Appelez-la « Dorra » seulement. Star du petit et du grand écran, en Egypte et dans le monde arabe, Dorra Zarrouk trace la plus belle des carrières cinématographiques arabes. Dorra, 38 ans, 25 longs-métrages, 30 séries, 10 millions de followers sur Instagram et Facebook réunis et des projets plein la tête encore pour les prochaines années. Dorra, un pays d’origine, un pays d’adoption et des pensées au quotidien pour les deux. Dorra, un emploi du temps chargé, des apparitions étudiées et une interview en mode « café entre copines » par une belle après-midi d’été. La France joue son match de demi-finale pour la coupe du monde et tandis que la majorité des clients suit la rencontre, nous nous attablons en mode incognito pour discuter cinéma et autres petites indiscrétions. Portrait.

La relation de la jeune femme avec le monde du spectacle commence dès son plus jeune âge. Passionnée de cinéma égyptien, de danse et de mise en scène, elle reprend les scènes cultes des films dans sa chambre, s’amuse à jouer devant ses poupées. « J’étais aussi passionnée des « Fawazir » des icônes Cherihane et Nelly. Mon père les enregistrait et je les regardais tout au long de l’année. » confie l’artiste.  Un peu plus tard, sa mère l’emmène pour la première fois au théâtre. Rien de tel qu’une pièce de Fadhel Jaibi pour donner envie à une jeune fille de s’intéresser au 4ème art. Dorra Zarrouk est impressionnée par « Familia » et le trio d’artistes femmes Jalila Baccar, Fatma Ben Saidane et … sur scène.

Inconsciemment attirée par cet univers artistique, Dorra n’en prend réellement conscience que le jour où l’équipe de la réalisatrice Moufida Tlatli passe faire ses repérages devant son lycée. Pour les besoins du film « Le silence des palais », la cinéaste cherche un profil particulier d’une jeune fille d’une quinzaine d’années. Dorra Zarrouk passe une audition avec un vrai essai et une scène à jouer devant la réalisatrice et dirigée par celle-ci. « A l’époque, je ne savais pas si j’étais douée ou pas. Au casting, Moufida avait vu quelque chose en moi à travers mon regard. Je me souviens d’avoir été prise. Malheureusement, mon père s’est opposé et trouvait que j’étais très jeune pour le monde du cinéma. »

Danse, théâtre et cinéma

Frustrée, Dorra Zarrouk garde tout de même en tête qu’elle a ce je ne sais quoi ainsi qu’un certain talent pour le cinéma. Ce jour-là, elle s’est tellement sentie à l’aise et a apprécié l’échange avec la réalisatrice qu’elle ne perd pas de temps avant de s’essayer aux arts scéniques. « J’ai commencé par des stages de danse. J’ai pris des cours chez Imed Jemaa et Syhem Belkhodja. J’ai aussi fait quelques spectacles comme La Hadhra et d’autres de danse contemporaine. C’est peut être cela qui m’a permis de me rapprocher du théâtre. Les deux mondes se ressemblent tellement. » explique Dorra Zarrouk

Un stage intense chez Fadhel Jaibi suivra et façonnera les talents de comédienne de la jeune femme. Dans ce groupe, elle fait la connaissance de Afef Ben Mahmoud, Nidhal Guiga et d’autres qui ont suivi le même chemin. La suite se fera chez Taoufik Jebali qui la caste pour jouer dans sa nouvelle pièce « Le fou ». Sur scène, elle retrouvera  Zied Touati, Chekra Rammeh mais aussi son ancien camarade Nidhal Guiga. « C’était une belle pièce de théâtre expérimental qui a eu un grand succès. Nous l’avons rejouée un peu partout : Syrie, Jordanie, Liban, Suisse, Allemagne, etc. »

