Portrait de femme : Aïcha Gorgi, de père en fille…

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Aïcha Gorgi, un petit bout de femme blonde et rieuse, anime depuis 18 ans la galerie Ammar Farhat à Sidi Bou Saïd. Sans doute la galerie la plus importante, la plus active et la plus diversifiée du pays. Baignant dans les arts plastiques depuis sa naissance, elle nous livre ses réflexions sur ces arts, encore réservés à une élite, et sur sa vision d’une politique culturelle qui serait le meilleur rempart contre les extrémismes.

Aïcha Gorgi nous reçoit dans son salon, véritable musée d’art contemporain, baigné de la lumière douce de juin. D’emblée, le récit de son parcours initiatique aux arts plastiques commence par son père Abdelaziz Gorgi, chef de file de l’Ecole de Tunis à la fin des années soixante : «Mon père m’a ouvert les portes et m’a mise face à mes responsabilités. Nous avons travaillé ensemble, nous étions complémentaires mais il m’a aidée à voler de mes propres ailes.»

Aïcha Gorgi est née dans une galerie, la galerie Gorgi de Mutuelleville créée par son père. «Nous habitions au 1er étage, mon père avait une présence incroyable, c’était magnifique ! Petite, c’était ma cour de jeux… J’ai assisté à une période extraordinaire que j’ai l’impression de revivre aujourd’hui, une période faste. On allait à la galerie comme si on allait au théâtre, les femmes étaient belles et bien habillées… Les ministres la fréquentaient, de même que les patrons des entreprises et des banques. Cette période a été le début de l’éclosion du marché de l’art, les artistes commençaient enfin à vivre de leur art. Puis, il y a eu les années de plomb, les années Ben Ali et les institutions financières publiques se sont désintéressées de l’art.»

Pouvait-elle faire autre chose que des études d’art ? Non, bien entendu. Aïcha Gorgi fréquente l’école des beaux arts de Tunis entre 1987 et 1991, «une école que j’ai adorée» confie-t-elle, «elle m’a permis de connaître la scène artistique tunisienne et de m’affirmer». Nostalgique de cette époque où les grands maîtres de la peinture transmettaient leur savoir, elle regrette qu’elle soit « devenue plus une université qu’une école. Aujourd’hui, on y enseigne beaucoup de théorie et il y a de moins en moins d’ateliers pratiques. Elle n’enseigne plus l’histoire de l’art tunisien et je suis constamment sollicitée par des étudiants qui cherchent à savoir. »

En 1987, Ammar Farhat, un autre maître de l’Ecole de Tunis, disparaît. Pour lui rendre hommage, Abdelaziz Gorgi ouvre la galerie éponyme au 2, rue Sidi Ghemrini à Sidi Bou Saïd. L’ancien four du village est ainsi reconverti en lieu de célébration de l’art et tout naturellement, Abdelaziz Gorgi confie la gestion de la galerie à Aïcha en 1992. Progressivement, Aïcha Gorgi la rebaptise galerie Gorgi, «car il est naturel qu’elle porte le nom de son fondateur» précise-t-elle.

Galerie de femmes

«Mon but à l’époque était de faire connaître et de donner une chance à une nouvelle génération d’artistes. J’ai mis en selle Feryel Lakhdhar, Rym Karoui, Meriem Bouderbala, Aïcha Filali… Si bien que nous avons gagné le label de galerie de femmes. Cela a été un défi intéressant et ma manière de marquer mon territoire. Une galerie, c’est vraiment le regard d’une personne. Ma priorité était l’art contemporain. Il fallait créer des collectionneurs pour pallier l’absence de mécénat public.» explique-t-elle. De fait, bon nombre de collectionneurs privés sont apparus sur la scène des arts plastiques tunisiens, des mécènes qui se caractérisent par leur discrétion et qui se cachent, alors qu’ailleurs dans le monde, ils affichent leur intérêt pour l’art et n’hésitent pas à faire connaître au grand public leurs coups de cœur. Une spécificité tunisienne qui reste bien mystérieuse.

