Japon : la culture zen

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En Tunisie, nous avons une vision très imparfaite de la culture japonaise. Quelques clichés nourrissent notre imaginaire, opposant un Japon traditionnel avec ses geishas et son Mont Fuji au printemps à un Japon contemporain technologique avec ses masques antipollution ou ses centrales nucléaires en péril. Mais le Japon, c’est avant tout des hommes dans un environnement construit.

Le Japon que nous vous présentons est celui d’architectes amis, inconnus du grand public ou renommés, qui nous font pénétrer dans leur Japon. Ils nous font prendre conscience de la réalité quotidienne de l’habitat et de l’environnement japonais au travers d’un style de vie fondée sur une esthétique partagée par l’ensemble des Japonais : la vision zen.

Principes d’esthétique zen

Si l’on veut comprendre l’esthétique japonaise et s’imprégner de la philosophie zen partagée par les architectes qui composent l’environnement construit, et bien sûr les maisons et les immeubles institutionnels, il faut tenir compte de dix principes qui sont à la base de cette esthétique japonaise.

En composant ce numéro, nous avons demandé à l’architecte Ryushi Kojima de nous en parler et nous vous présenterons une de ses réalisations avec l’explication de ses choix. Il nous a également référés à un grand spécialiste du zen, l’écrivain Garr Reynolds, et nous pouvons ainsi résumer ces principes essentiels à la culture japonaise.

Le premier principe qu’on retrouve dans le mouvement minimaliste d’ailleurs influencé par l’esthétique zen est celui de la simplicité. Lorsqu’on voit les maisons japonaises, on constate une absence de désordre qui s’exprime par l’omission ou l’exclusion du superflu. Ainsi, cette simplicité repose sur une idée précise : ne jamais penser en termes de décora- tion mais en termes de clarté.

Le deuxième principe est un fondement de l’esthétique zen, celui de contrôler l’équilibre dans une composition par l’irrégularité et l’asymétrie. Partant du principe que l’imperfection fait partie de l’existence, la beauté peut se trouver dans une asymétrie équilibrée. Il y a une recherche de beauté dynamique fondée sur l’équilibre dans l’asymétrie. La nature pour les Japonais est harmonieuse dans son irrégularité, alors l’architecte ou le créatif peuvent dessiner un cercle incomplet…

La Beauté discrète est le troisième principe. La recherche porte sur une élégante simplicité, le style flashy est banni, le minimalisme est à l’honneur. Il s’agit d’obtenir une concision éloquente qui se dit « shibui » en japonais, une esthétique simple et subtile.

Le naturel ou l’absence de prétention ou d’artificialité est le quatrième principe suivi par les architectes et artistes japonais. On peut se référer au jardin japonais que le spectateur perçoit comme spontané et qui pourtant n’est pas du tout accidentel. Tout designer japonais s’efforce de créer un environnement intentionnellement naturel.

La profondeur est le cinquième principe, il s’agit de suggérer sans montrer la totalité. Savoir montrer le moins et pourtant suggérer le plus. L’œuvre créée repose sur des subtilités et des éléments symboliques, d’où une profondeur suggérée plutôt que révélée.

Le sixième principe est celui de la liberté de création. Il s’agit d’échapper à la routine quotidienne et donc de sortir de l’ordinaire. