avec Ezzedine Guennoun qu’elle l’entame en 1990. Une rencontre coup de cœur entre l’artiste en herbe et le metteur en scène qui a tout de suite vu en Leïla Toubel un potentiel extraordinaire quand bien même la jeune femme n’avait pas suivi d’études de théâtre. Le rapport de confiance entre les deux artistes s’installe rapidement. Leïla Toubel en parle avec admiration: «Ezzedine Guennoun est un metteur en scène hors pair. Amoureux de ses acteurs et très généreux, il aime les faire travailler en leur donnant les ficelles du métier. C’est aussi un grand directeur d’acteurs. Avec Ezzedine, on est acteur-créateur et non uniquement interprète. C’est cette expérience très riche vécue avec lui qui m’a permis d’apprendre le métier. Il faut savoir que le théâtre est un métier qui s’apprend sur la scène.»

LeïlaToubel quitte pourtant la scène après «Nwassi» en 2000. Son retour ne se fera qu’en 2010 avec The End. «J’avais besoin de comprendre ce que j’étais et ce que je pouvais être sur scène. Entre la citoyenne, la comédienne et le personnage, je ressentais le besoin de retrouver des repères. La scène m’a permis d’atteindre des moments de grâce, ces moments où l’on se dit “Mon Dieu, que c’est beau de ne pas être nous et d’être ce personnage.” Mais par le biais de ces moments de grâce, je me suis posé des tas des questions. Et il me fallait trouver quelques réponses.»

Même si elle n’aura pas trouvé toutes les réponses à ses questions, Leïla Toubel aura énormément réfléchi et beaucoup écrit pendant cette décennie. Aujourd’hui encore, le questionnement reste très présent chez la comédienne qui refuse de s’installer dans un confort artistique de réponses toutes faites. Et depuis août 2013, elle se questionne en travaillant sur son dernier spectacle «Olvido». Le monodrame raconte l’histoire d’une femme qui se réveille un matin dans une amnésie temporaire et qui commence à voir des images, à se raconter des histoires différentes. Elle s’entend raconter des histoires mais elle ne sait pas si ce sont des histoires vécues par elle ou par d’autres personnes. «Au final, ce sont des histoires que tout le monde peut vivre. Dans Olvido, mon personnage raconte, se raconte et conte (et c’est là aussi le côté fantastique de la chose) mais il raconte surtout la grande histoire d’amour avec la Tunisie.»

La présentation du personnage nous rappelle étrangement l’artiste et citoyenne engagée qu’est Leïla Toubel. Son amour démesuré pour la patrie la pousse souvent à être agressive et virulente dans ses discours ou ses réponses à des hommes politiques ou à des médias. Elle s’en défend: «Je ne suis pas très d’accord sur le mot “pessimiste”. Dans les moments les plus durs vécus après la révolution, j’ai toujours essayé de véhiculer un message d’espoir et de donner aux gens la force de continuer la lutte, de sortir dans les rues et de défendre nos droits. Quant au côté agressif, il ne faut pas oublier que la violence appelle la violence. Lorsque nous sommes agressés par rapport à notre rêve, nous réagissons violemment. Et c’est tout à fait normal. C’est un peu comme une maman à qui on veut arracher le bébé qu’elle vient de mettre au monde. Il est normal que la maman défende son bébé bec et ongles. Ce n’est pas tant un trait de caractère en moi, ce côté violent ou agressif. Ce sont les circonstances qui ont fait que j’ai réagi parfois violemment. Je n’ai jamais contrôlé mes propos et je ne le ferai pas,» conclut Leïla Toubel.