Mot du mâle : "Le misogyne repenti" par Azyz Amami

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Je ne m’étais jamais considéré comme misogyne. Bien au contraire, je me suis toujours considéré comme un égalitaire radical. Au «vrai» sens du terme. La femme est l’égale de l’homme, cette phrase m’est indiscutable. C’est juste que les gens ne sont pas au courant. Et pour moi, ce sont les femmes (surtout les féministes) qui sont le moins au courant. 

La femme est l’égale de l’homme. Elle n’a donc pas à agir comme exception et demander des privilèges avec tant de bruit et d’acrobaties. C’est ainsi que je voyais les choses. Les marches et événements me semblaient plutôt des preuves que les femmes tenaient à la différenciation. Ce qui n’est pas égalitaire.

Et puis, elles se plaignent trop, les femmes. Aucun moyen de rigoler avec elles. Et moi, quand je sens qu’on essaie de m’empêcher de rigoler de quelque chose, j’extrapole et invente une technique de provocation pour repousser les limites. Du coup, à un moment, j’ai commencé à publier des «pauses misogynes». Le principe était simple: hommes et femmes étant égaux, rien ne m’interdisait d’user de ma «masculinité» pour rigoler sur le compte des femmes. Hommes et femmes étant égaux, je ne voyais pas pourquoi je ne mettrais pas la femme (conceptuellement) comme sujet de moquerie. De toute manière, ces pauses-là étaient «juste pour rire». Et personnellement, j’adore jouer avec les expressions/images/préjugés de la société tunisienne, pour m’en moquer. Du coup, pour ces pauses, je pensais même écorcher la lexicographie du «progressiste correct». Pourquoi n’aurais-je pas le droit de dire «salope»? Est-ce parce que la femme est intouchable? Cette «intouchabilité» n’est-elle pas le signe d’une situation différenciée? Cette différenciation n’est-elle pas la base de la ségrégation, différenciation cette fois défendue par les femmes? Demande-t-on une égalité ou un «super-statut»? Chaque fois que des féministes venaient discuter (parfois horrifiées) sous forme de commentaires sur ces publications ouvertement annoncées comme «misogynes» (par provoc»), c’est cette artillerie d’argumentaires que je dégainais. De toute façon, je m’en tenais à ce que mon cher Pierre Desproges disait: «On peut rire de tout».

Le problème avec cette expression, c’est que j’avais tendance à en oublier la seconde partie. Seule la première partie m’amusait, la suite m’obligeait à remettre les pieds dans ce monde loin d’être rigolo, l’expression complète étant: «On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui». Et c’est Bouchoucha qui m’a imposé la réminiscence de cette expression. Là-bas, j’ai eu le temps de me rappeler que la misogynie n’est pas une blague mais une réalité amèrement maladive. Une peste inscrite dans la chair de la société.

C’est fou ce qu’on se fait insulter, quand on se fait arrêter. Et pour rappel, dans la plupart des cas, on se fait arrêter sans être fautif. C’est ainsi que ça se passe au pays du jasmin. Il suffit de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment, face à la police adepte du jeu des arrestations sommaires. C’est fou ce qu’on se fait insulter. On se fait insulter sa mère, sa sœur et sa femme, beaucoup plus qu’autre chose. C’est ça, la misogynie. Un facteur de reproduction amplifié dans une société qui ne demande qu’à se convaincre qu’elle est bien dans le meilleur des mondes. Face au policier qui insulte ta mère avec des détails scabreux à faire vomir un cafard sur sa progéniture, une énorme envie de lui insulter sa mère t’envahit. Elle qui ne t’a rien fait. Quand on ne cesse de se poser des questions, on prend vite conscience de cela.

