« Née » de Chems Eddine Mechri : la mode éco-responsable

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Connu d’abord pour sa marque « Né à Tunis », lancée il y a près de 10 ans autour des luminaires, les meubles et un plus tard les accessoires, Chems Eddine Mechri n’est pas de ces designers qui créent sans réflexion préalable. Dès ses débuts, le jeune homme questionne le monde du design, la pérennité des produits, les messages qu’ils véhiculent, si bien que l’envie d’explorer le monde de la mode éco-responsable en pionnier en Tunisie ne tarde pas. Ainsi est née la marque « Née ». Avec Chems Eddine Mechri, nous avons parlé de « slow fashion », de mode durable, de « upcycling »…

Femmes de Tunisie : Comment t’es-tu retrouvé dans la mode après le design produit ?
Chems Eddine Mechri : Il y à peu près quatre ans de cela, j’ai fait quelques essais sur les accessoires de mode, en utilisant certains matériaux de mes produits de lighting, comme le alfa par exemple. Je le faisais pour mes amis et mes proches. Je savais qu’à travers mon travail de « Né à Tunis », j’avais déjà un réseau d’artisans étoffé. Depuis le Sahel et jusqu’au Sud de la Tunisie, ils sont nombreux à me faire confiance et à me proposer pour chaque tissu ou matériau d’innombrables techniques de tissage.

J’ai donc commencé à faire ces tests en créant des accessoires super ethniques, très colorés. J’ai osé des mélanges : plexi, céramique, silicone… pour avoir un joli contraste et pour que ce soit plus facile à mettre qu’un produit 100% local et typé. J’étais plutôt content du résultat. J’ai pensé qu’avec ces mélanges, ces savoir-faire, je pouvais aller au-delà des objets de déco. J’ai compris qu’à partir de certains matériaux, on pouvait dessiner autre chose qu’un meuble ou un pied de lampe. Et c’est ainsi que tout a commencé.

F.D.T : Comment on met en place une collection de vêtements qui repose sur ce genre de matériaux ?

C.E.M : Il fallait que je comprenne le processus. Que je teste des méthodes. Que je m’essaie à la broderie pour décorer de l’alfa par exemple. Cela m’a permis de connaître des techniques, d’identifier des processus de travail…Et la je me suis dit : pourquoi ne pas lancer une industrie à partir de cette réflexion ? Je savais que je pouvais compter sur cette belle communauté d’artisans avec lesquels je travaille depuis des années. La collection de cette saison est faite de « Haiek » de Kairouan par exemple. Celle d’avant à partir de la laine de Mehdia.

F.D.T : Mais il en faut plus que les techniques et les artisans pour mettre en place une collection « slow fashion ». De quoi est faite cette collection ?

C.E.M : Je fais aussi beaucoup deupcycling, c’est à dire du surcyclage. L’idée étant de récupérer des matériaux ou des produits qui ne sont plus utilisés afin de les transformer en matériaux ou produits de qualité ou d’utilité supérieure.

Au départ, l’entourage me disait que les gens n’allaient pas valoriser un vêtement issu de la friperie par exemple. On me disait que personne ne comprendrait mon approche. Pour moi, cette méthode est une force en soi. Travailler sur du local, du naturel ou du recyclable. L’approche est louable. La question écologique est imminente. Là, on s’en rend de plus en plus compte. Avec la pandémie du coronavirus, encore plus. Mais moi, ça me travaille depuis un moment.

Travailler sur un processus déjà établi au lieur d’être dans l’importation et la dépendance, est une évidence. Je travaille sur les matériaux locaux, mais aussi sur les matériaux transformés manuellement en Tunisie, les stocks d’invendus de matière première des passementeries, des tissus vieux vendus en lots, qui ne répondent plus au goût du jour et à qui je redonne vie.

F.D.T : Comment se met en place le processus de production ? Quelles sont tes inspirations ? Suis-tu la mode ?

C.E.M : Ce que je fais,c’est de proposer une relecture des produits dont j’ai parlé plus haut, d’orienter la tendance. Je ne suis pas la mode, même si certains codes peuvent apparaître inconsciemment dans mes articles.

Mais si je devais parler de processus de production, je parlerai plutôt du processus de réflexion autour de tout ce projet, et non uniquement autour d’une dernière collection. Parce qu’au départ, mon objectif était de prouver qu’une telle façon de faire était possible en Tunisie, qu’une mode éco-responsable avait sa place en Tunisie. Tout était expérimental au début.

J’ai donc commencé par des prototypes créés à partir d’articles issus de la friperie que je reprenais. C’était joli, certes, mais pas évident à porter. Et puis, ça restait en modèle « pièce unique ». Ce qui fait qu’en exposition, le tout donnait un air de friperie de luxe.

Aujourd’hui je suis dans une réflexion de série limitée.Je prends un article que je redessine. C’est à dire que je ne garde plus le patron, mais uniquement la matière première. Et d’une même pièce, je peux en élaborer quatre qui auront pour fil conducteur cette matière. C’est comme ça que j’ai commencé à créer mes mini-collections. J’ai aussi commencé à stocker de la matière. Désormais, je réfléchis ma collection.

F.D.T : Comme cette dernière collection que tu as exposé en défilé à Dar Ben Gacem ?

C.E.M : Oui. Pour cette exposition par exemple, j’ai pensé aux « workingwomen », à toutes ces femmes qui travaillent et qui enchaînent les activités au quotidien. Ces femmes qui finissent le travail et enchainent avec une sortie et qui doivent se changer rapidement.

L’objectif est bien sur le même : donner à ces femmes à acheter un produit à impact faible sur l’écologie. Un article engagé et valorisant, beau et local, fait à la main, polyvalent. Un article intelligent qui évolue avec la personne.

F.D.T : Est-ce qu’on peut dire qu’aujourd’hui « Née » a une cible bien précise, au-delà de son approche ?

C.E.M : Je suis encore dans de la recherche dans ce concept, je continue à évoluer. Rien n’est arrêté. Je veux et je peux prouver qu’il y a différentes façons de faire de la mode engagée et locale. Il faut juste qu’on comprenne l’approche dans son ensemble. Il est primordial aujourd’hui de fournir des solutions différentes.

Pour ma part, je suis dans une logique d’épuration de mon approche. Je pense que cela va se faire dans le temps. Tout ce que je sais, c’est qu’au jour d’aujourd’hui, je suis capable d’interpréter mon travail en fonction du cadre et de la cible. Je peux m’adresser à des jeunes branchés streetfashion, comme je peux créer pour des femmes actives qui sont déjà dans une approche éco-responsable.