Portrait de femme: Rencontre avec Anissa Daoud

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Une matinée du mois de novembre, une heure à l’hôtel l’Africa pour parler de la carrière d’Anissa Daoud dans une ambiance rythmée par des Journées Cinématographiques sous le signe de la résistance. Il est midi passé. Presse, médias, acteurs, réalisateurs, sécurité, artistes, etc., tout un monde qui cohabite dans cet hôtel depuis quelques jours, depuis le début des JCC, avec une sécurité renforcée suite à l’attentat du 24 novembre visant un bus de sécurité présidentielle et qui a mis un terme à la vie de 12 agents de sécurité. Presque insouciante, elle arrive, fraîche et souriante. Mais ce n’est qu’une impression. Anissa Daoud est de ces femmes impliquées et engagées pour le pays depuis son plus jeune âge. L’avenir du pays la tracasse au plus haut point, mais hors de question de céder à la peur en ces journées de célébration du 7ème art. Alors nous parlons cinéma, théâtre, passion et carrière. Mais qui est venu avant ? Le cinéma ou le théâtre ? « Je n’arrive pas à me souvenir d’où ça vient concrètement. La seule chose dont je suis sûre, c’est qu’au départ, il y avait la littérature. J’ai commencé à lire très jeune, vers 4 ans, et depuis je n’ai plus jamais arrêté de dévorer les pages. » Me confie Anissa Daoud. Mais c’est surtout la fascination pour les mythologies et les contes populaires qui l’amènent doucement et sûrement vers le 4ème art et la lecture de pièces théâtrales. De Djerba à Paris, la quête de liberté omniprésente

Theatre

Marginale et décalée, Anissa Daoud marche au feeling, aux fascinations, aux émotions. Attachée au sud et à Djerba, où elle passe toute son enfance, Anissa Daoud a le mal de la Douce, lorsqu’elle emménage à Tunis à l’âge de 12 ans. « Depuis mon arrivée à Tunis, je n’ai eu de cesse de vouloir partir. Et je suis partie seule en France à 16 ans avec l’accord de mes parents. » Difficile de respecter les choix de liberté d’une jeune fille de 16 ans. Malgré tout, la famille d’Anissa Daoud comprend que c’est de l’indépendance et de l’art que le bonheur de leur fille dépend. A Paris, la brune fait un baccalauréat théâtre. Et c’est en préparant le concours du conservatoire national qu’elle fait la connaissance de la compagnie de théâtre qui lui apprendra les ficelles du métier. « C’était une compagnie qui travaillait beaucoup sur des questions politiques. » Avec elle, le côté militant d’Anissa se réveille. Car ça travaillait beaucoup sur la question coloniale, la représentation du colonisé, le racisme et plus tard sur la problématique israélo-palestinienne. L’équipe joue partout et voyage beaucoup : Bénin, Burkina, Togo, Palestine etc. « C’était pour moi une école de théâtre, de vie et de profession. J’y ai appris à tout faire. J’ai été comédienne, assistante à la mise en scène, j’ai collecté les informations, fait des recherches dramaturgiques. Je me suis construite artistiquement. » Du théâtre à Paris, au cinéma à Tunis Des années durant, son rapport avec la Tunisie reste conflictuel et douloureux. Au pays des jasmins, l’ambiance est pesante, les libertés restreintes et les plus audacieux sont soit en exil, soit vivant sous la menace de la torture et de la censure. Et malgré une vitrine reluisante de la femme tunisienne « benalienne », les mentalités sont rétrogrades. « En tant que femme, il y avait beaucoup de choses que je ne voulais plus vivre, que je ne pouvais plus supporter. Des choses de l’ordre du quotidien : le harcèlement dans la rue, l’assignation à devoir correspondre à un standard féminin social, etc. » avoue la comédienne. Pour autant, Anissa Daoud ne coupe pas les ponts avec la Tunisie. Elle y retourne de temps en temps, le temps du tournage d’un film. Des moments intenses qu’elle vit comme dans une bulle. Une plongée dans un rôle, dans la société. Durant ces années 2000, le public aura connu Anissa dans « La tendresse du loup » de Jilani Saadi, « Thalathoun » de Fadhel Jaziri et « Villa Jasmin » de Farid Boughdir.  « Elle et lui » de Elyes Baccar, bien que tourné en 2004, ne sera projeté que plusieurs années plus tard.