Depuis 2011, Aïcha Gorgi constate un foisonnement culturel. De plus en plus d’artistes émergent et elle souligne « le début d’un intérêt à l’international pour les artistes tunisiens. Nous sommes de plus en plus souvent contactés par des foires africaines et arabes. J’ai particulièrement noté l’intérêt de Dubaï Art Fair. Cela démontre qu’il y a désormais un marché qui permet à nos artistes d’être cotés à l’international.»

A quand un musée d’art contemporain ?

Chédly Klibi, l’un des premiers ministres de la Culture, avait créé un musée d’art moderne dans le palais néo-mauresque qui abritait le casino du Belvédère. Mais, suite à une décision effrayante et réductrice de la dictature, il est devenu en 1988, un an après l’arrivée au pouvoir de Ben Ali, le mess des officiers. Pour Aïcha Gorgi, comme pour de nombreux artistes, la création d’un musée d’art contemporain est une priorité absolue pour exposer toutes les œuvres acquises au fil du temps par le Ministère de la Culture. Des œuvres qui croupissent sans protection dans les locaux dudit ministère «alors qu’aucune œuvre n’est exposée dans les bureaux. C’est notre patrimoine et notre mémoire qui part en fumée », souligne Aïcha Gorgi.

Certains avancent que la place de ce musée devrait être dans la future Cité de la Culture. Mais Aïcha Gorgi s’insurge : «Nous avons besoin d’un vrai musée et pas de cette cité qui va englober tout et rien. Cette Cité de la Culture est un éléphant blanc de l’ancien régime, un puits sans fond…»

Aïcha Gorgi s’enflamme quand elle évoque ce que devrait être la politique culturelle dans le domaine des arts plastiques. Y compris sur Facebook où elle donne libre cours à son sens de l’humour aiguisé. Exemple : «La ministre de la Culture, c’est comme la femme de Colombo, on ne la voit jamais !»

Selon elle, le Ministère de la Culture devrait se limiter à l’organisation de grands évènements, de grandes rétrospectives et surtout créer une plateforme culturelle sur le net. Il devrait aussi songer à créer une Cité de l’Art, où les artistes de l’intérieur pourraient élire résidence pendant un an afin d’être en interaction avec des artistes déjà affirmés.

Deuxième volet d’action : la formation dans le marketing de l’art, de commissaires d’exposition, de commissaires-priseurs pour les ventes aux enchères, de journalistes culturels et le soutien aux artistes pour les aider à constituer leurs dossiers, leurs catalogues.Le ministère devrait aussi s’atteler à dépoussiérer la législation sur l’import-export des œuvres d’art. «L’art doit voyager» souligne Aïcha, «or, en Tunisie, quand tu fais venir un artiste, tu dois payer des taxes et quand tu vends à un collectionneur étranger aussi. Pour exporter les œuvres d’artistes tunisiens, le Ministère de la Culture doit donner son accord. J’ai eu un client étranger qui m’a acheté vingt œuvres, elles sont restées trois mois à la douane !»

Pour le moment et depuis toujours, l’aide principale du Ministère de la Culture aux plasticiens est l’achat d’œuvres à travers le dictat d’une commission d’achat : «Je suis contre cette commission d’achat qui décide, bon an, mal an d’acheter une ou deux œuvres à chaque artiste. Si bien que pour survivre, certains artistes ne travaillent que dans cette perspective. C’est malsain ! On pourrait au moins inviter dans cette commission un ou deux collectionneurs. Des gens indépendants qui ont le courage de dire ce qui est bon et ce qui est mauvais» affirme Aïcha Gorgi.

Pour une révolution culturelle

«Avec cette révolution, la Tunisie a sombré dans le populisme. Or, nous avons besoin d’une révolution culturelle» plaide Aïcha. « Il faut quand même reconnaître que JAW organisée par la Fondation Lazhar et l’exposition Talan, c’est quand même plus important que le plus grand drapeau du monde !.» Elle trouve que les atavismes de la dictature ont la vie dure. «Nous devons innover, donner sa place à l’entreprenariat. Le jour où l’on comprendra cela, on avancera de 1000 ans. Comment éviter que nos enfants tombent dans l’extrémisme s’ils ne reçoivent pas d’éducation culturelle ? La culture c’est l’ouverture et la tolérance. C’est une langue internationale.»

Farida Ayari

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