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Portrait de Femme: Maya Ksouri

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Une femme peut en cacher une autre

 Au lendemain de la révolution, la chaîne de télé « Attounisiya » voulait une chroniqueuse et critique qui changerait la perception du paysage médiatique en Tunisie. Une femme avec de la poigne et de la classe, de la verve et de la répartie, de la présence et du bagage, une sorte de personnage télévisuel, un avatar alliant sang froid et humour lorsqu’il s’agit de politique et de culture. Et c’est à travers ses longues interviews que Maya Ksouri est présentée au grand public pour occuper le poste de chroniqueuse de l’émission « Klem Ennes » (le « On n’est pas couché » made in Tunisia). Très vite, les Tunisiens découvrent un personnage qui ne lésine pas sur la critique acerbe. Et très vite, on lui colle des étiquettes, on la critique, on lui invente des modes de vie. Pourtant, dans la vie, la jeune femme ne ressemble pas  à l’image qu’on lui donne à la télé. Plutôt simple et bon enfant, Maya aime parler cuisine et gâteaux lorsqu’elle n’est pas sur le plateau. Ce qu’on dit d’elle ne l’intéresse pas. Loin d’attraper la grosse tête à l’instar de nombreux personnages médiatiques, Maya est spontanée, surtout lorsqu’elle nous parle de son enfance et de sa carrière, de ses passions et de sa vision de la Tunisie. Portrait.

Les enfants terribles

Lorsqu’on évoque l’enfance de l’avocate, la jeune femme hésite à choisir les termes qui décrivent cette période de sa vie. « Petite, j’étais un peu « garçon manqué », ce qui ne plaisait pas forcément à ma mère, plutôt coquette et féminine. J’essayais alors d’être bonne à l’école pour compenser. Je lisais beaucoup. Mon frère et moi étions d’ailleurs inscrits à la médiathèque Charles de Gaulle puisque nous habitions l’Avenue de Paris. » Confie Maya. Enfance classique jusqu’à l’âge de 8 ans, elle est ensuite chamboulée par la maladie de la maman. Un combat qui a duré près de 5 ans, durant lesquels Maya et son frère ont dû se débrouiller seuls. « Ma mère se faisait soigner en France, mon père était terrassé par cette maladie, et nous, étions un peu comme les enfants terribles de Jean Cocteau, qui, livrés à eux-mêmes, ont su créer leur monde et façonné leur enfance. C’était une enfance assez spéciale, sans pour autant être dramatique. »

Bonne élève, passionnée de lecture et de politique, et plutôt mature pour son âge, Maya rêvait d’exercer un métier de superwoman: « Pilote par exemple, mais j’étais trop myope pour le faire. » dit-elle en riant. Le diplôme du baccalauréat en poche, la jeune fille obtient la bourse de l’Etat Tunisien délivrée aux méritants. Alors, en attendant la rentrée universitaire française pour faire des études en littérature française, Maya commence des études en sciences juridiques en Tunisie. « Un peu par hasard. Au bout d’un petit moment, je ne voulais plus partir. Il faut dire que j’étais aussi amoureuse et en plus, j’avais du mal à me séparer de mon père. J’ai donc décidé de rester et de finir mes études de droit au pays. »

La politique, la passion

Si la chroniqueuse maitrise autant ses dossiers aujourd’hui, c’est probablement parce que sa passion pour la chose publique et la politique ne date pas d’hier. Au lycée déjà, elle dévore les journaux et découvre l’existence d’une opposition politique en Tunisie. « Durant les premières années sous Ben Ali (87-92), l’étau n’était pas encore resserré. Cela m’a permis de connaître l’opposition tunisienne. Et mes lectures ont façonné mes idées « gauchistes ». Plus jeune, j’étais à la recherche d’une certaine égalité utopique.»

C’est donc spontanément qu’en première année universitaire, Maya Ksouri cherche à s’inscrire et à faire partie de l’UGET. Première grande déception : « C’était loin de ce que j’imaginais. Avec mes lectures, je m’attendais à des débats profonds, je me suis préparée à discuter réformes et idées. Mais j’ai été déçue de voir qu’une bonne partie des militants n’était là que dans le cadre de la lutte des classes, qu’il n’y avait pas de réelle vision politique et sociétale, que certains ne faisaient que répéter des slogans appris sur le tas. C’est ce qui explique d’ailleurs le revirement de quelques militants à qui le pouvoir en place avait fait de l’œil, en leur proposant de les faire sortir de la privation relative dans laquelle ils étaient. » Cependant, Maya ne regrette pas ses années UGET « C’était une bonne école aussi. J’ai beaucoup appris, notamment de nos oppositions avec les islamistes de la faculté. »

Maquillage : By Terry / Photographe : Mariem Hbaieb

L’avocate/Housewife

Après ces années agitées à la faculté, Maya Ksouri se dirige presqu’automatiquement vers le barreau. « Les études me passionnaient mais j’étais plus portée sur le droit public et constitutionnel que sur le droit privé. Le choix du barreau s’est fait par hasard. Mais comme je me suis mariée entre temps, j’ai vite pris une pause pour m’occuper de mon unique enfant pendant les deux années qui ont suivi sa naissance. Je suis restée à la maison à préparer  (et même à vendre) des gâteaux et j’ai oublié pendant quelque temps le droit, la politique et le barreau. » Durant cette période Benalienne, il n’y avait plus grand chose à faire. Pour Maya, les corps de métiers étaient noyautés, la censure régnait et les mouvements contestataires réprimés. Alors, elle décide de rester en retrait de la politique pendant quelques années encore.

