Les potières de Sejnane, détentrices d’un savoir ancestral

0
250

Grâce à ses femmes, Sejnane connaît une belle notoriété. En effet, artisanes, potières, elles sont dotées d’une véritable énergie créative et occupent une place importante au village. Empêchées de créer, au lendemain du 14 janvier 2011, par des énergumènes zélés empreints de religion et de fanatisme, sous prétexte qu’elles élaboraient des poupées aux visages humains, elles ont résisté et ont continué à créer, parfois en cachette au péril de leur vie. Heureusement, cet épisode s’est refermé et elles continuent d’en vivre aujourd’hui.

La poterie de Sejnane, un savoir-faire unique en son genre

Leur technique ancestrale, qu’elles gardent jalousement et qu’elles transmettent de génération en génération, demande un processus long et fastidieux.

Ainsi, on se prend de passion pour ces produits qui semblent venir de l’ère primaire. Ici, pas de fours, pas de colorants artificiels, tout se fait dans la nature et grâce à la nature. L’argile vient de la terre qu’elles travaillent jusqu’à obtenir la consistance désirée, les pigments viennent des plantes et l’eau de l’oued, communément appelé La Garâa Sejnane. Leurs créations sont cuites en surface, sur un lit constitué de bois et de bouses de vache.

On retrouve ces femmes dans des peintures orientalistes où elles ont été mises en scène, exotiques, ethniques… notamment dans de nombreuses peintures du peintre Alexandre Roubtzoff, peintre russe installé en Tunisie en 1924.

Une femme en train de façonner un objet en terre cuite fait partie du langage mimique et peut aisément passer les frontières culturelles.
Cela montre que ce même geste peut être retraduit dans des mimiques créatives et contemporaines, comprises de tous.

Les gestes peuvent-ils transcender les différences ?

Les gestes des potières de Sejnane ont été repris à travers l’expérience de Sofien et Selma Ouissi, artistes chorégraphes tunisiens, pour en élaborer une chorégraphie contemporaine dans laquelle ils abordent la question aussi politique que sociale, économique et culturelle. Il s’agit d’un temps de partage à travers le geste et l’empathie. Leur film chorégraphique a été programmé dans le monde entier (Triennale du Palais de Tokyo à Paris, David Roberts Foundation à Londres, Musée d’Art moderne Louisiana au Danemark, New Museum à New York, etc.).

Cette expérience nous montre que l’image est un langage que nous pouvons traduire à l’aide de la transcréation ou de l’adaptation culturelle. Nous aurons besoin de mieux cerner les cultures de l’autre pour communiquer notre culture.

De nombreuses associations prennent, dorénavant, en charge les artisanes de Sejnane pour les aider dans leurs démarches.

Si notre planète est devenue un village global, les productions de ce village doivent être communiquées en fonction des cultures ciblées. La production d’un objet n’est pas simplement un acte marchand. C’est un acte qui impacte le mode de vie et la culture en profondeur.

Les objets reflètent obligatoirement notre culture, notre identité. Ce changement d’image radical des femmes de Sejnane par tous les moyens marketing dont elles disposent modifiera l’identité même des femmes de Sejnane. Il ne s’agit surtout pas d’en faire un produit standard.

L’UNESCO à la rescousse des mutations

L’UNESCO a fait inscrire ce savoir-faire ancestral, aux techniques propres des artisanes de Sejnane, au patrimoine immatériel, le 29 novembre 2018, pour protéger ces artéfacts d’évolutions inadéquates à la culture de la région.
Il est fort à parier que les maris jouent également un rôle prépondérant dans cette chaine de production et que les femmes de Sejnane sont rentrées dans un processus d’adaptation culturelle. Et même si la méthode relève de celle des orientalistes du XIXe siècle, elle renvoie à la cible son propre fantasme, elle rentre dans le rôle de la projection de l’autre.

Leur positionnement en Tunisie est peu concurrencé. Il bénéficie d’une image très spécifique et très différente des autres secteurs de la poterie que sont Djerba, Moknine ou Nabeul.

Force est de constater que grâce à cette image, l’activité se développe générant une fidélisation des acheteurs et même des collectionneurs.

Par Nadia ZOUARI