Portrait de femme: Nawel Skandrani, une force vive et discrète de la Tunisie

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Nawel Skandrani fait partie de ces forces à la fois vives et discrètes du pays. Celle qui est partie suivre son rêve d’abord en France puis aux Etats-Unis, a fini par faire son retour en Tunisie en 1988. Du Berkeley Ballet Theater aux Etats Unis au Ballet National de Tunisie, il n’y avait qu’un pas. Celui-là même qu’elle devait franchir afin d’exprimer son appartenance, sa résistance, sa ré-existence à travers son art. Rares sont les chorégraphes tunisiens qui ont eu la chance de faire partie d’une compagnie. Une chance dont a profité Nawel Skandrani et qui a fait le choix d’en faire profiter son pays. Sa dernière création « Ré-existence »  est présentée actuellement au Rio. Elle y retrouve ses compagnons de route depuis quelques années déjà : Jawher Basti et Sergio Gozzi. L’artiste se fait rare en créations, « J’ai besoin de réfléchir. Ce travail, je l’ai rêvé depuis 2014 » me dit-elle.  Nous nous voyons au Rio pour dresser le portrait d’une chorégraphe hors normes.

@Meriem Hbaieb

La danse à 5 ans

« Je suis tombée dans la marmite de la danse à l’âge de 5 ans » m’explique Nawel Skandrani. La petite fille suivait alors les traces de sa sœur en intégrant une école privée de danse. Malgré la sévérité de la prof russe, Nawel s’accroche et insiste l’année suivante pour suivre les cours au Conservatoire National de Musique. Elle y passera 7 ans à s’entraîner quasiment tous les jours. « C’est ma prof, madame Kiriakopoulos, qui a convaincu mes parents que j’étais douée et qu’il fallait que je prenne au moins un cours par jour. » Motivée, elle allait quotidiennement au conservatoire après le lycée. Et c’est à travers le conservatoire qu’elle vit sa première expérience scénique. « Nous préparions notre spectacle de danse chaque année au théâtre municipal. C’était impressionnant pour la petite fille que j’étais. »

J’ai deux amours…

Pour Nawel Skandrani, il était évident qu’après le bac elle allait continuer ses études dans cette discipline. A Paris, elle suit une formation et passe un diplôme pour le professorat de danse. « Quand je suis partie à Paris, ça a été le choc. Je me suis rendue compte à quel point j’étais décalée  par rapport à ce qui se passait dans le monde de la danse. En 76, il n’y avait certes pas la danse contemporaine comme on la connait aujourd’hui, mais il y avait déjà la danse moderne qui en était la base. C’est grâce à Alvin Ailey et Martha Graham que j’ai découvert ces nouveaux genres». Elle prend des cours avec Michel Nourkil, tout fraîchement revenu de New York, découvre les techniques de Merce Cunningham et se passionne pour le modern jazz grâce à Matt Mattox. Dans sa tête, Nawel enregistre et s’imprègne de tout ce qu’elle voit et découvre comme techniques de danse. « Quand je suis arrivée à Paris, il m’a fallu une dose de courage car on se moquait de nous « les danseuses classiques ». On nous devinait depuis la position de nos bras et de nos jambes. » me confie l’artiste.

Matta Mattox dance le modern Jazz

Ce passage par Paris fait comprendre à l’artiste la difficulté de poursuivre son rêve en Tunisie une fois son diplôme obtenu. Il ne lui faudra pas longtemps avant qu’elle ne se mette à passer des auditions dans l’espoir d’intégrer une compagnie en France ou ailleurs. Elle est alors prise comme stagiaire dans une compagnie à Turin. « J’avais 21 ans et j’étais fière. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que lorsqu’on est stagiaire dans une compagnie de danse classique, on peut ne pas danser pendant toute une saison, mais on doit être là tous les jours et apprendre ce que la maître de ballet dit et fait. C’est frustrant d’être la doublure d’un danseur et d’espérer secrètement à chaque représentation qu’il tombe malade. » explique Nawel Skandrani. De retour à Paris, elle travaille en freelance et se met à enseigner. « Plus par nécessité financière. A l’époque je n’étais pas prête et je ne sais pas si je peux dire si j’avais la vocation de la faire ou pas. » Pour subvenir à ses besoins, Nawel donne des cours et danse pour un chorégraphe ayant une création pour le ballet national.

Elle découvre le travail de Georges Balanchine à Paris. Le fondateur des bases du ballet néo-classique attire la danseuse. « Je me disais que c’est ce que je voulais faire. C’est lui qui a libéré le haut du corps, qui a intégré la rapidité du jazz dans le mouvement au moment même où la danse classique à Paris était encore coincée. »

@Meriem Hbaieb

La conquête de l’Amérique

Le hasard faisant bien les choses, Nawel Skandrani parvient à obtenir un stage de 3 mois dans une compagnie américaine grâce, encore une fois, à sa sœur. « Ma sœur était à San Francisco et la mère d’un ami à elle avait une compagnie intitulée Berkeley Ballet Theater. Là-bas, j’ai  découvert Balanchine dans les appuis, les positions, etc. J’ai appris beaucoup de choses et j’ai dû changer l’équilibre de mon corps. » De retour à Paris, elle n’a qu’une envie : repartir aux Us. Coup de chance, la compagnie la rappelle pour remplacer une danseuse enceinte. Elle passera au Berkeley Ballet Theater 5 années.

