Portrait de femme: Emna Louzyr

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 Productrice, animatrice, poétesse et ambassadrice pour la CEDAW à ONU Femmes, Emna Louzyr, accompagnée de jeunes chroniqueurs, anime sur la 98.2 du lundi au jeudi à 17h son « club de RTCI ». Audace, répartie, naturel et spontanéité caractérisent l’animatrice qui fait le bonheur de ses auditeurs depuis près de vingt ans. Elle qui a toujours su qu’elle ferait de la radio son métier et des médias son univers a su garder une place importante pour la poésie, son « monde secret ouvert sur l’autre et sur l’existence mais en silence » dit-elle.

Rien n’a changé depuis sa nomination en tant qu’ambassadrice à l’ONU Femmes ? Emna, toujours aussi engagée, toujours aussi passionnée, se donne corps et âme à la radio, la famille, les amis, la Tunisie.

Elle me fait entrer dans sa bulle, le temps d’un court moment.

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Dans l’univers impitoyable des médias

Emna Louzyr commence à l’âge de 13 ans, en présentant « Studio Al Atfel » (Studio des enfants), une dominicale. « J’ai appris à regarder la caméra dans les yeux, j’étais bien encadrée, entourée de professionnels. Ce métier, je l’ai rêvé dès mon plus jeune âge. J’imitais les speakerines. J’obligeais ma mère à jouer le rôle du téléspectateur et lui présentais les programmes de la soirée ». Après un court passage sur les planches, elle propose une production à R.T.C.I  à l’âge de 17 ans mais… on lui demande de revenir après le bac ! Elle le fait et sa production est retenue. De productrice, elle deviendra animatrice, après de longs stages de formation avec Habib Belaid, Donia Chaouch et Adel. « Ce métier est impitoyable mais il est aussi unique! » me dit-elle.

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Mais on n’échappe pas à son destin. « Ce métier est l’évidence de ma vie. Pour quelqu’un qui doute beaucoup c’est reposant d’avoir des certitudes de ce genre. Mon parcours universitaire m’a permis d’aborder ce métier autrement, puis il y a eu toutes ces formations auxquelles je me suis inscrite pour mieux apprendre la profession. » Ayant baigné dans l’univers des médias depuis l’enfance, Emna sait pertinemment que ce métier évolue vite, qu’il faut s’adapter, faire des formations régulières, ne jamais s’installer. « Ne jamais être dans le confort de celui qui sait, sinon on est rapidement dépassé et c’est aussi pour toutes ces raisons que ce métier est beau. » précise-t-elle avec ce sourire du passionné. « Nous sommes comme des nomades, nous faisons face aux intempéries, nous suivons les changements de saison, nous sommes dans une forme d’instabilité qui permet, si on arrive à la gérer, de ne pas stagner. »

 

Avec son physique avantageux, très vite Emna Louzyr est repérée par la télévision.

Avec son physique avantageux, très vite Emna Louzyr est repérée par la télévision. Après sa première expérience d’animation de l’émission enfantine, elle s’essaie aux feuilletons et aux talk-shows, mais sa passion pour la radio la rattrape. L’animatrice précise n’avoir jamais cessé de faire de la radio : « En dehors d’une brève parenthèse, j’ai toujours mis mon casque. J’ai été pendant 6 ans productrice et animatrice à la télévision. Ce métier, c’est aussi des opportunités, des projets qu’on porte et qu’on défend. J’en referai un jour qui sait ! »

La « Slash Generation »

Quand je la compare aux jeunes de la « Slash Generation », Emna Louzyr s’en défend. Même si la jeune femme est passée par plusieurs métiers : rédactrice, poète, productrice, animatrice, présentatrice, etc., elle ne se considère pas comme tel. Pour elle, ce terme est né avec la crise, lorsqu’on cumule les emplois pour s’en sortir. « Slash gen », moi ? Je n’aime pas les moules, j’ai du mal à rentrer dedans. J’ai porté ces casquettes le plus souvent séparément, avec des intervalles entre un projet et un autre. Il m’est arrivé d’être sur deux projets mais pas plus, comme je te l’ai déjà dit, j’aime m’investir et accorder le temps nécessaire aux projets que je défends. »

Quant à la poésie, c’est un autre univers. Ce n’est pas une casquette qu’Emna Louzyr porte. C’est tout un monde, toute une vie. « C’est moi loin de tout. J’existe par elle et à travers elle et son absence, quand je n’écris pas, me fait mal et m’angoisse. La poésie est mon monde secret ouvert sur l’autre et sur l’existence mais en silence », me confie-elle.

