On a vu: « Noura rêve » de Hinde Boujemaa

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Après un premier long métrage documentaire « C’était mieux demain » sur le quotidien d’une tunisienne et son combat pour une vie meilleure au lendemain de la révolution, un court-métrage « Et Roméo épousa Juliette » avec pour thématique centrale l’amour au fil du temps, Hinde Boujemaa présente son premier long-métrage fiction au grand public « Noura rêve ». Dans les salles tunisiennes depuis le 27 novembre, le film atterrit après avoir raflé de nombreux prix à l’international, mais aussi en Tunisie lors des Journées Cinématographiques de Carthage. Un Tanit d’or et un prix de la meilleure interprétation féminine pour Hend Sabri plus tard, le public tunisien a rendez-vous avec le film tant attendu.

Noura (Hend Sabri) y rêve d’une vie ordinaire, d’un quotidien banal mais surtout calme avec la personne qu’elle aime. Elle qui est mariée à un délinquant multirécidiviste, passe son temps à s’occuper seule de ses trois enfants tandis que Jamel (Lotfi Abdelli) fait des allers retours incessants en prison. Dans cet enfer, la lumière rejaillit lorsqu’elle tombe amoureuse de Lassaad (Hakim Boumassaoudi), un mécanicien dont le garage se situe à côté de la buanderie où elle travaille. Heureuse et amoureuse, elle n’a qu’un souhait : que la procédure de divorce enclenchée sur le dos de Jamel, alors qu’il est en prison, finisse par la libérer pour vivre au grand jour son histoire d’amour avec Lassaad. A cinq jours de la décision du juge, Jamel est libéré et Noura est dans le désarroi total. D’une part, elle doit mentir, faire comme si de rien n’était et vivre normalement sa vie d’épouse. D’autre part, elle doit calmer son amant qui réagit mal à cette libération précoce. Noura continue de rêver…en silence. Sa peur est multiple : peur de la loi qui punit l’adultère de cinq années d’emprisonnement, peur de son mari agressif qui use et abuse de violences psychologique et verbale, peur d’une société qui voit en son envie d’une vie meilleure la décadence d’une femme adultère aux mœurs légères.  Dans ce tableau où l’histoire se passe dans le Tunis populaire, Hinde Boujemaa nous propose un film à la fois féminin, réaliste et humaniste. Noura ne court pas les tribunaux pour se battre contre une loi liberticide. Et Noura n’abandonne pas mari et enfants non plus…Noura est une tunisienne qui rêve, qui se bat en tenant le coup et en faisant attention, qui jongle avec le système, qui agit par priorités. C’est d’ailleurs pour cela que le film prend aux tripes. On y reconnait le tunisien dans ses multiples facettes, les personnages se multiplient mais ne se ressemblent pas : le flic corrompu, l’escroc amoureux et blessé, l’enfant évoluant dans un milieu violent, la voilée qui vole…et surtout la femme amoureuse qui espère secrètement que le soleil penche plus de son côté.

Est-il possible de revendiquer un amour que la société rejette ? La réponse est un « non » presque irréversible…du moins dans certains milieux et certaines strates de la société. Dans Noura rêve, Hinde Boujemaa met l’accent sur la complexité de ce genre de situation, en filmant de manière crue l’environnement dans lequel évolue le personnage féminin principal. Ici, le langage grossier, la violence psychologique et verbale interpellent. Là où on banalise toute forme de violence, l’amour est quant à lui régit par des codes moraux que nul ne peut briser. Là où il est normal de voir son père prendre sa mère malgré elle, le quotidien est ponctué de gros mots utilisés devant et envers des enfants. « Noura rêve » est surtout une réflexion sur une société encore patriarcale dans de nombreux milieux et qui banalise de plus en plus la violence, oubliant qu’elle émane du premier noyau : celui de la famille. « Noura rêve » nous prend aux tripes, parce qu’au-delà de son histoire d’amour, Noura nous donne aussi à rêver d’un peu plus de douceur dans un monde environnant qui s’engouffre de plus en plus dans la médiocratie, où corruption, frustration, domination et violence sont les maîtres-mots du quotidien de tant de Tunisiens.