Ici, Tunis

Le premier retour de Nawel en Tunisie se fait grâce à Anne Marie Sellemi qui l’appelle pour se joindre à un travail collectif réunissant de nombreux danseurs tunisiens éparpillés dans le monde. « Je signais à ce moment-là, mon premier duo avec Malek Sebai et par là même, ma première chorégraphie. »

Puis, c’est Mohamed Driss qui l’appelle pour le rôle d’une danseuse dans  le spectacle d’Ismail Pacha  qu’il préparait avec Taoufik Jebali  et qui devait assurer l’ouverture du festival de Carthage en 1986.  « C’est comme ça que je suis rentrée de plein pied dans le théâtre et dans la danse/théâtre. Avec Ismail Pacha, nous sommes allés à Damas et ce fut le premier pays arabe vers lequel j’allais. Ca a été un véritable coup cœur. Ca a été la raison pour laquelle j’ai commencé à réfléchir ma vie différemment. »

Un ballet national…enfin !

Après avoir passé deux ans à naviguer entre plusieurs pays comme la Suisse, les Etats-Unis, la France et la Tunisie, Nawel Skandrani se décide à revenir s’installer en Tunisie en 1988. Cette année-là, Mohamed Driss est nommé à la tête du théâtre national et il a en tête un projet pour la danse en Tunisie. « C’était là les prémisses du Ballet National qui se préparaient. Lorsque j’ai rejoint le théâtre, je formais les danseurs dans le cadre de l’académie « Studio danse-théâtre ».  Dans ces ateliers ouverts orientés vers l’expression corporelle, Nawel Skandrani voit passer des noms comme Raja Ben Ammar, Fatma Ben Saidane, Jalila Baccar, Zahira Ben Ammar, Fethi Haddaoui, Slah Msaddek, Kamel Touati, etc.

A côté de ces formations, Nawel Skandrani travaille avec Mohamed Driss sur deux créations théâtrales, l’occasion pour elle d’expérimenter le statut de comédien.  Dans « Vive Shakespeare », elle travaille la chorégraphie et joue le rôle de la mère de Juliette, prof de yoga, dans cette version tunisienne à la West Side Story de l’œuvre.  Après « Wennes kloub » en 89, l’artiste arrête de jouer dans des pièces et se consacre totalement à la danse.

@Meriem Hbaieb

Pour Nawel Skandrani, il fallait commencer à former une génération de danseurs en Tunisie. Le projet du Ballet National voit le jour en 1992 sur une décision présidentielle et Nawel Skandrani est nommée directrice du Ballet. La chorégraphe maitrisait déjà les rouages administratifs de par son expérience au Théâtre National. Elle avait 34 ans et savait autant diriger les danseurs que les techniciens et administrateurs.

Pendant deux ans, le Ballet National sera hébergé à Halfaouine au sein du théâtre national puis à Borj Baccouche. « Le bâtiment était beau et classé mais il n’était pas du tout fonctionnel ». Petit à petit, Nawel fait face à différents problèmes. Ceux relatifs à un nouveau ministre pas du tout porté sur la danse et ceux émanant de personnes œuvrant pour la démolition du projet.  « On voulait aussi ma place. Alors au bout de 4 ans, j’ai décidé de partir. » Le Ballet National mourra de sa petite mort et durant le passage de Nawel à sa direction, cette institution produira 13 créations signées par les chorégraphes Imed Jemaâ, Raza Hammadi, Walid Aouni, David Brown, Thierry Malandain et Ricardo Nunez.

La carrière solo

Après le Ballet National, Nawel Skandrani s’engage dans la production de ses propres créations. De 1996 à 2018, elle présentera au public tunisien 7 créations : A la recherche du centre perdu, Les gosses du quartier, Corps complices, Les étoiles meurent en silence, La feuille de l’olivier, Eau secours, Récapitulation, et Ré-existence. « J’en fais moins que d’autres car j’ai besoin de réfléchir beaucoup mes créations ». Durant cette période, le public tunisien fait également la connaissance de Nawel Skandrani à travers ses collaborations au théâtre, notamment avec Fadhel Jaibi pour Soirée particulière, Junun, ou encore Khamsoun.

Spectacle Eau Secours

Dans ses œuvres, Nawel aime raconter des choses. « Je me suis rendue compte que j’ai toujours ce besoin de parler de quelque chose qui me touche. J’ai envie de passer des messages sur la société, l’environnement, la politique. Je dois sentir qu’il y a une urgence pour pouvoir créer. »

Toutes les œuvres ont pour début un déclic émotionnel, comme pour son spectacle « Eau Secours ». « J’étais à Ramallah pour présenter le spectacle « La feuille de l’olivier » et j’ai vécu ce que vivent les palestiniens durant les coupures d’eau.  Pour Ré-existence, j’ai été inspirée par un jeune syrien qui était mon élève et qui m’a contacté sur Skype depuis la Syrie pour que je l’aide à continuer les formations en Syrie. Je me suis retrouvée à donner des cours virtuellement pour que ces jeunes continuent de rêver. » C’est de là que naîtra donc l’idée de ce dernier spectacle basé sur la résistance, celle du danseur mais celle de l’artiste aussi peu importe son origine.

Pour ses dernières créations, Nawel Skandrani a choisi de collaborer avec une même équipe : Sergio Gazzo, vidéaste et graphiste qui l’accompagne depuis 25 ans et Jawher Basti qui crée la musique depuis 2010.

Dans Ré-existence, elle a eu envie de parler de cette partie du monde, celle qui résiste, mais de manière positive. «  On parle souvent des migrants, des terroristes, etc. Moi j’ai voulu parler d’espoir et de résistance. Parler des personnes qui restent et ne quittent pas le navire. Je voulais faire un spectacle ludique et donner de l’émotion. On peut parler de choses profondes et graves avec légèreté en laissant la place au « beau ». Je veux parler de mon pays de manière positive. » conclut l’artiste.