La misogynie n’est pas une blague –ce que j’ai dû constater de manière très directe–, mais un mal qui ronge cette société, qui sert les autres maux. A Bouchoucha, la plus grande aberration que j’aie vue, c’était Hajer. Hajer est une policière, comme les autres. Au sens le plus humiliant. Chaque matin, on fait sortir les détenus vers la cour pour 6 heures d’humiliation non-stop. 6 heures à se faire aléatoirement insulter, au vu de tous. 6 heures à tenir ce pantalon qui s’obstine à tomber quand on n’a plus le droit de porter une ceinture. 6 heures à se voir obligé de subir toute forme d’insulte, de moquerie. 6 heures à se sentir moins que rien entre les mains de ces «agents» armés et munis de bâtons. Ce qui m’a répugné le premier jour, les trois premières heures, c’est cette acceptation des humiliés. Pour les détenus, il faut juste faire le moins de bruit possible. La situation est considérée comme «normale». C’est ainsi que ça marche. A la 4e heure, Hajer est entrée dans la cour et, comme tout policier, elle a commencé à insulter les détenus. Le «freestyle» usuel, allant de «ta mère la pute» à «je te pisserai à la gueule». C’est à cet instant que la misogynie s’est présentée à moi dans sa forme la plus claire. Ces mêmes détenus, ayant accepté les mêmes insultes de la part d’autres policiers, ont commencé à afficher un regard indigné et coléreux. Lors du retour aux cages, la colère était palpable. Comme si l’insulte n’était pas humiliante en elle-même mais par le fait qu’elle soit prononcée par une femme. Comme si Hajer se présentait non pas comme policier, mais comme femme. Tout le monde s’est mis à ressasser le fameux «ces femmes, elles sont la cause de tout». Ces gens refusaient de voir la réalité, leur réalité, notre réalité: un système qui casse la dignité humaine. Ces gens ne voyaient que le «double sein». Avec cet état d’esprit, ils ne peuvent résoudre aucun de leur problème.

Puis, l’administration ayant «découvert» qu’il y avait parmi les détenus un «mec des droits de l’homme», on nous a permutés à la cage 6. La cage d’à côté était celle des femmes. Deuxième «gifle» à ma conscience. Avec tout ce que j’ai vu, les humiliations subies par les hommes ne sont rien par rapport à ce qui arrive aux femmes. Un détenu est insulté par le biais de la femme qui lui est proche: «fils de pute, nique ta mère, maquereau, je baise ta sœur, frère de pute…», le lexique de base pour insulter un homme. Et seulement aux heures de promenade. Les femmes, elles, se faisaient traiter de putes même dans leurs cages. Et ce traitement n’était pas administré sous forme d’insulte ou d’agression, mais sous forme d’information anodine et indiscutable. Quand un policier s’adresse à une détenue, c’est calmement et sans violence qu’il la traite de salope ou de «double trou». Et en détention, dans une cage, on n’a pas la chance de questionner ou de se défendre. Car on se fait directement agresser, de manière spectaculaire, devant tout le monde. C’est ainsi que fonctionne le mécanisme de l’autorité.

La réalité s’est imposée à mes yeux: les femmes sont dans une situation d’ores et déjà beaucoup plus fragiles et beaucoup plus biaisées. Je n’ai pas le droit de faire comme si la femme était l’égale de l’homme tant qu’elle ne l’a jamais été sur le plan de la réalité. Non pas par essence, mais par vécu social. Tant que l’égalité homme/femme est encore loin d’avoir commencé, l’humour devient un luxe. J’ai compris que ces «pauses misogynes» étaient vraiment une application de la misogynie sur la petite échelle d’expression et de propagation d’idées que j’ai. J’ai compris que j’avais moi-même choisi de faire abstraction de la réalité quotidienne des femmes pour me concentrer sur un truc purement conceptuel. Un «luxe» honteux, au milieu de la misère sociale dans laquelle on vit.

J’ai pris ma décision, du fond de ma cage, le deuxième jour. J’allais arrêter d’utiliser ces expressions où on insulte les mères et les sœurs. Ce sont des expressions humiliantes avant tout. Ayant compris que j’avais agi en misogyne parmi tant d’autres, j’ai décidé de me repentir et de faire mon maximum pour combattre ce mal sociétal. Oui, les femmes ont droit à un «super statut». L’équivalence est nécessaire, sinon on n’aura aucune chance de penser en termes d’égalité. Le mal fait par cette société machiste doit d’abord être éradiqué, quels que soient les moyens.

Par Azyz Amami

Blogueur activiste, Azyz Amami a été arrêté le 13 mai pour possession présumée de cannabis. Il a passé trois jours au centre de détention de Bouchoucha.

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