En 2018, la culture a toujours autant de mal à se frayer un chemin en Tunisie, non seulement à cause d’un manque de moyens, d’idées et d’implication mais aussi d’une perception réductrice de l’art. La télévision, supposée véhiculer un minium de culture, comme sur France 5 ou Arte, enfonce encore plus le clou.

À titre d’exemple, L’Émission, programme hautement controversé de la chaîne Attessia, alimente les clichés des Tunisiens les plus sectaires comme on alimenterait un feu de camp. Invité dans l’une des émissions, le danseur Rochdi Belgasmi a été humilié par la chroniqueuse Meriem Debbagh qui ne conçoit pas qu’un homme puisse se dandiner comme une femme sur de la danse orientale. Selon elle, un homme doit danser comme un homme et une femme comme une femme. Évidemment, ce n’est que son avis mais doit-elle crucifier encore plus fort une culture constamment attaquée et qui commence à peine à se relever.

Si l’on se tient à cet avis fort avisé, les cafés populaires tunisiens resteront éternellement des cafés réservés officieusement aux hommes, le rugby et le football pour femmes, bien installés à l’étranger, devront rester exclusivement un sport d’hommes. Une question nous taraude : que doit penser Meriem Debbagh du patinage artistique pratiqué par les hommes ? Partage-t-elle l’avis des deux guignols Philippe Candeloro et Brian Joubert qui ont respectivement déclaré il y a quelques années qu’il s’agit d’un milieu où il n’y a pas vraiment de « vrais mecs » et que ce n’est pas étonnant que les « frous-frous » portés par « certains patineurs » font passer les patineurs « pour des tatas ou des chochottes ».

Vaslav Nijinski

Nous sommes également bien curieux de connaître l’avis de Meriem Debbagh sur les danseurs de ballet ? Ils portent bien des collants ! S’agit-il donc d’une danse d’hommes ou de femmes dans ce cas ? Et les contre-ténors, dont la tessiture vocale peut correspondre à celle d’un soprano, donc à celle d’une femme, font-ils un métier d’hommes ou de femmes ? Qui empiète sur le terrain de qui ? Les légendes de la danse, comme Vaslav Nijinski, Jean Babilée, Rudolf Noureev, doivent actuellement se retourner dans leur tombe.

Scène du film Call me by your name

Côté 7e art, « Call me by your name » a été déprogrammé à la dernière minute faute de visa d’exploitation. Enfin, c’est ce que prétend un célèbre distributeur tunisien accusé de ne l’avoir même pas demandé auprès du ministère des Affaires culturelles qui, pour sa part, n’a aucunement réagi. Mystère. Dans les deux cas, le film, encensé par la critique, n’a pas été projeté. Rappelons que le long-métrage adapté du roman éponyme d’André Aciman raconte l’histoire du jeune Elio tombé amoureux d’Oliver, un étudiant américain. « Malgré » le thème de l’éveil sexuel et de l’homosexualité, le film est sorti en Russie dont le gouvernement est en pleine chasse aux sorcières des homosexuels. En Tunisie, où la démocratie est supposée avoir explosé ces dernières années, les films ont visiblement une sexualité. L’art, en 2018, doit être viril, féminin et hétérosexuel.