Les parents de Dorra Zarrouk qui étaient réticents au départ, ont accepté cet engagement dans le théâtre qu’ils ont finalement préféré au cinéma. Cependant, c’est sur les planches que le cinéma rattrape la jolie brune. Dorra est ainsi repérée par des réalisateurs et des assistants réalisateurs qui jonglent entre les deux mondes. Les propositions ne tardent pas à venir. Dorra Zarrouk a à peine un peu plus de 20 ans lorsqu’elle accepte de jouer dans deux long-métrages tunisiens : « Khorma » de Jilani Saadi en 2002 et « La villa » de Mohamed Dammek en 2004. Mais c’est surtout le rôle de Sinda dans le feuilleton ramadanesque  « Hsebet w Akabet » de Habib Msalmani qui la fait connaître du grand public.

Départ imminent pour Beyrouth

Tout en continuant à faire ses études de droit, Dorra Zarrouk se plait dans cette vie d’actrice à mi-temps. Celle à qui on avait conseillé de ne pas faire d’études de théâtre, tenait là quelque part une revanche. « Dans ma tête, je me disais pourquoi ne pas continuer à faire les deux en même temps. Un troisième cycle au Liban me faisait de l’œil, moi qui étais tombée sous le charme de ce pays en y présentant la pièce « Le fou ». C’est comme ça que je me suis inscrite à l’Université Sait Joseph pour un DEA sur les réfugiés palestiniens. » La comédienne-étudiante avoue n’avoir pourtant jamais été très passionnée par le droit. « Mais les sciences politiques oui. Il faut dire que j’ai ce défaut de la perfection. Je n’aime pas l’échec. Pour moi, je dois réussir ce que je fais même lorsque je ne suis pas très portée sur la chose. »

Au Liban, Dorra Zarrouk expérimente pour la première fois la vie seule, se sent plus responsable. Elle se concentre sur ses études mais n’oublie pas pour autant ses premières amours. Durant ses allers-retours vers la Tunisie, la jeune comédienne s’adonne à quelques expériences cinématographiques qui ne la comblent pas entièrement. L’actrice cherche des rôles autres que ceux qu’on lui propose. Elle a envie de pousser ses limites, de tester ses capacités à enfiler les costumes de personnages différents. « Alors qu’on me proposait souvent les mêmes rôles, ceux de la fille de bonne famille qui est trompée par son mari ou le contraire. Les réalisateurs oublient qu’un acteur ça joue et si c’est répétitif, on finit par s’ennuyer. »

Hiya Fawdha…

Il ne faudra pas plus de temps pour Dorra Zarrouk pour comprendre un peu après son retour en Tunisie, qu’il faudra repartir à nouveau si elle voulait bâtir une carrière comme elle en rêve. La destination sera l’Egypte cette fois-ci. D’abord, pour découvrir le pays, tisser des liens et élargir son network puis, pour essayer d’approcher les grands du domaine. Et pour cela, Dorra n’hésite pas à frapper aux plus grandes portes, notamment celle de Youssef Chahine. « Il se trouve que je connaissais tout du cinéma égyptien, du nom des acteurs et réalisateurs jusqu’à la langue que je maîtrisais parfaitement. J’ai donc envoyé mon CV et des photos à la boîte de production de Youssef Chahine et j’ai demandé un rendez-vous. C’était pile au moment où il préparait  son film-le dernier- « Le chaos… ? » en coréalisation avec Khaled Youssef. J’ai donc participé au casting du film et l’on m’a proposé d’y participer. Au départ, je n’étais pas emballée par le rôle de Silvia, mais je voulais entrer par la grande porte au monde du cinéma égyptien et une expérience avec le grand Chahine était inratable. »

