Elle a été la première femme journaliste en Tunisie. Elle a créé la première page féminine et féministe du magazine Jeune Afrique –intitulé à l’époque L’Action. Elle a mis en place le premier magazine arabo-africain et féminin en 1959, le fameux Fayza. Elle a lutté sur plusieurs fronts durant sa carrière de journaliste et militante. Elle, c’est Dorra Bouzid, une Tunisienne, un combat, comme le résume si bien le titre du documentaire réalisé par Walid Tayaa et qui retrace la vie de cette femme impressionnante de courage.

Un environnement propice

Dotée d’une mémoire incroyable, elle se souvient de tout, jusqu’au moindre détail. Le discours est un peu saccadé, peut-être, les événements marquants sont si nombreux et l’histoire de la Tunisie est si riche. C’est que Dorra Bouzid n’a pas été que journaliste. Elle a également été pharmacienne biologiste reconvertie en artiste et femme de presse farouchement féministe.

«Pour partir étudier à Paris, j’ai été obligée de suivre des études sérieuses, selon ma mère. Il était hors de question que j’étudie la musique ou le chant comme je l’espérais. Alors, j’ai accepté de faire pharmacie et à mon retour au bercail, j’ai enchaîné des études aux beaux-arts et me suis inscrite dans un conservatoire. Au final, j’ai fait ce que j’ai toujours voulu faire: j’ai chanté, dansé et écrit. Je crois que j’ai toujours été une artiste dans l’âme,» nous raconte Dorra Bouzid.

A Paris, la fille Messaadi, comme la surnomment les voisins, intègre l’UGET (Union générale des étudiants tunisiens). Elle est alors la première fille à le faire. Le militantisme, les mouvements clandestins, etc. sont un bain dans lequel Dorra Bouzid grandit. Ayant perdu son père biologique très tôt, Dorra est alors élevée par celui qu’elle appellera son père spirituel. «Le couple Chérifa Milani et Mahmoud Messaadi était exemplaire à une époque où la notion de couple était quasi inexistante. Ils étaient toujours ensemble, tout le temps dehors, dans des manifestations, des piquets de grève ou des meetings. Je m’en souviens toujours, nous habitions au 75, avenue de Paris dans un immeuble où nous côtoyions juifs et chrétiens dans une ambiance de tolérance, malgré la colonisation. C’est ainsi que j’ai été élevée. C’est dans ce bain que j’ai vécu. Celui du militantisme, de l’UGTT, de la lutte des esprits,» avoue Dorra Bouzid sans cacher la fierté qu’elle en tire.

Leïla vous parle

Une éducation dans laquelle l’instruction primait, ce qui a fait que Dorra Bouzid et sa sœur étaient parmi les rares filles à fréquenter l’école. Leurs parents ont toujours mis un point d’honneur à leur apprendre le goût de la littérature et des arts. La belle plume acquise par Dorra Bouzid, son militantisme et son franc-parler font que la jeune femme, encore étudiante à Paris, est contactée par Ben Yahmed en 1955 afin de rédiger la chronique «Leïla vous parle» au sein du magazine L’Action, futur Jeune Afrique. De Paris, Dorra Bouzid enverra des billets incendiaires. Et à quelques mois de la promulgation du Code du Statut personnel, l’apprentie journaliste écrira sur la place des femmes dans la société tunisienne, l’importance de la lutte féministe, le droit de vote, etc.