Car quand elle parle de poésie, Emna a ce regard qui pétille, la voix qui change, le cœur qui s’ouvre et la langue qui se délie : « La poésie me définit, c’est un moment de recueillement, ou je me dépouille de tout ce qui n’est pas essentiel pour écrire.

J’écris la marge, je me penche sur les non-dits, dans une société qui en porte beaucoup. Je questionne les tabous. La poésie est aussi dénonciation. J’écris dans les cafés, dans le bruit. Je cherche le silence dans le bruit. Rien n’est facile. J’écris la vie, ses douleurs, ses trottoirs, son ciel, je l’invente de nouveau comme un magicien. »

 

Récemment, elle est nommée ambassadrice  pour la CEDAW aux côtés de Wajiha Jandoubi, Meriem Belkadhi et l’activiste Oussama Bouagila.

Emna Louzyr, l’ambassadrice pour la CEDAW

Sensible ? Oui, mais pas fragile. Bien au contraire. Emna Louzyr est une battante, une femme engagée qui n’a eu de cesse de sensibiliser l’opinion publique sur les discriminations à l’égard des femmes. Récemment, elle est nommée ambassadrice  pour la CEDAW aux côtés de Wajiha Jandoubi, Meriem Belkadhi et l’activiste Oussama Bouagila. Et pour ceux qui ne la connaissent pas, la CEDAW est la  Convention sur l’Elimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. Elle occupe une place importante parmi les traités internationaux relatifs aux droits humains car elle rappelle les droits inaliénables des femmes et prône une égalité des droits des hommes et des femmes.

 

La discrimination à l’égard de la femme tunisienne 

Mais concrètement, la femme tunisienne est-elle sujette à des discriminations, elle qui jouit de plusieurs lois en sa faveur ? « Oui. La femme tunisienne subit encore bien des injustices. Elle fait face à la discrimination, à la violence qui prend plusieurs formes, et le silence est complice. Nous dénonçons tout cela à travers des actions mises en place par la CEDAW, comme la Journée internationale de lutte contre la violence faite aux femmes », me répond Emna. Elle me présente même des chiffres : une femme sur trois a déjà été violentée par un partenaire intime, qui est souvent le conjoint. Ces femmes qui subissent ces violences physiques et/ou sexuelles, gardent le silence. « Le chemin jusqu’à la dénonciation est long. Quand elles osent porter plainte, elles sont récupérées en cours de route par la grande famille qui leur dit : «  C’est ton mari, le père de tes enfants, tu vas mettre ta vie et celle de tes petits en péril », alors elles retirent leur plainte et le silence devient assourdissant.

Sans oublier toutes les autres formes de discrimination que la femme subit au quotidien, aussi bien chez elle où elle gère tout (ménage, éducation des enfants, etc.), que dans la rue ou sur son lieu de travail. L’accès aux postes clefs est loin d’être un droit, un acquis. Il suffit pour le remarquer de compter le nombre de femmes au gouvernement tunisien. »

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Emna Louzyr, la femme avant tout : mère de deux filles, quelles valeurs inculquer ?

« L’être humain avant tout je dirais sans distinction entre les genres. J’essaie d’être moi-même avec elles, je leur parle beaucoup, de tout, il n’y a aucun sujet interdit ou tabou, tout peut être dit et discuté dans le respect. On parle beaucoup ensemble, mais je ne cherche pas à entrer par effraction dans leur intimité. Ce n’est pas simple d’être parent, de s’adapter à cette nouvelle génération, j’apprends à le faire, elles me guident vers elles. »

Les valeurs de la poétesse avec ses deux filles sont liberté, respect et partage. Mais elle est aussi consciente qu’on ne garde pas tout ce que transmettent les parents, mais qu’on se façonne un peu seul avec l’aide de la vie.

Le prochain projet d’Emna ? « Un livre qui tarde à voir le jour et qui me donne bien des insomnies. »

En encadré

Si j’étais…

Le vent

J’emporterai bien des atrocités sur mon passage

Une émission radio 

Allô Macha, de Macha Beranger

Une émission radio tunisienne 

« Kitabon ala el ethir » diffusée sur la radio nationale, que je ne manquais jamais, je ne sais pas si cette émission existe encore.

Une loi

Deux lois, la 52 et la 230. Je suis pour la dépénalisation et pour que tout être humain soit libre de ses actes.

Un poème

Celui qui tarde à venir

Un livre de chevet

Soufi, mon Amour de l’auteure Elif Shafak

Un changement

Que la Tunisie soit sereine

Une musique

Omar Faruk, I love you.

Un artiste

Modigliani