Mongi Slim – Elle entre de force dans la chambre de garde, une interne raconte

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« Mes chers amis

J’aimerais partager avec vous un incident qui m’est arrivé au travail (service de pédiatrie hôpital Mongi Slim la Marsa) non pas pour m’apitoyer sur mon sort mais pour vous expliquer pourquoi les médecins sont en train de fuir, chose que je ne comprenais pas puisque j’estimais que tout individu, patriote, devrait servir son pays et rien que son pays.

Durant la garde, ma collègue et moi avions partagé les tâches et les urgences aussi, 3 heures chacune. Pendant un moment c’était son tour d’aller aux urgences et je pouvais à ce moment là me reposer, bien sûr après avoir fini le travail et la surveillance des malades dans le service.

Le travail était fait et je me suis permis d’aller m’allonger dans la chambre de garde dans le service (sinon pourquoi on aurait des lits dans la chambre de garde), et d’un coup, une patiente débarque de nulle part, force la porte de la chambre de garde et entre en criant comme je n’ai jamais entendu quelqu’un crier, au point où elle a réveillé tous les enfants hospitalisés ainsi que les accompagnants. Elle était en train de m’insulter (Yna3ntallah alik, re9da, w ena binti mridha, matehchemch Ken enti tbiba… (“Que Dieu te maudisse, tu dors  alors que ma fille est malade ? tu n’as pas honte ?” [NDLR]). Sur le coup je n’ai rien compris, pas même d’où elle venait puisque sa fille n’était pas hospitalisée. Et pendant que je mettais ma blouse pour sortir et comprendre cette histoire, le père était en train de me filmer, la femme a menacé de ramener les agents de police pour venir me chercher dans mon lieu de travail,… Pour quel motif ? Je ne comprenais toujours pas ! Je n’ai pas arrêté de répéter une seule phrase « madame y3aychek Stanna l barra lahtha nelbess fi blouzti w jeya maak lel urgences bch nefhem lahkeya » ( “Madame veuillez s’il vous plaît m’attendre dehors, le temps que je mette ma blouse, et je vous accompagne aux urgences pour comprendre ce qui se passe” [NDLR] ). Elle est sortie de la chambre en claquant la porte de toutes ses forces, après avoir entendu ma réponse et a hurlé « vous avez entendu, elle refuse d’examiner ma fille », devant la caméra !! J’ai répété à plusieurs reprises que personne n’a refusé d’examiner sa fille, que je ne pouvais pas le faire dans le couloir du service et qu’il y avait des urgences pour ça, que ma collègue était sur place, que des enfants dormaient et qu’il fallait qu’elle sorte de ma chambre et du service aussi.

Les agents de sécurité étaient devant la porte du service à ce moment-là, en train de fumer une cigarette, et personne n’est intervenue, à aucun moment… Et malgré le fait qu’elle soit rentrée par force dans ma chambre, qu’elle m’ait insultée, menacé de ramener les flics dans mon lieu de travail, que son mari m’ait filmée dans mon intimité et dans ma chambre de garde, je suis sortie derrière elle pour aller aux urgences (qui sont à l’entrée de l’hôpital alors que le service est au fond). Et tout au long du chemin, elle a continué de m’insulter devant le regard des agents de sécurité qui n’ont pas réagi là aussi. Arrivée aux urgences, j’ai trouvé ma collègue et l’infirmière en place prêtes à recevoir les patients. Je leur ai demandé si ses parents ont consulté ou s’ils ont attendu, et mes collègues ont infirmé. Le nom de la fille n’était même pas marqué dans le cahier des urgences, les parents ne sont pas passés par notre infirmière pour enregistrer leur fille, mais ils sont directement passés faire cette comédie dans le service.

Et c’est une habitude que les patients appliquent de plus en plus.. Passer directement dans le service, insulter le médecin de garde, se victimiser pour ne pas payer la consultation et surtout pour ne pas avoir à attendre leur tour.

Les parents n’avaient plus de mensonges à raconter devant mes collègues et moi, nous avions compris leur sale coup bas. Ils ont demandé qu’on examine leur fille pour qu’ils puissent rentrer comme si de rien n’était, comme si je n’ai pas été insultée, ni que mon statut de médecin ait été dénigré, et que mon intimité et dignité aient été violées.

N’importe qui aurait pu entrer dans le service, prendre un bébé et sortir. N’importe qui aurait pu entrer dans le service et voler les affaires des patients, chose qui est déjà arrivée dans notre service il y a même pas deux mois de cela, devant le regard des agents de sécurité, qui sont payés par l’Etat normalement pour protéger les patients et nous protéger… mais qui visiblement passent leur temps à prendre de l’argent de chez les patients soit pour les faire entrer en dehors des horaires de visite, soit pour les faire passer pour leur cousine /sœur / frère et nous demander de les examiner sous prétexte qu’ils font partie du « personnels de l’hôpital « .

Je ne vais pas parler du nombre de fois où on se fait insulter aux urgences pour ne pas avoir donné des antibiotiques à des enfants pour une simple gastro-entérite virale, ceci parce que les parents décident eux-mêmes que c’est le traitement adéquat pour leurs enfants, les fois où des pères bourrés consultent et t’obligent à examiner deux enfants en même temps en te parlant sur un ton irrespectueux, des parents qui nous informent qu’on travaille pour eux « tekhdem 3andi », des parents qui se disputent aux urgences sans t’accorder le moindre respect, des parents qui claquent la porte en t’insultant bien évidemment parce que tu as demandé un examen ORL ou ophtalmo à un enfant qui consulte pour des motifs que seul un spécialiste peut traiter et que ce n’est pas de notre faute si on n’a pas d’urgences ORL ou ophtalmo dans l’hôpital, des parents qui te disent « tsakker fommek w t3addi 3lih » (“Tu te tais et tu l’examines” [NDLR]), et que tu le fais pour éviter les problèmes…

Je remercie les seniors de mon service qui m’ont écoutée ainsi que le chef de service qui m’a promis de prendre en charge cette histoire pour que les médecins soient protégés pendant leurs impitoyables heures de travail et que ce type d’incident ne se reproduise plus.

Je vais bien évidemment poursuivre cette famille juridiquement mais ça m’attriste de voir mon pays se détériorer de cette façon. ça ne doit pas nous étonner de voir des générations de plus en plus impolies, il faut voir d’où cette progéniture provient.. Je ne sais même plus qui blâmer, les grands parents qui n’ont pas su élever les enfants, les employés de l’Etat qui sont payés pour glandouiller ou moi-même pour avoir cru en ma Tunisie… »

Par Yasmine Testouri