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Photo tirée du film « Hiya ou Howa »

En 2009, peut-on parler de sexe en Tunisie ? « Oui. Avec Hobb Story, j’ai renoué de manière plus profonde avec la Tunisie et le théâtre tunisien. C’est aussi parce que j’ai eu mes propres outils de production. J’étais prête, notamment grâce au lancement du collectif artistique Artistes Producteurs Associés, avec Lotfi Achour et Jawher Basti. » Anissa Daoud maîtrise le discours et la manière de produire. Libre et autonome, elle impose ses choix et affronte le public et l’entourage artistique tunisien.
« Je ne cherche pas à ce que les choses soient faciles ou douces ou simples. Je cherche à pouvoir être dans un rapport de justesse avec moi-même. Le jugement des autres, de la profession, voir de la société et de la grande famille, m’importe peu. »
Courageuse ? En tout cas, la dramaturge assume tous ses choix. « Je pense le monde, je vis ma vie via mon métier. Ma vie personnelle est conditionnée par mon métier. Mon retour en Tunisie était un choix assumé. J’ai envisagé les choses différemment dans ma vie personnelle parce que j’ai décidé de revenir au pays à mes conditions de vie. » Pourtant, les conséquences et les réactions à ces choix et ces conditions de vie ne sont pas toujours évidentes.  « Je ne cherche pas à ce que les choses soient faciles ou douces ou simples. Je cherche à pouvoir être dans un rapport de justesse avec moi-même. Le jugement des autres, de la profession, voir de la société et de la grande famille, m’importe peu. » [fve]https://www.youtube.com/watch?v=yLF6QHRnJsE[/fve] Faire du théâtre en Tunisie, une manière d’interroger la société Une société qui a besoin d’être ré-interrogée, c’est ce que pense Anissa Daoud en s’embarquant dans des créations comme « Hobb Story » ou « Macbeth-Leila And Ben, a bloody story ». « Car si la société tunisienne me demande des comptes, moi je lui pose des questions en retour : Pourquoi agis-tu ainsi? D’où viennent tes demandes et tes préjugés ? » Mais si aujourd’hui Anissa Daoud est censée vivre plus en France qu’en Tunisie, le petit pays grignote de plus en plus de son temps depuis la révolution. Car c’est dans ce petit bout de terre que se passent les choses les plus intenses, que les questions et interrogations du moment sur le monde sont posées et vécues. « La Tunisie est un terrain de défrichage très fertile actuellement. » Explique la comédienne.
« Car si la société tunisienne me demande des comptes, moi je lui pose des questions en retour : Pourquoi agis-tu ainsi? D’où viennent tes demandes et tes préjugés ? »
Les Frontières du ciel, ou des choix cinématographiques ciblés Elle ne parle pas de projets d’avenir. Anissa Daoud fonctionne au feeling. Ses choix cinématographiques découlent de sujets qui l’interrogent ou de personnages qui ne lui ressemblent pas. « J’aime plonger dans des univers différents. Dans Les Frontières du Ciel, j’ai beaucoup aimé l’idée de Farès Naanaa de parler d’un moment de l’intime très précis. Dans ce film, c’est le deuil d’un enfant, mais cela peut être n’importe quel autre moment, la maladie ou autre. C’est cet au-delà de l’amour, le dépassement, quand ce dernier n’est pas suffisant, qui m’a interpellée. Dans ce projet, j’ai aussi aimé le personnage de Sarra. Elle n’est pas pleurnicheuse. Il y a beaucoup de dignité, de force, un côté très tunisien et méditerranéen en elle. »  Car selon Anissa Daoud, Farès a réellement investi son projet, y compris les personnages féminins.

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Trio « Les frontières du ciel » Lotfi Abdelli, Anissa Daoud et Fares Naanaa

Crédit Photo: Joanna Ben Souissi

  La problématique féminine, toujours d’actualité Très portée sur les problématiques des femmes et de la multi-identité, Anissa Daoud choisit des thèmes qui l’inspirent. « Mais pas les problématiques clichés, de la femme battue ou autre. Dans « Tendresse du loup », il est question de prostitution, mais mon personnage ne s’excuse pas de l’être. C’est son outil de lutte. Pourquoi on accepterait qu’un pauvre paumé  vire dealer pour survivre et qu’on demande à une putain de s’excuser ? Personnellement, j’aime beaucoup la normalité. Les personnages qui ne sont pas inscrits dans l’exception, mais qui sont exceptionnels. » Car s’il est évident aujourd’hui que les sujets touchant à la femme ont été trop abordés et mal abordés dans le cinéma, « toutes les problématiques restent intéressantes. Il faut qu’elles soient justes qu’elles soient portées par des œuvres fortes, qu’elles ne soient pas des prétextes. Aujourd’hui nous avons une génération qui va pouvoir assurer ce rôle. » Conclut la comédienne. Son prochain travail ? Un film de Lotfi Achour dont la sortie est prévue pour le début de l’année.

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Crédit Photo: La chambre noire

Crédit Photo Image à la une: Samy Snoussi

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