 

Les années Fayza

Quelques années plus tard, en 1959 et de retour en Tunisie, Dorra Bouzid constitue une équipe de journalistes et fonde le premier magazine féminin arabo-africain: Fayza. Il y était alors question de plaider la cause de l’instruction de la femme, de prôner la mixité, l’avortement, le planning familial, etc.  «En plus d’être un magazine féministe, Fayza a été l’outil de mon deuxième combat, celui de la lutte pour l’identité tunisienne. Il était important pour moi de ne pas suivre à l’aveuglette le modèle occidental. Je luttais pour l’identité tunisienne, pas seulement concernant la culture, mais également la mode, la cuisine, etc. Dans Fayza, l’identité tunisienne était mise en avant: la fouta w blouza, le costume bédouin, le burnous, l’artisanat… Il a fallu tout faire, tout mettre en place, trouver des mannequins et faire nos propres shootings. Je me souviens que notre premier mannequin était Fayza Mzali pour qui Pierre Cardin a eu le béguin et a ainsi créé une fouta w blouza signée Cardin.»

Mais si l’expérience du magazine Fayza compte parmi ses meilleurs souvenirs journalistiques, celle de Femmes et Réalités n’a pas laissé que de beaux souvenirs pour celle qui l’a créé. «J’ai créé le magazine en 1998 dans la continuité de l’esprit de Fayza. Je l’ai d’abord créé comme supplément gratuit pour Réalités, un peu comme Madame Figaro. Au départ, Tayeb Zahar, fondateur de Réalités, ne voulait même pas mettre mon nom sur le magazine alors que c’est moi qui avais fait le logo, la maquette, etc. J’ai tenu les rênes du magazine depuis sa création et jusqu’en 2006. C’est cette année-là que Tayeb Zahar a décidé de s’approprier Femmes et Réalités sans me prévenir. Du jour au lendemain, j’ai été mise de côté sans préavis. Pour moi, ce qu’il a fait est tout simplement un hold-up du bébé que j’avais créé.»

L’amie de Bourguiba

En tout, Dorra Bouzid aura lancé 9 organes de presse. Mais si ses meilleurs souvenirs concernent principalement les années soixante, c’est qu’à cette époque Bourguiba la soutenait particulièrement et l’aidait dans sa lutte, étant lui-même un fervent féministe. «J’ai été privilégiée puisque je partais souvent avec le couple présidentiel en tant qu’unique journaliste femme de l’époque. Je garde d’ailleurs un excellent souvenir de mon périple au Moyen-Orient. En 1966, Bourguiba et sa femme Wassila représentaient le premier couple arabe qui voyageait ensemble pour 3 semaines. Nous avons ainsi fait l’Egypte, le Koweït, le Liban, la Grèce, l’Arabie Saoudite, la Yougoslavie…. Je garde toujours en tête le fameux discours de Jéricho que de nombreux Palestiniens ont applaudi, ainsi que la rencontre avec la reine d’Arabie Saoudite, femme exceptionnelle et épouse du roi Fayçal assassiné.»

Quant à Ben Ali, la journaliste avoue ne l’avoir jamais connu et presque jamais croisé. «Je me rappelle avoir été invitée à la journée de la culture. J’y ai effectivement assisté. Mais ce fut mon unique participation aux événements “benaliens”.» Militante jusqu’au bout des ongles, Dorra Bouzid refusera de faire l’éloge du nouveau couple présidentiel. «Depuis le premier infarctus de Bourguiba, je n’ai eu que des déboires professionnels. J’ai été virée de plusieurs supports médiatiques, notamment à cause de ma liberté de ton. Je ne voulais pas faire l’éloge de Leïla Ben Ali. Forcément, ça ne plaisait pas. Je n’ai jamais été arrêtée, mais j’ai été virée, suspendue, inquiétée,» explique la journaliste.

 

The show must go on

Malgré cela, Dorra Bouzid continue le combat de la liberté d’expression, de l’émancipation de la femme. «La force de nos femmes, c’est qu’elles se battent pour leurs droits… mais elles ne le font pas seules, elles sont main dans la main avec les hommes. Et c’est le plus important.»

Ainsi, Dorra Bouzid aura vécu plein de choses durant sa carrière de journaliste, d’artiste (créant les soirées écoles de danse de 1976 à 1988), de militante, de bohème. Son secret pour rester jeune, elle le résume en une phrase: «Ma devise est l’amour et surtout pas la haine.»