Les troubles bipolaires touchent environ 6 % de la population adulte (si l’on inclut toutes les formes de la maladie) et constituent la 6e cause de handicap dans le monde selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Longtemps appelée« psychose maniaco-dépressive », la bipolarité est aujourd’hui définie comme une pathologie classée en plusieurs types. Que sait-on sur cette maladie ? 

Dr Khouloud Houssani Makni, psychiatre, sexologue, addictologue et spécialiste en psychothérapie comportementale et cognitive, nous éclaircit sur ce point. 

La bipolarité, une « vraie » maladie ?

Le trouble bipolaire est une pathologie chronique qui débute en général chez l’adulte jeune. Il s’agit d’un trouble récurrent de l’humeur alternant des phases d’expansion de l’humeur avec une augmentation de l’énergie et des activités (manie ou hypomanie), et des baisses de l’humeur (dépression), avec des intervalles libres plus ou moins longs ou la personne atteinte de trouble bipolaire peut mener une vie tout à fait normale.

Comment diagnostiquer un trouble bipolaire ?

Le diagnostic d’un trouble bipolaire se fait lors d’un examen clinique psychiatrique réalisé par un médecin, qui, à partir de symptômes rapportés, de signes observés et de l’histoire de la maladie va porter ce diagnostic. C’est un diagnostic exclusivement clinique et pour le moment, nous ne disposons pas de biomarqueurs (imagerie ou bilan biologique) qui pourraient aider à le confirmer.

Lors de l’examen, deux syndromes peuvent être identifiés par le psychiatre : le syndrome dépressif et le syndrome maniaque. Ces deux syndromes sont en miroir. Le diagnostic tient compte aussi des antécédents familiaux et personnels, du tempérament sous-jacent…

Malheureusement, il y a un vrai problème de diagnostic de par le monde, puisqu’il faut attendre en moyenne 5 à 10 ans pour qu’il soit porté. Car il est souvent difficile de différencier la dépression simple du véritable désordre bipolaire. L’enjeu est colossal puisqu’on sait que traiter plus tôt permet d’améliorer le pronostic de la maladie. On a l’espoir que les recherches scientifiques développeront des biomarqueurs qui vont permettre d’identifier et de traiter plus tôt le trouble bipolaire.

Quels sont les types du trouble bipolaire ?

Les troubles bipolaires n’affectent pas tout le monde de la même façon. On peut définir deux grands types de trouble bipolaire mais il existe à côté des formes typiques, des formes plus atténuées qui sont incluses dans le spectre bipolaire. En gros, s’il y a eu au moins un épisode maniaque, on parle de trouble bipolaire de type 1. S’il y a eu un épisode hypomaniaque (excitation modérée) et un épisode dépressif, on parle alors de trouble bipolaire type 2. Le trouble bipolaire type 3 est quant à lui un trouble induit par des médicaments ou des substances toxiques.

Nait-on avec des troubles bipolaires ? Est-ce héréditaire ? Peut-on les développer plus tard ?

Cette maladie est multi-déterminée. Il existe des facteurs de vulnérabilité génétique. Ceci signifie que lorsque l’on a un parent atteint, on a un risque plus accru que la population générale d’en développer. Mais ce n’est pas suffisant pour déclencher la maladie. L’environnement joue un rôle de détonateur chez quelqu’un qui aura cette prédisposition génétique.

Les facteurs environnementaux qui peuvent déclencher un trouble bipolaire sont nombreux, comme certains médicaments notamment les antidépresseurs (on parle alors de trouble bipolaire type 3), abus de drogues ou d’alcool, le manque de sommeil, événements de vie: tristes (un divorce ou la mort d’un être cher) ou réjouissants (mariage, naissance).

Une personne aux troubles bipolaires peut-elle avoir une vie de couple « normale » ?

Chaque couple est unique et chaque patient souffrant de trouble bipolaire est unique ! C’est vrai qu’il est admis que les personnes souffrant de trouble bipolaire ont un taux de divorce qui est supérieur à la population générale. Ils sont caractérisés par une hyperréactivité émotionnelle et une hypersensibilité qui va faire qu’ils ont une affectivité souvent plus développée que la population générale. Ce qui fait que ces personnes ne vont pas avoir de difficulté à se lier et à créer des relations affectives. La difficulté va être de les maintenir dans le temps si la maladie est active et qu’elle s’émaille de rechutes…

Une prise en charge médicamenteuse et psychothérapeutique impliquant la famille- notamment le partenaire- est nécessaire afin de favoriser la compréhension et la communication sur la maladie ainsi qu’une meilleure gestion des conflits et prévention des rechutes.

En Tunisie, la chose est-elle prise au sérieux ? Les personnes ayant des troubles bipolaires sont-elles correctement traitées en Tunisie ?

Les psychiatres tunisiens sont très bien formés à la prise en charge médicale et psychothérapeutique des troubles bipolaires. On dispose également de la majorité des médicaments préconisés pour le traitement de ce trouble. En Tunisie, la difficulté concerne plus le volet social de la prise en charge : les intervenants sociaux (assistants sociaux, aides à domicile, éducateurs, etc.), les associations de patients et de familles de patients qui peuvent apporter information, aide sociale et soutien par l’écoute et l’échange d’expériences. D’autre part, le grand public ne sait pratiquement rien au sujet des troubles bipolaires. Cette ignorance engendre des idées fausses, des préjugés et des abus source de souffrance pour les patients bipolaires. C’est le rôle de l’Etat, des associations, de la société civile, des médias, des sociétés savantes… de combattre ces préjugés par des campagnes de sensibilisation et d’éducation.

Témoignage :

« J’ai appris que j’étais atteint de troubles bipolaires à l’âge de 17 ans, un an après avoir rencontré ma copine Lilia. Au début, je vivais cette relation amoureuse d’une manière très intense. J’étais très heureux, très excité.  Mais ça n’a pas duré…

Du jour au lendemain, je suis passé par un état euphorique à un état totalement dépressif. Pendant des jours, je ne bougeais plus du lit. Je sombrais dans des pensées négatives et je m’étais coupé du monde. Ma copine ne comprenait rien et me reprochait mon pessimisme.

Ces phases se sont répétées et toujours d’une manière de plus en plus intense. Lilia a fini par alerter ma sœur ainée qui a rapidement fait le lien avec les antécédents de ma défunte mère (elle avait des troubles de l’humeur). Mon père m’a accompagné pour voir un médecin. Et après de nombreux tests, le diagnostic était tombé ; j’étais bien bipolaire.

Depuis, je suis des séances de psychoéducation qui m’aident à mieux vivre la situation. Je prends aussi quotidiennement des médicaments. Dans la vie de tous les jours, j’essaie d’avoir une alimentation saine, de m’entourer toujours de bonnes personnes et de bien dormir. Je fais aussi de l’exercice mais ce n’est pas toujours facile car les médicaments me fatiguent beaucoup. Si j’ai pu trouver une certaine stabilité, c’est avant tout grâce à Lilia qui m’accompagne depuis maintenant 10 ans. » Sami, 26 ans.

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