On se pose la question de pourquoi émigrer ? Quitter son pays d’origine peut sembler un acte irrévocable, mais il y a des cas de forces majeures qui conduisent souvent à ces mou- vements. Les motivations principales sont, généralement, les épidémies, les crises économiques, les problèmes causés par une forte densité de population et le manque de ressources naturelles. Les Maltais ont du quitter leur petite île pour toutes ces raisons.

Les premiers maltais à émigrer ont atterri à Porto Farina (Cap Bon tunisien) et à Djerba : ils étaient des pirates, des contrebandiers ou des renégats, qui étaient des esclaves chrétiens restés en Tunisie. Une fois libérés, ils se convertissent à l’Islam. Leur nombre a augmenté avec l’arrivée de marchands et commerçants qui se sont installés dans les fondouks. Mais, dès la seconde moitié du 19ème siècle, l’émigration maltaise s’est visiblement accrue, en grande partie à cause de la politique française de peuplement du Maghreb par des chrétiens.

DSC_8852 Leur langue maternelle – le maltais – est un dialecte arabe d’Afrique du Nord qui a facilité leur intégration avec les «indigènes». Mais, les Maltais étaient des chrétiens et cela les empêchait de se marier avec les musulmans. Ainsi, les rêves du Cardinal Lavigerie pour une Afrique du Nord chrétienne ne se sont jamais réalisés. Au début, beaucoup de familles immigrées étaient très pauvres et leurs conditions de vie étaient sérieusement limitées.

Très vite, les contrebandiers devenaient des pêcheurs, des maraîchers et des agriculteurs. Beaucoup de maltais travaillaient dans le domaine des transports, avec l’image d’Épinal qui se rapporte au « cocher maltais » à Bab el-Khadra. Au fil des générations, les enfants et les petits-enfants des premiers immigrés de condition modeste eurent une vie meilleure grâce à l’excellente éducation des écoles religieuses. Entre 1926 et 1936, presque 3.7% de la population maltaise de Tunis était constituée de médecins, d’architectes, de pharmaciens et d’avocats.

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Église de Houmt el Souk à Djerba édi ée en 1857 par la communauté maltaise de l’île. Photo : David Mallia

Mais c’est tout particulièrement dans le domaine de la construction que des Maltais ont eu du succès. En étant d’habilles bâtisseurs, ils ont mis, en Tunisie, leur savoir faire au service de la construction.
En 1857, l’église de Houmt Souk a été bâtie par la communauté maltaise, dans un style baroque qui était alors très apprécié par la communauté.

À Tunis, l’architecture « maltaise » s’est clairement exprimée 80 ans plus tard par le travail de l’architecte Joss. G. Ellul.

Né à Tunis en 1890, Joseph Georges Ellul était le petit ls d’un immigré maltais arrivé en Tunisie vers 1850. Sa situation familiale s’étant améliorée, Joseph a pu faire ses études à Paris dans différentes académies : à l’Ecole Nationale des Arts décoratifs et aux ateliers de l’École Nationale des Beaux-Arts où il était l’élève du maître Léon Jaussely, un urbaniste connu à l’époque.

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Détails de façade de la villa Boublil, située au 18 de la rue d’Autriche à Tunis. Photo : Pol Guillard

J. Ellul a été primé pour des bâtiments civils d’urbanisme à Paris, Lyon, Bordeaux, Lille, Philadelphie et Tunis. En 1917, il dirigea la construction du camp d’aviation à Orly. En 1922, il fut nommé architecte adjoint pour la section tunisienne de l’Exposition Coloniale de Marseille. Après la Première Guerre Mondiale, il dessina le monument aux morts du lycée Carnot à Tunis. Il fut, par la suite, l’architecte de la direction générale de l’intérieur pour la construction de l’hôpital psychiatrique de la Manouba et l’école maternelle de Ferryville. Il est également l’auteur de plusieurs hôtels particuliers, villas, immeubles et bâtiments industriels. Il était aussi un des architectes experts auprés des Tribunaux de Tunis. Il devient alors l’un des architectes les plus sollicités d’Afrique du Nord.

Malheureusement, aucun des ses projets ne se trouve dans les numéros dédiés à la Tunisie dans la revue l’Architecture d’Aujourd’hui. Son œuvre la plus importante reste la villa Boublil à Tunis située au 18 de la rue d’Autriche – achevée entre 1931 et 1932 dans le style Art-déco. Un édifice où l’ordre et l’harmonie se conjuguent avec des lignes claires et légères. Il meurt à Tunis en 1952.

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Vue d’ensemble de la villa Boublil aujourd’hui à l’abandon, située au 18 de la rue d’Autriche à Tunis. Photo : Pol Guillard

Après l’indépendance de la Tunisie, les descendants de l’architecte Ellul retournèrent en France, lorsque tous ceux qui étaient enterrés au cimetière de Bab al-Khadra furent transférés à celui du Borghel, mais ses œuvres se dressent encore pour témoigner de l’histoire de la petite communauté maltaise qui, en moins de deux siècles, a connu deux mouvements importants d’immigration. Son architecture porte toujours la marque d’une pensée neuve et originale. En regardant de plus près ses œuvres, on y voit la précision de la technique constructive au service de la sensibilité d’un artiste, pionnier de l’architecture moderne.

Texte : David Mallia

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