Lorsqu’on est élue présidente d’une des plus importantes associations féministes tunisiennes, il n’est nul doute qu’on porte ses valeurs bien avant même de l’avoir intégrée. Monia Ben Jemia est féministe du plus loin qu’elle se souvienne. Adolescente, elle lit Simone de Beauvoir et puis quelques années plus tard, c’est vers Nawel Saadaoui qu’elle s’oriente pour alimenter ses réflexions les plus féminines et féministes.

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La juriste, fraîchement élue présidente de l’ATFD (Association Tunisienne des Femmes Démocrates) a toujours été révoltée. Malgré une apparence calme et une voix très douce, Monia Ben Jemia explique s’être révoltée très tôt contre la condition de la femme en Tunisie. « Je suis issue d’une famille conservatrice et j’ai vu nos femmes passer toujours après les hommes. La révolte, ce sont les femmes de la famille qui me l’on transmise », me dit-elle presque en souriant tout en me servant une tasse de café.

Monia Ben Jemia a été parmi les premières de sa famille à aller faire des études à l’étranger. C’est surtout sa mère, analphabète, qui l’y encourage. Comme un besoin de changer les conditions des femmes de cette famille, elle fera du livre et des études ses instruments de lutte. « C’est à la faculté de droit de Tunis que j’ai découvert le mouvement étudiant de gauche, aux côtés d’autres étudiantes telles que Bochra Bel Haj Hamida. Nous avons formé un cercle de réflexion au club Tahar Haddad avec le soutien de Jalila Hafsia », me raconte la professeure de droit. C’est pendant ces années que se crée le premier mouvement féministe post-indépendance.

Malgré son engagement pour la cause féministe, Monia Ben Jemia est obligée d’arrêter ses activités lorsqu’elle fonde une famille. Avec un enfant, une vie de famille et une thèse à finir, il devenait impossible de poursuivre. « Mais je suis restée proche du mouvement féministe et quand l’ATFD a été créée en 1989, j’ai tout de suite adhéré. Sans être active, je restais proche du mouvement. Ce n’est qu’en 2004 que je me décide à m’engager activement. Mes charges familiales étant moins lourdes, j’ai alors intégré la commission « violence ».

 

Dès lors, elle ne quittera plus l’association. Après un stage d’écoute avec Safia Farhat, un passage par la commission juridique aux côtés de Hafidha Chekir, la juriste est élue dans le bureau de Sana Ben Achour. De 2008 à 2010, Monia assiste aux plus grands changements et aux soulèvements qui secouent la Tunisie. « L’ATFD était aux premières loges du soulèvement du bassin minier. Nous avions nos militantes sur place. Nos avocates se sont rendues au sud dès les premières manifestations. Nous avons été les premières à rendre public ce qui se passait malgré tous les embêtements du pouvoir en place. » 

 

Deux ans plus tard, les membres défilent et manifestent au lendemain du 17 décembre. L’ATFD accompagne le mouvement protestataire. La ligue des droits de l’homme, qui n’avait plus de local, se réfugie chez l’association qui ouvre ses portes à de nombreuses autres associations (l’association des mères célibataires, l’association de lutte contre la torture, etc.) pour de longues réunions et pour élaborer les communiqués dénonciateurs.

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L’ATFD avant et après la révolution

Avant la révolution, l’Association des Femmes Démocrates travaillait sur les questions de l’égalité entre les sexes sur tous les plans.  Monia Ben Jemia énumère un peu les actions entreprises malgré une réputation infondée de mouvement libertin : « En 1993,  l’association crée le centre d’écoute pour les femmes victimes de violence. En 2004, nous avons été à l’origine de la loi sur le harcèlement sexuel. A l’époque, nous avions fait toute une campagne de sensibilisation, nous avons fait pression sur le gouvernement. Malgré tout, la loi est mauvaise. Apres avoir incriminé le harcèlement, elle menace la femme de plainte pour dénonciation calomnieuse. Un peu comme pour décourager les femmes car le harcèlement est difficile à prouver. »

Au lendemain de la révolution, l’ATFD bouge encore et toujours. Et avec ses nombreux membres de la Haute Instance de Iyadh Ben Achour, elles arrivent à imposer la parité lors des élections de l’assemblée nationale constituante. Pour encourager les femmes à aller voter, l’association organise des caravanes de sensibilisation. Elle se mobilise contre la complémentarité et organise l’une des plus grandes manifestations en Tunisie pour s’opposer à ce projet.

Sur quoi travaille l’ATFD ?

« Sur plusieurs choses. Nous demandons une loi intégrale de lutte contre la violence. Nous demandons également que l’inceste soit nommé. Aujourd’hui nous en sommes encore à incriminer les circonstances aggravantes d’un viol ou d’un attentat à la pudeur sans pour autant le nommer « inceste ». Aujourd’hui encore, ce ne sont pas tous les proches qui peuvent être poursuivis pour inceste. On ne compte que les ascendants et on ne nomme pas les frères, les beaux-pères, etc.  Il faut aussi que la procédure pénale soit revue. L’enfant est interrogé comme un adulte : plusieurs fois et avec une confrontation avec l’accusé. Et vous savez combien l’inceste est difficile à prouver car il se fait souvent dans la non-violence. Nous travaillons sur la prescription des faits, qui commence à courir au moment de l’acte. Nous demandons à ce que ce soit applicable à partir de la majorité, car les victimes commencent à en parler sur le tard. » Beaucoup de choses font partie du programme de l’ATFD, notamment la violence au sein du couple. Actuellement, il n’y a que le conjoint qui est puni alors que l’accusé peut-être l’ex-mari, l’ex-conjoint, le fiancé.

Violence, Inceste, Elections, Parité… Oui mais « Quel est votre cheval de bataille en tant que nouvelle présidente ? »

« La violence reste au centre des préoccupations. Dans notre stratégie, il faut donner la priorité à la loi intégrale de lutte contre les violences qui est en cours de rédaction au ministère de la femme. La deuxième priorité cette année est l’égalité et la réforme du code du statut personnel, qui n’est plus d’actualité. Dans notre CSP, c’est le mari qui est le chef de famille, c’est lui qui choisit le domicile conjugal. C’est l’homme le tuteur des enfants même si la femme est aussi responsable que lui. Il y a pas mal de choses à revoir et nous allons travailler sur toutes ces questions. »

L’ATFD et le ministère de la femme

L’ATFD fait partie de la société civile et s’adresse aux autorités publiques. Malgré tout, des problèmes subsistent. « Le problème, c’est que ces autorités élaborent leur politique publique sans consulter la société civile. Une fois la politique adoptée, ils nous demandent d’aider. C’est terrible. Il est important de se concerter avec la société civile, car c’est elle qui connaît les problèmes de la société, c’est elle qui peut lancer les débats. » Explique la présidente des « Femmes Démocrates ».

La société civile peut lancer les débats certes, et il est indéniable que sans ses femmes, la société ne peut pas aspirer à de grandes avancées. « Il ne peut pas y avoir de démocratie sans la participation de la femme et sans égalité complète », conclut Monia Ben Jemia.