Indicateur du degré de liberté politique, le champ associatif est le lieu de socialisation et de sociabilité. C’est là où les citoyens expriment leurs besoins, revendications et échangent leurs visions du monde. C’est là où se passent le débat et l’échange d’idées qui, une fois mis en action, peuvent aboutir à une société saine, préventive et active. A travers l’histoire, la Tunisie a vécu un parcours houleux sur le plan associatif. Des hauts et des bas, des pics, des implosions ou des explosions. La croissance du nombre des associations a été remarquable courant 2011. Sept ans plus tard, un bon nombre d’entre elles n’a pas survécu. Cependant, la croissance a été exponentielle à tel point que le nombre des associations a doublé. De 9600 enregistrées par le centre IFEDA en 2011, la Tunisie compte aujourd’hui, et aux dernières statistiques, 21315 associations.

Avec tant de changements, d’accords et de désaccords, de diabolisation ou de manque de confiance, à quoi ressemble la société civile tunisienne aujourd’hui ?

La vie associative en Tunisie, quel cadre de vie ?

Dans les plus grandes démocraties, il est dit que le paysage associatif est l’un des indicateurs des libertés publiques du pays dont il est question. Et c’est à travers l’étude du cadre juridique des associations que l’on peut avoir une idée sur l’évolution de ce milieu.

Car c’est suite à l’abrogation de la loi n° 59-154 du 7 novembre 1959, relative aux associations et la légifération d’un nouveau cadre légal pour les associations à savoir le décret-loi n° 2011-88 du 24 septembre 2011, que la Tunisie a un connu le boom associatif cité plus haut. Cependant, Nour Kaabi, coordinatrice de la plateforme Jamaity, nous explique qu’un projet de l’Etat pour réviser le cadre légal de la société civile serait en cours. « Le rapport du GAFI de novembre 2017 serait en cause. Le Groupe d’action financière a placé la Tunisie sur la liste des pays présentant des défaillances stratégiques en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Résultat : La Tunisie a répondu par un rapport présentant le secteur associatif comme un secteur à risque et prévoit, au nom de l’argument sécuritaire, des révisions dont le but est de contrôler le paysage associatif. »

Ainsi, le ministère  se propose de réviser le décret loi 88 pour le passer en loi. Autres changements aussi : intégrer le statut de fondation et d’ONG pour leur donner les avantages fiscaux, mais surtout renforcer le contrôle et la mise en place d’un système d’enregistrement en ligne des associations.

« D’un point de vue technique, cette loi est clairement améliorable mais politiquement, la révision telle que proposée est dangereuse pour la société civile, surtout lorsque l’argument présenté concerne le volet sécuritaire. Nous allons clairement vers un cadre de restriction. »

A savoir que les administrations publiques gérant les associations ne sont qu’au nombre de trois pour plus de 22 000 associations. Entre la direction générale des associations qui compte moins de dix personnes, le ministère des Relations avec la société civile qui peine à trouver sa place et le centre IFEDA qui manque cruellement de moyens, autant dire que l’encadrement est quasi inexistant. « Mais ce n’est pas l’unique problème » renchérit Nour Kaabi « Il y a un manque terrible de communication entre la direction générale des associations et la banque centrale. Ce qui veut dire que lorsqu’il y a des rentrées d’argent douteuse, la notification se fait directement au ministère de l’Intérieur. Ceci rend le processus sécuritaire avant toute chose. »

Nour Kaabi-coordinatrice au sein de la plateforme Jamaity

Evolution du tissu associatif au lendemain de la révolution

Depuis la révolution, le paysage associatif n’a cessé de changer. Aucun acquis cependant n’est à signaler. Le combat se fait au quotidien, sur terrain. Certaines luttes ont été menées avec succès, comme celle de la « libération » des associations sur les droits de l’homme, qui étaient quasi inexistantes du temps de la dictature. Mourakiboun, Atide, I watch, etc. sont autant d’associations qui ont pu voir le jour après 2011. « Entre 2011 et 2014, de nombreuses formations étaient également disponibles pour former une société civile solide et professionnelle. Cependant, cette période n’a pas été sans erreurs, puisqu’à l’époque, les bailleurs de fond qui ne savaient pas encore avec qui travailler, ont tout misé sur le centre et le sud. Au final, nous nous retrouvons aujourd’hui avec des militants du sud qui ont pu renforcer leurs capacités et constituer un tissu solide, face à un nord ouest resté au statut quo et où il n’y a pas eu d’interventions ni techniques ni financières. » explique la jeune femme.

Quand le doute plane autour de la société civile

Lorsqu’on parle d’aide et d’intervention financières, les esprits associent directement cela au blanchiment d’argent, aux interventions commandées depuis l’étranger, à l’ingérence…  « Pourtant le gouvernement tunisien touche l’argent de l’étranger et s’endette auprès des mêmes bailleurs parfois. Pourquoi cela serait-il condamnable lorsqu’il s’agit des associations ? » Nour Kaabi se pose la question, tout en déplorant le peu de financements publics auxquels les associations ont accès. « Une étude est parue dans laquelle il est dit en chiffre que la majorité des subventions vont aux amicales des fonctionnaires et aux associations créées par les fonctionnaires. Quand il n’y a pas de financement public pour créer cet équilibre, il ne faut pas venir se plaindre des financements étrangers. Les médias ne couvrent pas assez le travail des associations. Ils n’en parlent que  lorsqu’il s’agit d’élections, de la journée de la femme, de corruption ou de terrorisme. Vous parlez d’une image… »

Comment avancer ?

Lorsque des membres actifs d’associations ne savent même pas écrire un rapport moral ou financier, l’on se pose la question simple sur l’origine du mal : la loi ou l’application de la loi. Pour Nour Kaabi, il est clair qu’il faut travailler sur l’éducation des associations vis à vis de leurs obligations avant de penser à la révision de la loi. « Et puis, il faut aussi doter les administrations gérantes de ressources humaines, techniques et financières pour que celles-ci puissent faire un réel travail de contrôle. Et là, on pourra évaluer si le « marsoum 88 » est bien ou s’il doit être révisé. » conclut la jeune militante de Jamaity.

Si aujourd’hui le dialogue entre société civile et gouvernement est encore en place, il n’en reste pas moins qu’il est fait de tensions. Un danger plane, celui d’une instrumentalisation et d’un revirement de situation dans laquelle les associations ne travailleraient plus côte à côte avec le gouvernement mais qu’elles virent petit à petit vers un tissu d’opposition uniquement.