Le SIDA en Tunisie : mères stigmatisées, discriminations, dépistage

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Loin d’être enrayé, le SIDA continue de faire des ravages partout dans le monde. Si le sujet est librement évoqué dans de nombreux pays occidentaux, il reste totalement tabou en Tunisie, par total mépris de la condition humaine ou par politique de lautruche. Ici, il ny a quasiment pas de campagnes officielles et on écrit encore au-dessus de leur lit le statut sérologique des femmes qui accouchent, comme pour mieux les stigmatiser. Dans ce chaos, des associations tentent de rassembler les pièces du puzzle dune humanité perdue, à limage de lAssociation Tunisienne de Prévention positive (ATP+). Comment est transmis le virus ? Pourquoi un tel tabou ? Où peut-on se faire dépister ? Sa présidente, Souhaila Bensaid, a accepté de répondre à nos questions.

Quels sont les moyens de transmission du virus ?

Il y a la transmission par voie sanguine, par une seringue ou par rapport sexuel non protégé

Quelles sont les populations concernées ?

En Tunisie, cest toujours les mêmes populations clés : utilisateurs de drogues injectables, travailleurs et travailleuses de sexe, hommes qui ont des rapports sexuels avec dautres hommes. Actuellement, nous sommes en train de faire un plaidoyer pour y inclure les personnes transgenre, hommes ou femmes.

Quels sont les obstacles rencontrés par lassociation lorsquil y a des études ?

Les résultats des études menées ne sont pas relayés par les média ou alors seuls quelques chiffres sont publiés. Il ny a pas non plus de partage de linformation sur tout le territoire tunisien et avec tous les média.

Comment se passe le recensement des personne atteintes pour travailler dans une étude ?

De manière générale, il y a dabord une note conceptuelle qui se fait et une méthodologie de travail. Pour cette dernière, en Tunisie on commence par préparer un comité de pilotage qui va chapeauter cette mise en oeuvre. On y trouve la société civile, le ministère, ONUSIDA, et différents partenaires dans la lutte. Ensuite, il y a une formation pour les personnes qui vont être recrutées afin de collecter les données sur le terrain.

On a limpression quil ny a pas de campagnes de sensibilisation en Tunisie menées par le gouvernement

Il ny en a pas. Cest aussi une question de volonté politique. À un certain moment, le ministère de la Santé ne sintéressait même pas au volet SIDA. Pour lui, il y avait dautres priorités. Avec Sonia Ben Cheikh, il y a un changement. Et avec le celui du coordinateur du programme national de lutte contre le SIDA, on sent que certaines choses sont en train de changer. À un certain moment, avec le fonds mondial, qui donnait 7 millions de dollars à la Tunisie, est passé à 4 millions, ce qui a entraîné une baisse du travail sur le terrain, donc de la prévention, de laccompagnement sociosanitaire pour les personnes vivant avec le VIH, de lassistance psychosociale, etc. Il ny a pas non plus beaucoup de bailleurs de fonds à part le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. On a beaucoup de mal à travailler avec ces moyens mais on espère pouvoir faire un plaidoyer avec le président du CCM Tunisie, le ministère de la santé, le nouveau coordinateur du programme national de lutte contre le SIDA et ONU SISA pour que lallocation allouéà la Tunisie soit renouvelée.

Pourquoi un tel tabou en Tunisie aux portes de 2020 ?

Dabord, les média nen parlent pas beaucoup et ne sont pas vraiment en train de nous aider. En France ou ailleurs dans le monde, il y a tout un réseau média qui soccupe du SIDA. Malheureusement, en Tunisie les média sintéressant au sujet uniquement le 1er décembre. Le reste du temps, ils se basent, et je peux le comprendre, sur lactualité disponible dans le pays et sur le buzz. Ensuite, il y a un projet pilote sur la santé sexuelle et reproductive qui devrait être lancé dans les écoles. Cest tout un module. Avant d’espérer toute amélioration, en tant que société civile, on doit dabord voir le contenu. Enfin, tout le monde sintéresse désormais à la politique et commente ce quil se passe dans le pays sans pour autant sy connaître. En revanche, par rapport à des sujets comme le SIDA ou les maladies sexuellement transmissibles, il y a tout un travail qui nest pas en train de se faire. Dailleurs, en consultant hier la page Facebook du ministère, il y avait une réunion avec la ministre et des questions, dans les commentaires, sur la rémunération, sur les résultat des examens, etc. On peut donc comprendre que le peuple tunisien ne sintéresse pas à dautres volets. Cela risque de change sil se retrouve devant la fait accompli.

Que peut-on faire pour lutter contre les discriminations ?

On na toujours pas pu faire quoi que ce soit ou diminuer le nombre de discriminations au niveau de laccouchement des femmes séropositives en Tunisie. Jusqu’à aujourdhui, au-dessus de leur lit, dans leur chambre, sur la fenêtre près de leur lit, il est fait mention de leur séropositivité. Même dans les couloirs, on peut entendre : « Ah, celle-là est séropositive ! ». De nombreux cas documentés et des photos nous le prouvent. Pour une femme séropositive, cest très choquant. Elle se retrouve déjà à accoucher dans des conditions loin d’être favorables, au Centre de maternité et de néonatologie Wassila Bourguiba, à la Rabta, ou même dans les centres de maternité de Sousse ou de Monastir .On a même vu des femmes senfuir de Wassila Bourguiba et décider de ne plus y retourner et encore moins davoir dautres enfants. Cela arrive aussi bien aux Tunisiennes quaux non Tunisiennes, malgré lintervention des infectiologues et les formations continues. On comprend mieux lexistence dun taux élevé de transmission mère-enfant en Tunisie. 

Quand on en discute avec les gynécologues, ils nous répondent que ce nest pas eux mais les sage-femmes, et quand on en parle avec ces dernières, elles incriminent à leur tour les gynécologues. On a pu faire des réunions avec des sages-femmes et les inviter à des formations en éducation thérapeutique pour leur montrer quune fois une personne prend ses médicaments, la charge virale est indétectable, le virus ne se transmet pas, ni par le toucher ni lors de laccouchement. Malheureusement, le problème persiste.

Plus la personne vivant avec le VIH a une bonne observance, plus la personne vit moins de stigmatisation et de discrimination, plus elle est autonome… et ce qui est notre objectif : U=U 

Où peut-on se faire dépister en Tunisie ?

En Tunisie, le dépistage est gratuit, de manière anonyme et volontaire. Par exemple, même si vous allez dans un laboratoire privé, vous pouvez ne pas donner votre vrai nom. Il y a aussi les centres de dépistage anonymes et gratuits affiliéà lOffice National de la Famille et de la Population (ONFP) ou au ministère de la Santé. La question qui sera posée portera sur votre âge et il y aura un pré-test counselling et un post-test counselling, une recommandation de lOMS. Et cest gratuit ! Le dépistage peut se faire aussi dans les CCDAG des associations. On trouve alors une personne de la population qui dépiste : cest ce que lon appelle le dépistage communautaire. Pour notre association, on le fait sur rendez-vous pour améliorer la confidentialité. Elle est dailleurs la seule à réaliser un dépistage de 10h à 20h, 7 jour sur 7.

Quelles sont les actions menées par lATP+ ?

La chose la plus importante est le volet juridique qui prend en charge les populations clés et les personnes vivant avec le VIH/SIDA. Dans le monde, lapproche a changé et cest pour cela quil faut faire participer la population clé en prenant des décisions et travailler sur le terrain afin que le virus ne se transmette pas davantage. Ensuite, on travaille sur tout ce qui est psychosocial. On fait par exemple de lassistance psychologique en forme de séances individuelles, de groupes de paroles et de formations pour que les personnes travaillant sur le terrain puissent avoir un minimum de savoir sur l’écoute active. Comment écouter les autres et savoir faire passer linformation. Il y a également la prise en charge des médicaments introuvables dans nos hôpitaux , des scanner ou des soins dentaires qui coûtent les yeux de la tête. 

Avec notre budget, on finance également les bilans inexistants dans les hôpitaux, on donne des bons alimentaires aux nécessiteu.x.ses vivant avec le VIH/SIDA. Notre association travaille dailleurs beaucoup pour les femmes vivant avec le VIH/SIDA, les jeunes filles et les personnes LGBTQI vivant le SIDA, entre autres sur les personnes négatives de cette population pour que le virus ne se transmette pas. On travaille également sur le volet prévention : on a des éducateurs paires qui travaillent sur le terrain, distribuent des préservatifs et lubrifiants ou font de la sensibilisation. Il y a également un travail sur la prévention mère-enfant. On sensibilise ce que lon appelle les couples discordants quand lune des personnes du couple est séropositive et lautre séronégative  (ou linverse)— ou non discordants les deux personnes sont du même statut sérologique. Pour les sensibiliser, on les aide avec des séances en éducation thérapeutiqueà avoir accès au traitement pour avoir une charge virale indétectable. La majorité de la population narrive pas à comprendre que « indétectable = intransmissible ». Certains médecins ou professionnels de la santé narrivent même pas à accepter cette approche scientifique. Pour les bébés nés de couples discordants ou du même statut sérologique, on achète tout un kit pour bébés incluant des couches, du lait, ds serviettes hygiéniques, des biberons. Selon les recommandations de lOMS, le bébé doit être pris en charge pendant 3 ans. En raison d’un très grand manque de moyens en Tunisie, on ne peut le faire ici que pendant 1 année.

On documente également les cas de violences et de discrimination LGBTQI, de Tunisiens et non Tunisiens qui résident en Tunisie – que lon appelle ailleurs migrants et migrantes. On fait aussi des ateliers sur le genre car lapproche a beaucoup évolué, sur la santé sexuelle et reproductive, et bientôt , on va commencer à travailler à travers notre projet FORSS, sur un observatoire national Tunisien.

Association Tunisienne De Prévention Positive ATP+

Page Facebook de l’association : https://www.facebook.com/atpptn/

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