The revolution will be televised

Ce n’est qu’après la révolution que Maya Ksouri reprend contact avec ses premières amours : la politique. Elle commence alors à écrire pour le journal Le Maghreb, après avoir connu Omar Shabou. Ses articles incendiaires lui vaudront plusieurs invitations sur des plateaux télé en qualité de critique et d’analyste. Invitations qu’elle refusera de manière globale. « Contrairement à ce que l’on peut croire, je suis très timide et puis, je ne me voyais pas en analyste car je ne l’étais pas. »

Qu’est ce qui fait changer Maya d’avis pour qu’elle accepte, non pas d’être juste l’invitée experte, mais d’être la chroniqueuse hebdomadaire d’une émission télé ? « Cela s’est joué à quelques détails près. C’est Wissal Hasnaoui et Hedi Zaiem qui ont su me convaincre de rejoindre la team de « Klem Enness ». Le produit qui m’était présenté était celui d’une émission de libre tribune, novatrice et consistante. Le deal était que l’on traite de l’actualité politique mais aussi culturelle, avec un livre ou une œuvre à décortiquer chaque émission. »

Durant 3 ans, Maya Ksouri sera la chroniqueuse la plus suivie et commentée en Tunisie.  Une très belle expérience pour l’avocate qui avoue ne pas être dérangée par le fait que le nom de Sami Fehri soit derrière tout cela. « Après avoir écrit pour le Maghreb, j’ai compris l’importance d’avoir une tribune libre pour exprimer ses idées. Sami m’offrait cette occasion, sans jamais interférer dans mes prises de positions. Cela me suffisait. »

Et la radio dans tout ca ?

« J’ai toujours voulu faire de la radio », avoue Maya. « Au studio, les propos ne sont pas pollués par l’image, surtout lorsqu’il s’agit d’une femme. » Mais la première expérience radiophonique de l’avocate est de courte durée. Cela se passe à Mosaiques Fm. Et bien qu’elle garde un bon souvenir d’une matinale 100% réussie, la jeune femme n’apprécie pour autant pas l’ingérence du directeur dans le contenu de ses interventions. L’aventure se termine prématurément et Maya quitte la chaîne pour une autre avec un peu plus de liberté de ton.

C’est avec « Kelmet Nsé » sur la radio Kalima que Maya se lâche, aux côtés des animatrices femmes : Amal, Khouloud et Rim.  « Comme avec Sami Fehri, j’ai apprécié la liberté accordée par Slim Riahi dans nos émissions. Cela ne m’a pas empêchée ni de le critiquer, ni de lui faire des interviews musclées lorsqu’il était mon invité. Je n’ai jamais été d’accord avec ses idées, mais peut être était-il dans une logique commerciale et marchande. Toujours est-il que j’étais libre de dire ce que je voulais. » Une liberté de ton, qu’elle retrouve également plus tard à Radio Med lorsque Kalima met la clé sous la porte.

Maquillage : By Terry / Photographe : Mariem Hbaieb

Maya Ksouri, qui se cache derrière l’avatar ?

Durant ses années de chroniqueuse, de nombreux Tunisiens se sont amusés à créer tout un personnage autour de Maya Ksouri. On la disait vieille fille ou alors vendue. On lui créait des histoires de mœurs, on critiquait sa tenue ou son rouge à lèvres, etc. On lui a créé des faux profils…plus de 30 profils Facebook qui commentent en son nom. A quel point cela dérangeait-il la jeune maman divorcée ? « Au début, c’était un peu difficile à accepter. Mais au fond, j’étais convaincue que si réaction il y avait, c’est que mon discours portait, même s’il dérangeait certains. Mais je n’ai pas cherché à gérer mon image. Je n’ai pas changé mon train de vie à cause des racontars. J’ai été sous escorte policière certes, notamment lorsqu’on m’a menacée de mort, mais j’ai continué à vivre normalement, à aller faire un tour aux puces, à fréquenter les lieux publics sans m’en inquiéter. Cela était plutôt difficile à vivre pour la famille je dirais, et pour mon fils particulièrement, qui devait subir les critiques et histoires véhiculées sur les réseaux sociaux. »

Maya Ksouri, la féministe

S’il n’est pas difficile de deviner son côté féministe, ceux qui suivent le discours de Maya Ksouri savent que sa vision du féminisme est pondérée « ce n’est pas pour autant que je suis dans une politique de discrimination positive » nous avoue-t-elle. Si aujourd’hui, il manque des femmes au paysage télévisuel, c’est un peu par misogynie, mais un peu par manque d’audace et de risque aussi. Des compétences féminines, il y en a mais beaucoup de femmes ont peur de casser leur image. Alors, elles préfèrent présenter le journal ou la météo.

Féministe, alors, mais rationnelle et réaliste. Lorsque nous évoquons la loi votée sur les violences faites aux femmes, Maya est moins enthousiaste : « Cette loi est consensuelle. Les questions qui fâchent ont été écartées pour aboutir à un consensus. L’héritage et le mariage de la musulmane avec un non musulman n’ont pas été abordés. Et puis, en parlant de violence économique ou de harcèlement, faut-il encore nous donner les modalités d’application, non ? Pour ma part, je reste sceptique en attendant de voir les textes d’application. »

La rentrée télévisuelle

Pour celle qui avoue préférer porter la casquette de chroniqueuse plutôt que celle d’avocate, la rentrée se fera en nouveauté. « Nous reprenons le midi de Radio Med avec la même équipe mais nous présentons une nouvelle émission sur Al Hiwar. Je ne peux en dire plus, si ce n’est que le ton sera décalé, que le contenu sera politique en partie et que cela se fera avec Elyes Gharbi. »

Propos recueillis le 11 août 2017

 

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