L’addiction des enfants aux écrans : un fléau social?

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Une évidence s’impose, les écrans sont devenus incontournables et la sonnette d’alarme est tirée : ils représentent un risque réel de dépendance.  Celle-ci est surtout liée à internet et à toutes les distractions qu’on y trouve : jeux vidéo, jeux d’argent, sites de rencontres, réseaux sociaux, etc.

Force est de constater que l’usage abusif du numérique est de plus en plus fréquent chez les jeunes et les moins jeunes et l‘addiction s’installe lorsque le plaisir devient un besoin, que seul l’objet de l’addiction intéresse l’individu et ce, quelles qu’en soient les conséquences.

Sur la santé psychique, on constate qu’un comportement addictif peut entraîner un sentiment de vide ou de mal-être lorsqu’on ne peut plus avoir accès à son écran pour une raison ou une autre et paradoxalement, provoquer un sentiment de culpabilité quand on est trop longtemps devant. Par ailleurs, on note que des montées d’anxiété et des troubles de l’humeur dus à l’isolement social, aggravé par les écrans, augmentent les risques dépressifs.

Sur la santé physique, on constate que généralement, les « addicts » aux écrans se tiennent mal, affalés ou penchés, et que ces postures peuvent engendrer des douleurs au niveau du cou, du dos, des épaules, des coudes ou des poignets. Sans oublier que l’alimentation est souvent négligée et que le temps de sommeil est réduit par les veillées tardives.

Enfin, des études ont démontré que les enfants de moins de 6 ans qui passent trop de temps devant les écrans peuvent souffrir de retards de développement et ce, même s’ils ne regardent que des programmes adaptés à leur âge.

Face à cette dépendance à l’évolution inquiétante, que faire ? Il existe des consultations d’addictologie spécialisée et l’addiction aux écrans est soumise au même traitement que d’autres addictions : une psychothérapie comportementale.

Pour nous éclairer sur ce sujet, nous nous sommes entretenus avec Selma Deli, psychologue, clinicienne:

FDT : Qu’est ce que l’addiction aux tablettes et smartphones chez l’enfant?

Selma Deli: Aujourd’hui, l’addiction aux écrans n’est pas reconnue officiellement sur le plan médical et la question se pose d’introduire dans les classifications internationales, l’addiction à internet comme addiction sans drogue. En effet, l’addiction aux écrans est majoritairement une addiction à internet et plus spécifiquement pour les enfants et les adolescents une addiction aux jeux en ligne et aux réseaux sociaux.

On parle d’addiction lorsqu’il y a perte de contrôle, quand il n’y a plus que l’objet qui compte pour la personne. En dehors de ces addictions à Internet, on parle pour l’instant chez les enfants qui sont souvent en contact avec les écrans de pratique excessive, d’utilisation problématique des écrans ou encore de surexposition.

Pourtant, on observe chez les enfants des réactions de frustration et de colère lorsqu’on leur retire la tablette, une difficulté à arrêter de jouer en ligne ou d’éteindre la TV. Plusieurs médecins et chercheurs commencent à parler de dépendance, une sorte d’habituation aux écrans. On parle parfois d’addiction psychologique.

 

F.D.T : Quels en sont les risques chez l’enfant?

S.D: Une multitude de recherches scientifiques ont prouvé les effets néfastes de la surexposition aux écrans. En France, Michel Desmurget, chercheur en neurosciences à L’Inserm  a compilé dans un livre les résultats d’une centaine d’études scientifiques sur l’impact de la TV sur la société et sur les capacités intellectuelles de l’enfant. Ces résultats ont montré des conséquences négatives sur l’intelligence, sur la psychologie et sur la santé des enfants. Voici les principaux résultats :

  • Non on n’apprend pas bien ou mieux avec les programmes éducatifs sur écrans. Les études scientifiques sont formelles : l’enfant a besoin d’interactions avec le monde et les humains pour apprendre. Les apprentissages effectués par des jeux éducatifs sur écrans existent mais sont plus superficiels, moins connectés pour l’enfant à la réalité et moins riches.
  • La surexposition aux écrans peut entraîner un retard du langage et/ou de la lecture, une pauvreté du vocabulaire, etc. Elle altère également les capacités d’attention et de concentration : des changements de plan fréquents dans une émission de télé ou un jeu peuvent stimuler de manière excessive le cerveau encore en développement des enfants, entraînant une plus grande difficulté de concentration lors des tâches quotidiennes plus lentes.
  • La surexposition aux écrans altère l’imagination et la créativité. Les enfants ne savent plus s’ennuyer. Or l’ennui, dans une certaine mesure, est fondamental pour le développement des zones associées à l’imaginaire et à la créativité.
  • La surexposition aux écrans altère la qualité et la quantité de sommeil : la lumière bleue des écrans diminue la sécrétion de mélatonine et retarde la phase de sommeil
  • La surexposition aux écrans est indirectement liée au surpoids et à l’obésité : elle implique en effet une diminution de l’activité physique. On bouge moins quand on est assis devant la TV ou l’ordinateur, etc.
  • La surexposition massive aux écrans entraine des troubles ressemblant à l’autisme : pour les jeunes enfants exposés en moyenne 6 heures par jour aux écrans, on observe des troubles qui ressemblent aux symptômes autistiques : regard vide, vocabulaire très restreint, difficultés de communication, comportements répétitifs.
  • Les contenus violents et/ou pas adaptés à l’âge de l’enfant

F.D.T : Quand faut-il tirer la sonnette d’alarme?

S.D: Pour mieux cibler l’éventuelle dépendance de l’enfant vis à vis des écrans, il faut évaluer les paramètres suivants: le temps d’exposition journalier, la fréquence, l’excitation procurée, l’impact sur la scolarité.

