Redécouverte par les Tunisiens lors de sa nomination le samedi 20 août à la tête du ministère de la femme, de la famille et de l’enfance, Neziha Labidi reprend le chemin du lieu dans lequel elle a travaillé pendant plus de dix ans. A peine nommée, nous la contactons pour un entretien portrait. Elle nous accueille, sans faire tarder le protocole, au sein du ministère. Rencontre.

Le passé qui ressurgit

Le contact se fait simplement. Fluide, presque amical. Dans son bureau, Neziha Labidi est à l’aise. Cette « maison », elle la connaît bien. C’est bien pour cela qu’elle met un point d’honneur à venir tôt au bureau et à rencontrer les employés au démarrage de la journée. Il est 5h, madame la ministre se réveille. « C’est un rituel, nous explique-elle. Je m’offre deux heures de créativité et de lecture. J’ai un petit atelier de peinture et près de 3000 livres en tous genres. » Un rituel qu’elle tient absolument à garder au vu du nombre d’heures de travail qu’elle passe au ministère depuis sa nomination. « Il n’est pas rare que je rentre à 21h00 et que je travaille les week-ends. »

Et pour cause : les droits des femmes, l’enfance, etc., sont autant de domaines que Neziha Labidi connaît en profondeur. Celle qui a été directrice de la promotion de la femme au sein du ministère de la Femme et de la Famille et directrice de la Coopération internationale au sein du ministère de la Femme et de la Famille, a en effet côtoyé les couloirs du ministère du temps de Ben Ali. Un passé que certains estiment lourd aujourd’hui pour une ministre post- révolution. Madame Labidi rétorque : « Travailler son pays n’est pas une honte. Tout le monde sait que je suis une femme honnête et intègre. » Pour elle, ce sont d’ailleurs ces mêmes principes qui ont bloqué son ascension au sein du ministère à l’époque de Ben Ali. « Mais on m’a donné l’occasion de faire avancer la situation de la femme en Tunisie et j’ai fait le choix d’accepter et de m’engager. »

De nombreux événements m’ont marquée. Notamment le procès de Bobigny contre l’avortement en 72, procès dont la défense avait été assurée par la Franco-Tunisienne Gisèle Halimi. 

L’engagement au féminin

Plus précisément, Neziha Labidi fait le choix d’aider une Tunisie en pleine construction à la fin des années 80. Son bagage de féministe active et militante au sein d’associations et d’ONG attire. Son background en France en tant représentante des étudiants nord-africains au sein du syndicat des étudiants de France et en tant qu’interprète des patients maghrébins dans les hôpitaux est la preuve d’un engagement presque inné. « Probablement parce que j’ai vécu dans une famille où la femme et les filles avaient une place considérable. Je suis née après vingt ans d’attente et j’étais la chouchoute de mes oncles et de mon père. » Naziha Labidi prend conscience du combat des femmes en France lorsqu’elle part rejoindre ses parents émigrés. « De nombreux événements m’ont marquée. Notamment le procès de Bobigny contre l’avortement en 72, procès dont la défense avait été assurée par la Franco-Tunisienne Gisèle Halimi. »

Si en Tunisie, l’avortement est légal depuis 1973, en France cela prendra encore quelques temps, jusqu’à la promulgation de la loi Veil en 1975. La jeune femme prend alors conscience de la difficulté de la situation pour les femmes, peu importe leurs nationalités. Elle s’engage dans des actions citoyennes en parallèle à ses études de droit à Assas. Elle ira jusqu’à s’inscrire au doctorat d’Etat, mais n’ira pas plus loin. Au choix, ce sera une carrière de juge pour enfants en France ou un poste d’enseignante dans une Tunisie en pleine reconstruction. « Le pays avait besoin de nous. Je suis retournée en Tunisie en 1980 pour enseigner la littérature arabe dans les établissements scolaires arabes et français. Pourtant j’avais un poste d’assistante à Paris III. Mon mari, docteur ingénieur en électronique avait opté également pour le retour. » Un choix assumé et non regretté, selon madame la ministre.

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Au ministère… naguère

De 1980 à 1999 et pendant près de 20 ans, Neziha Labidi enseignera l’arabe mais continuera son engagement social auprès des femmes et des enfants. En 1999, on lui propose un engagement officiel au sein du gouvernement. Elle accepte. « J’ai été chargée par Neziha Zarrouk de diriger le programme de coopération internationale. Et de 1999 à 2005, j’ai chapeauté des programmes de coopération notamment avec la Chine, la Suède ou encore le Canada. »

Au bout de 6 ans, C’est la ministre Saloua Labben qui lui propose le volet « femme ». Au programme : épuration des réserves de la CEDAW, un travail sur la parité, l’institutionnalisation du genre, le lancement d’une stratégie nationale contre la violence, etc. Un travail de longue haleine que la directrice de la promotion de la femme au sein du ministère de la Femme et de la Famille de l’époque estime satisfaisant. « Il faut reconnaître que de nombreuses actions ont été accomplies. Aujourd’hui encore, il est question de continuer le travail qui été fait durant les mandats des différents ministres. »

Révolu le temps où les femmes rurales étaient transportées dans des camions comme du bétail au risque d’y perdre leur vie.

Retour au bercail

Optimiste, Neziha Labidi aime à dire que le pays travaille sur la continuité des acquis. Pour autant, il s’agit de miser sur les priorités du moment. Le CSP, l’héritage, le mariage ? « L’enfance » nous répond madame la ministre, sûre d’elle. « Et puis la femme rurale. Celle dans son milieu et celle qui vient habiter en ville dans les faubourgs et qui reste désorientée car en totale perte de repères. »

Révolu le temps où les femmes rurales étaient transportées dans des camions comme du bétail au risque d’y perdre leur vie. La priorité est donc aux femmes rurales et aux enfants. Ceux qui quittent les bancs de l’école mais aussi ceux qui sont dans la rue, qui mendient, qui font l’objet d’un réseau de trafic sexuel ou d’organes. Un phénomène nouveau en pleine prolifération.

D’autres phénomènes tendent à se propager en nombre, tels les mariages illégaux (orfi, mot3a, mayssar, etc.) et qui donnent lieu à des naissances hors cadre légal du mariage.

Les mères célibataires, on fait quoi de ce sujet tabou? « Il ne l’est pas pour le ministère. Des structures d’accueil existent sur tout le territoire tunisien. Malheureusement peu connues de ces jeunes mères qui parfois préfèrent même ne pas y aller de peur du scandale. Il ne nous reste qu’à accomplir un travail de sensibilisation sur ces mariages, et sur le regard que la société porte sur ces jeunes femmes. »

Il faut user d’intelligence pour agir en attendant de faire évoluer les mentalités

Et l’héritage dans tout ça ?

Et puis il y a les sujets à polémique, les sujets qui fâchent, les sujets qui divisent la société, comme celui de l’héritage. Pour ou contre ? Ni pour, ni contre, bien au contraire… Madame la ministre s’explique : « C’est une question fort délicate. Il faut dire que sur le plan social, les gens n’ont plus grand-chose à léguer en héritage. Et la plupart s’arrange pour le faire de manière équitable avant le départ des parents. La donation existe. Les autres préfèrent  laisser les enfants agir entre eux. Une décision actuelle n’aura pas d’impact sur la société. Il est préférable de laisser la liberté aux gens d’agir avec les lois positives et la jurisprudence islamique. Ce qui nous importe, c’est que les relations entre membres d’une même famille restent soudées. La situation n’est certes pas idéale. Mais il faut user d’intelligence pour agir en attendant de faire évoluer les mentalités. »

To Be Or Not To be Feminist

« Le plus urgent est de travailler sur l’égalité des chances, la parité, faire connaître un féminisme basé sur une société équilibrée et une vision de demain. »

J’ose la question fatidique : Vous êtes féministe ? « Le féminisme avait sa place à une époque. Il est aujourd’hui révolu. Je ne suis pas contre l’homme. Nous avançons ensemble. Aujourd’hui, la réussite des femmes va de paire avec celle des hommes. Chacun a un rôle à jouer dans une harmonie -et non complémentarité- et dans le respect de chacun. Mais il n’y a pas de rôle prédéfini. Ce sont les sociétés et les cultures qui les définissent. A nous de faire évoluer les mentalités. »

Neziha Labidi sait se faire convaincante. Wait and see