Nous vous entraînons cette fois dans la banlieue sud de Tunis, à Mégrine, dans une maison où nous avons rencontré l’architecte Imen Landoulsi Attia, qui s’est prêtée avec enthousiasme à notre jeu de questions-réponses. Un moment passionnant que nous partageons avec vous.

Comment le projet de cette maison a-t-il pris naissance ? 

Un couple d’amis était venu me rendre visite à diverses occasions dans ma propre villa, construite il y a quelques années à mon retour d’Italie, où j’ai fait mes études d’architecture. Ils avaient apprécié la conception à la fois moderne et fonctionnelle de cette demeure minimaliste. S’apprêtant eux-mêmes à réaliser leur désir de construire le foyer de leurs rêves, ils ont décidé de me confier cette construction. Je me suis alors attelée à la tâche: leur concevoir «une maison comme la mienne», mais en réalité qui serait, comme tout projet, unique et répondant au mieux à leurs attentes.

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Quelles étaient les contraintes précises ?

Ce sont justement les contraintes qui contribuent à l’unicité de chaque projet et il m’est impossible d’adhérer à la «globalisation»  parfois pratiquée de l’architecture qui fait que l’on construise un même projet en Suède et à Dubaï. « Ce sont les contraintes qui poussent l’architecte à plus de créativité », faisait remarquer un de mes éminents professeurs à Milan, et justement, les contraintes vont titiller notre intelligence mais aussi nos facultés d’imagination pour trouver des solutions à la fois inventives, artistiques et esthétiques à des équations données.

Dans ce cas précis où l’attente d’une architecture résolument moderne était prédominante, il fallait prendre en compte à la fois la contrainte climatique et la contrainte psychologique. Les images d’architecture moderne véhiculent souvent des façades très largement vitrées mais aujourd’hui on doit, pour des raisons évidentes de durabilité, prendre en compte la spécificité de notre climat méditerranéen. Par exemple sur l’orientation sud, sud-est, on doit penser à des solutions ingénieuses de protection solaire. C’est pourquoi, entre autres, j’ai créé un imposant porte-à-faux volumétrique qui anime toute cette façade sud.

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De même, lors de la conception d’une œuvre, l’architecte est souvent tiraillé entre «le cœur et la raison». Un bon architecte est celui qui réussit à créer une œuvre née d’une réelle recherche artistique mais dans laquelle le maître d’œuvre prendra plaisir à vivre et surtout, se sentira chez lui. Une maison qui serait perçue par le maître de l’ouvrage comme un musée où il se sentirait étranger ne correspond pas à ma vision de l’architecture.

Comment mettez-vous en adéquation les souhaits des clients et votre conception de l’architecture ?

Pour mettre en adéquation les souhaits des clients avec ma conception de l’architecture, j’adopte une démarche participative. Il ne s’agit pas bien sûr de faire participer directement les commanditaires en leur demandant d’esquisser… mais il est clair qu’eux aussi doivent expliciter leurs choix, leurs aspirations et leurs modes de vie. Par ailleurs, ils participent indirectement à la genèse des espaces puisque je leur demande de s’y projeter et d’imaginer leurs futures appropriations. C’est ainsi que petit à petit, le projet peut être repensé en fonction de cette appropriation qui est très personnelle. Un architecte doit rester proche de ses commanditaires, dans une relation non pas de bras de fer et de choix imposés mais de compréhension mutuelle. Nous jouons un rôle décisif dans la paix des ménages et le bien-être des familles.

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Quel est votre parcours d’architecte ?

Un riche cursus universitaire, deux années à Tunis puis le reste de mon cursus à Milan. L’expérience italienne a été capitale pour à la fois pratiquer l’architecture comme un art et ne rien négliger de l’aspect technique qui fait sa spécificité. De retour à Tunis, une immersion dans un grand cabinet m’a permis de saisir l’ampleur de la différence entre la pratique architecturale en Italie et en Tunisie. Ce passage a été très constructif car ni les bancs de l’université et ni la pratique à l’étranger ne peuvent vous confronter à cette complexe réalité tunisienne riche en paradoxes.

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Quelle est votre philosophie de la profession d’architecte ?

La lumière est au cœur de ma philosophie, pour moi l’architecte est un sculpteur de lumières, un peintre qui va créer des scènes réelles de vie en clair-obscur. « Si le soleil entre dans la maison, il est un peu dans votre cœur », a dit Le Corbusier.

L’architecture est un savant mélange entre intuition et réflexion. Sans intuition, pas d’art, et sans réflexion, pas de clarté. Le projet peut être « exposé » mais ne peut fonctionner. Par ailleurs, dans ma vision de l’architecture comme de la vie, il n’y a pas de place au superflu, comme le prônait Adolf Loos, plus de place à l’ornement. « Less is more » est une vraie devise car elle nous fait aller à l’essentiel et donc toucher le cœur des choses. Néanmoins, je cultive le sens du détail… « God is in the details »

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Quels sont vos plus beaux moments d’architecture ?

En Tunisie, les deux moments d’architecture qui me viennent à l’esprit sont le Tamaghza Palace, conçu par Foued Elleuch, et Le Dar Hi à Nefta, par Matali Crasset. Ces deux projets très différents, conçus tous deux dans le Sud tunisien, sont des moments d’architecture car ils véhiculent des idées, des intentions d’architectes et aussi des émotions grâce à leur belle synergie avec leur site.

Quels sont vos projets à court et moyen terme ? 

« Mon projet préféré, c’est le prochain! » disait Wright.

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Reportage : Martine Geronimi

Architecte : Imen Landoulsi Attia

Photos : Abdel Belhadi