Malek Chebel disait : « Le retour au pays a toujours été un problème, la joie indicible se mêlant presque instinctivement à la crainte de ne plus se sentir chez soi, d’être devenu un étranger. » Pour l’artiste Emel Mathlouthi, il n’en est rien.  – Comme un poisson dans l’eau ! C’est ce qu’elle me répond lorsque je lui pose la question sur son ressenti aujourd’hui en Tunisie. Ici, tout prend forme naturellement…le moindre détail.

Je t’aime, moi non plus !

La jeune femme qui me rejoint dans un petit hôtel à Lafayette arrive elle aussi le plus naturellement possible. Nous ne nous connaissons pas, mais elle goûte à ma citronnade avant de commander et nous parlons de maternité avant de passer aux choses sérieuses. Emel Mathlouthi est en Tunisie pour présenter son nouvel album « Ensen », mais aussi pour communiquer sur son concert spectacle le 13 août, dans le cadre du Festival International de Carthage. Artistiquement, cela fait cinq ans qu’elle n’a pas été présente en Tunisie.

Stressée ? « Je pourrais me dire que j’ai fait des choses plus compliqués et que j’ai accepté des marchés plus complexes, mais chaque chose a sa place. L’appréciation tunisienne est très importante pour moi. Et je suis très heureuse d’être ici.»

Sans rancune aucune ? Même après l’incident de l’annulation du spectacle à Carthage ? L’artiste marque quelques secondes de réflexions : « Je crois que nous, Tunisiens, avons ce petit je ne sais quoi qui fait que nous oublions vite [Rires]. Et puis, c’est mon pays quoi ! Ni la rancune, ni l’aigreur n’ont leur place dans mon cœur lorsqu’il s’agit de la Tunisie. Bien que j’aie beaucoup de raisons d’être rancunière. Je trouve que c’est injuste qu’une personne qui réussit et travaille soit ignorée dans son propre pays. »

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Absente des scènes tunisiennes, mais aussi absente des médias depuis des années, celle qui est perçue comme « La voix de la révolution » à l’échelle internationale, n’a pas d’explications à donner à cette attitude. « Lorsqu’on est un artiste actif et qu’on produit, il va de soi que les médias suivent cette actualité et que des offres de prestations soient faites. »  Emel regrette toutefois de ne pas avoir un entourage professionnel en Tunisie, de ne pas être contactée par les nouveaux festivals émergents qui programment des jeunes artistes de sa génération. Elle,  qui pensait avoir marqué le public et les professionnels du métier tunisiens après sa prestation remarquable lors de la remise du prix Nobel au quartet du dialogue national à Oslo, est surprise qu’aucun organisme culturel tunisien n’ait fait appel à elle pendant les deux ans qui ont suivi.

Mathlouthi à Carthage

Deux années et toujours pas d’invitation officielle à la jeune chanteuse qui avait aussi fait l’ouverture du Festival Oslo World. C’est là qu’Emel passe à l’action en présentant un projet au Ministère de la Culture avec une demande de soutien pour que le projet soit accepté dans le cadre du festival de Carthage et qu’il suive ensuite  une petite tournée nationale. En parallèle, elle présente aussi son dossier à la direction même du festival. Elle est contactée en avril. Son projet est accepté ; sa date est bookée…mais vite annulée. Au bout d’un mois, la direction envoie un mail d’annulation évoquant des restrictions budgétaires. Emel est frustrée et le crie sur « tous les réseaux sociaux », à tel point que médias étrangers et nationaux relaient l’info massivement. Jeune Afrique, Télérama, Huffpost, etc. dénoncent la manière avec laquelle l’annulation est annoncée aux artistes déprogrammés à l’instar de Riadh Fehri, Mounir Troudi et Emel Mathlouthi. C’est donc le « buzz médiatique » qui aura permis à Emel Mathlouthi de réintégrer le programme de la 53ème édition du Festival. Le 13 août, l’artiste présentera un « mush up » d’un long travail de plus de cinq ans : « Quelques morceaux de mon premier album « Kelmti Horra », quelques bonus de chansons tunisiennes reprises qui ont bien marché, mon nouvel album « Ensen », le tout accompagné d’un grand orchestre et de percussionnistes. Cet album est aussi un mariage entre le folklore tunisien, les origines tribales, les percussions et la chanson à texte. Ce n’est pas un album commercial. Et les retours à l’échelle internationale m’ont rassurée sur ce contenu.»

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En haut de l’affiche

Si aujourd’hui la jeune femme est reconnue mondialement, c’est parce qu’un jour elle a décidé qu’elle irait tenter sa chance ailleurs, qu’elle avait les compétences pour conquérir Paris, puis New York. « Et puis aussi, parce que je voyais que je ne pouvais pas aller plus loin et faire plus que des prestations dans des théâtres et des espaces artistiques avec mes chansons et mes textes à l’époque de la dictature » explique Emel Mathlouthi. Elle qui se voyait déjà en haut de l’affiche, écumant les festivals et multipliant les concerts, était certaine de conquérir Paris. « J’ai réussi à avoir une bourse avec un visa pour la création. J’avais un studio et je n’avais qu’à faire de la musique toute la journée. » La résidence devait durer 6 mois pendant lesquels la chanteuse composera un premier album « Helma » et au bout desquels elle réussira à convaincre la direction de la Cité Internationale des Arts de lui faire une prolongation de 18 mois.

Ce sont surtout les rencontres et le réseau autour qui permettront à Emel de se faire un petit nom à Paris. Petit à petit, les professionnels lui font appel et lui proposent de se produire dans des festivals et des théâtres de plus en plus grands.

Son premier vrai album, elle le pensera à partir de 2010. Un long travail qui aboutira à la sortie de « Kelmti Horra », écrit en dialecte tunisien et inspiré de l’actualité tunisienne. « J’avais la chance de pouvoir parler de ce qui se passe sous la dictature et c’est ce que j’ai fait dans cet album. » L’album qui sort en 2012 est un grand succès. Son single « Kelmti Horra » est associé à la révolution tunisienne et le monde entier gardera en tête la prestation d’Emel Mathlouthi en janvier 2011 en pleine Avenue Habib Bourguiba de ce titre à capella. La jeune femme sera d’ailleurs nommée par de nombreux médias étrangers « La voix de la révolution ».

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New York State of Mind

Après son premier succès, la jeune femme s’envole pour New York en 2014. Un peu pour vivre une nouvelle expérience, un peu pour suivre son compagnon. « Là-bas, j’ai développé un très bon networking. Aujourd’hui, je me produis un peu partout, j’ai mon public. Il y a quelque chose dans cette ville qui te pousse à te faire confiance, à te surpasser. A New York, il n’y a plus de limites, de murs. Même si c’est une ville très dure. »

C’est aussi à New York qu’Emel Mathlouthi travaille son nouvel album « Ensen ». Accompagnée du musicien Amine Metani (fondateur du label Shouka) et Nassim Zghidi (Nazal), elle se consacre à ces nouvelles sonorités. Ils enregistrent une version acoustique, version qui sera enrichie par un habillage, des percussions (avec Imed Alibi) et différentes sonorités organiques et électro. « Je trouve que nous avons réussi un très beau challenge. Les magazines de musique à NY ont apprécié cette musique qu’ils n’ont jamais entendue. »

« Ensen » avec tous ses mélanges, reste un album « tounsi » où Emel chante en tunisien et à travers lequel elle représente la Tunisie là où elle se produit. Et après une absence de cinq ans, le retour au pays est presque nécessaire : « Le public tunisien est unique et sa place dans mon cœur est unique. J’ai hâte de le rencontrer. »

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