Le dernier film de Youssef Chahine marque les esprits comme toujours et Dorra Zarrouk est remarquée par les réalisateurs égyptiens. « J’ai eu à prendre une grande décision, celle de m’installer suite à cette première expérience à succès. J’ai beaucoup hésité, mais j’avais déjà le pressentiment que c’était mon destin, que ça n’allait pas être facile de recommencer en France ou ailleurs. » confie l’artiste.  Aujourd’hui, et avec du recul, Dorra Zarrouk se rend compte qu’il n’est pas évident de s’imposer dans l’une des plus grandes industries cinématographiques, le combat étant à mener au quotidien. « Et encore plus aujourd’hui. Cela devient de plus en plus difficile. Toutes les nationalités arabes font la course pour s’imposer. Tunisiennes, Libanaises, Egyptiennes, Syriennes, etc. tentent de plus en plus leur chance en Egypte. »

Avec le film « El awela fel gharam », la carrière de Dorra Zarrouk est officiellement bien lancée. Le public apprécie la jeune comédienne venue de Tunisie. Petit à petit, elle enchaîne les rôles et est bien accueillie du grand public qui adopte l’actrice notamment après son rôle de Sameh dans le feuilleton « El Aar » en 2010.

So cliché… !

Durant plus de 3 ans, Dorra façonne sa nouvelle image en Egypte. « J’ai travaillé à casser les clichés. Là-bas, on a l’image de l’actrice étrangère qui vient pour jouer les scènes osées. Pour ma part, j’ai sacrifié des rôles pour tout casser. Je sais que de nombreuses comédiennes, égyptiennes et autres, le font. Seulement moi, je ne voulais pas de cette étiquette. Mon plus grand challenge a été de jouer le rôle de Dalel, une prostituée, dans « Sejn Ennissa » et cela sans jouer aucune scène d’amour, ni de nu. » annonce-t-elle fièrement.

Grande actrice donc, mais pas que. De 2010 à 2018, la place de Dorra Zarrouk auprès de ses fans se confirme de plus en plus et très vite, elle est considérée comme l’une des plus grandes «influencers» sur les réseaux sociaux. Son physique, sa passion pour la mode, son passé de mannequin à ses heures perdues, l’aident à façonner cette image. Avec désormais plus de 10 millions de followers sur Instagram et Facebook réunis, Dorra est très populaire et maîtrise parfaitement ses apparitions publiques.  « Cela me met un peu la pression, car je dois assurer à tout moment. Plus les fans sont nombreux, plus ils sont exigeants… et plus tu remarques la présence des « haters » aussi. Gérer son image sur les réseaux sociaux est un challenge au quotidien. »

11 ans de carrière et la vie devant

Après plus de 20 séries et 18 films égyptiens, sans compter les productions tunisiennes,  Dorra Zarrouk n’a plus rien à prouver à son public oriental. Nelly Kerim, Amr Waked, Omar Sherif, Dhafer El Abidine, Mustapha Chaabane ou encore Ahmed Sakka, Menna Chalabi et  Hani Salama sont autant de comédiens aux côtés desquels Dorra Zarrouk a joué depuis son départ pour l’Egypte.

L’actrice n’en oublie pas pour autant son pays, la Tunisie, même si ses apparitions se font un peu rares. « Je ne suis pas très présente dans le cinéma tunisien car j’attends toujours le rôle qui me donne envie de signer direct. Notre cinéma a de beaux jours devant lui. Peut être que certains réalisateurs croient à tort que je demande de gros cachets. C’est peut être le cas en Egypte, mais je sais faire la part des choses et je connais les moyens dans le domaine en Tunisie. J’ai envie de faire quelque chose au pays. Cela se fera peut être avec Ridha Behi qui vient de me proposer un long-métrage. Mais j’aimerais aussi travailler avec la nouvelle génération de cinéastes. » confie Dorra.

En attendant son retour cinématographique en Tunisie, Dorra Zarrouk prend une petite pause en Egypte et prépare une nouvelle rentrée artistique. Cette fois-ci, c’est direction le Liban où on verra la jeune tunisienne animer une émission de talk intitulée « Hikayti maa Ezzamen ». « C’est une toute nouvelle expérience pour moi. Je n’ai jamais fait d’animation mais je suis tout excitée à l’idée de m’y essayer. » conclut l’artiste.