« Madame-M » ou quand Essia Jaibi pousse l’expérience interactive jusqu’au bout tridimensionnel

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Crédit Photo: Ahmed Bousnina

Pour la première pièce de théâtre d’Essia Jaibi, nul doute que la surprise est au rendez-vous. Malgré tout, on y va d’abord avec beaucoup de distance ; celle imposée par la notion même de « première œuvre ». On a peur d’être déçu, alors on ravise nos attentes. On épure nos pensées de l’influence paternelle, de l’impact maternel. On répond juste à l’appel des planches… ou plutôt du siège rouge en face des planches. C’est ainsi que nous avons pris l’habitude de prendre le théâtre. Un mètre plus bas, quelques mètres plus loin. Nous, spectateurs, sommes heureux ainsi, confortablement assis. « Madame-M », ou comment bousculer ces codes en usant uniquement de la voix off d’Essia Jaibi qui se veut d’abord douce et ironique à la fois, puis qui nous pousse à sortir de notre zone de confort, un mètre plus haut, quelques mètres plus près. Ainsi commence « Madame-M », la dernière production de « Familia Productions ».

Le décor se veut minimaliste. Une table, des chaises, cinq comédiens et un plateau, qu’on devinera plus tard tournant. L’histoire est celle de madame M, Mélika, et ses 5 enfants. Une banale histoire de famille… en apparence. On y est plongé, tous sens aiguisés. L’histoire est aussi celle de Heger, une journaliste à la recherche du scoop qui la ferait basculer du côté de la notoriété. Avec Heger, matérialisée grâce à la voix off de Nesrine Mouelhi, nous explorons les tréfonds d’une famille en apparence fusionnelle et impliquée, mais qui s’avère être aussi fragile que malade. L’équilibre y est précaire et le tout ne tient qu’à un fil… ou à un article d’une « journaliste à deux balles » avant que tout ne bascule.

A la salle du quatrième art, une ou deux tables, des chaises bleues et une rouge, cinq comédiens et un plateau qui tourne. 360 degrés et les profils sont explorés. Mouna, Mina, Moussa, Mourad et Mehdi, les enfants tants désirés et aimés de madame M passent au crible de la metteure en scène.  Essia Jaibi redistribue les cartes et redessine les lignes directrices de la mise en scène. L’interaction se fait en sollicitant nos sens. L’exploration se donne en spectacle, un peu à la manière d’une comédie musicale à Broadway.  Mina la débrouillarde, Mouna la crédule, Mourad le fils à sa mère, Moussa l’artiste et Mehdi le fragile et passionné de nature. « Les sauvages de Rameau » nous éclairent sur les liens sacrés de cette famille dont les enfants ont du mal à se débarrasser du poids de cette mère possessive, oppressive, castratrice, magistralement interprétée par Jalila Baccar.  De l’opéra, jusqu’à la musique inspirée de celle utilisée dans les films de suspens des années 70, en passant par le célèbre « I am what I am » de Gloria Gaynor, la musique impose le rythme et l’esprit des actes qui se suivent. Essia Jaibi pousse l’expérience interactive jusqu’au bout tridimensionnel. Le parallèle avec le cinéma n’est pas loin ; l’expérience est bien plus intéressante. On est vite habité par cette famille singulière. On est vite pris au jeu (dans les deux sens) de ces jeunes formés tous à l’Ecole de l’acteur du Théâtre national. Mouna Belhaj Zékri, Mouin Moumni, Imène Ghazouani, Hamza Ouertateni apportent un vent de fraîcheur, bien orienté par Essia Jaibi. La jeune femme construit un nouvel univers sur des bases solides d’un théâtre déjà questionné par son père, Fadhel Jaibi.

« Madame-M », en compétition officielle du festival Ezzedine Gannoun pour le théâtre, présentera bientôt le prochain cycle. Ne ratez surtout pas la prochaine présentation.