Voici 4 questions à se poser concernant son enfant:

  1. L’utilisation des écrans (jeux vidéo, Tv, réseaux sociaux selon l’âge) est-elle l’unique source de plaisir dans sa vie ?
  2. Est ce qu’il peut réduire son utilisation, voire s’en passer ?
  3. Le temps passé devant les écrans a-t-il une influence sur ses résultats scolaires ? Y a t’il eu une baisse brutale de ses résultats scolaires ?
  4. Est-ce qu’il ne voit plus et ne sort plus avec ses amis ?

S’il y a au moins une réponse positive, l’utilisation actuelle des écrans est risquée.

Concernant les jeux vidéo, un psychologue américain, Mark Griffith, a élaboré une liste de 7 questions clefs permettant de se rendre compte de la situation de l’enfant:

  • Votre enfant joue-t-il presque tous les jours?
  • Votre enfant joue-t-il longtemps sans s’arrêter (3 à 4h de suite)?
  • Votre enfant joue-t-il pour « l’excitation »?
  • Votre enfant est-il agité et irritable quand il ne peut pas jouer?
  • Votre enfant a-t-il abandonné ou a-t-il tendance à abandonner ses relations sociales ou ses activités au profit des jeux vidéo?
  • Votre enfant joue-t-il au lieu de faire ses devoirs?
  • Votre enfant essaye-t-il d’arrêter de jouer sans y parvenir?

S’il y a au moins 4 réponses positives à ces questions, il faut s’alerter.

FDT : L’enfant regarde déjà des programmes sur téléphone et autres, comment le sevrer? Quels programmes choisir entre temps?

S.D: Dans certaines situations extrêmes, un arrêt complet pendant plusieurs jours voire plusieurs semaines est recommandé, accompagné éventuellement d’une prise en charge psychologique et d’un soutien aux parents. Mais de façon générale, il faudra fixer des limites concrètes, et s’y tenir ! Les enfants et  les adolescents ont besoin de règles et de limites. En parler avec eux et leur en expliquer les raisons.

En parallèle, il faut proposer à l’enfant d’autres activités, à la maison et à l’extérieur, comme le sport, qui est une activité primordiale, mais aussi des activités manuelles, des jeux en famille, la lecture (de livres), le dessin, le coloriage, etc.

Il faut savoir aussi qu’il est important de laisser son enfant s’ennuyer, il finira par trouver à s’occuper en développant ainsi ces capacités créatives et son imagination.

Quelques conseils/règles

  • Pas d’écran avant d’aller en classe le matin
  • Jamais d’écran à table
  • Pas d’écran durant l’heure précédant le coucher, il existe d’ailleurs des applications comme « Xooloo », qui permet de mettre en veille à distance les appareils numériques de l’enfant
  • Placer l’ordinateur ou la console de jeu dans une pièce commune. Cela permet de maintenir l’enfant dans le climat familial en lui évitant de s’isoler dans son monde virtuel
  • S’intéresser au contenu du jeu ou des programmes en général, ainsi qu’à l’âge minimum d’utilisation. En effet, baisser le temps d’exposition aux écrans ne suffit pas, par exemple concernant les jeux vidéo.
  • Dialoguer avec son enfant et le sensibiliser, par exemple, aux risques potentiels d’internet et à certains fonctionnements de la toile comme le fait que tout ce qu’on y met peut tomber dans le domaine public, que tout ce que l’on y met y restera éternellement, et qu’il faut rester critique vis à vis de tout ce que l’on y trouve parce qu’il est impossible de savoir si c’est vrai ou si c’est faux. On insuffle ainsi à son enfant de l’esprit critique dans ses activités numériques et on le responsabilise.
  • Mettre en place le contrôle parental dans l’ordinateur ou la tablette. Cela aide à faire respecter les règles mises en place. Le site internet « contrôle-parental.net » explique aux parents comment faire.
  • En cas de non-respect des règles, des sanctions sont efficaces si elles sont clairement expliquées et si le parent ne cède pas (limitation du temps de jeu, par exemple).

Bref, l’environnement parental joue un rôle déterminant par rapport au temps excessif passé sur les écrans. Les parents doivent « sécuriser » l’enfant, l’écouter, le conseiller et l’orienter.

FDT : A partir de quel âge un enfant peut-il regarder des programmes sur tablette et téléphone ou à la télé? Pour combien de temps?

C’est un constat : plus l’exposition aux écrans est précoce chez l’enfant et importante en termes d’heures et plus les effets négatifs sont importants.

Il faut savoir qu’avant 5 ans, le cerveau des enfants est très malléable.

Alors, à partir de quel âge un enfant peut-il regarder des programmes sur écrans ?

Les avis des spécialistes et des instances concernées divergent légèrement :

Aux USA : l’Aap (l’American Academy of Pediatrics) préconise zéro écran avant 18 mois. En France : le CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel français) recommande quant à lui zéro TV avant 3 ans.

Serge Tisseron, psychiatre français, préconise ainsi la règle 3-6-9-12 :

  1. Pas d’écran avant 3 ans, ou tout au moins les éviter le plus possible
  2. Pas de console de jeu portable avant 6 ans
  3. Pas d’Internet avant 9 ans, et Internet accompagné jusqu’à l’entrée en collège
  4. Internet seul à partir de 12 ans, avec prudence

 F.D.T : A-t-on quelques chiffres sur le sujet en Tunisie?

S.D: Pas de chiffres encore sur le sujet en Tunisie mais quelques études en cours

En conclusion

Il ne s’agit pas de dire que tout est négatif dans les écrans. Ils ont leurs défauts intrinsèques. Néanmoins, c’est surtout l’usage qui en est fait qui est négatif. Bien sûr il pourrait y avoir un usage sympathique et utile, de façon raisonnable.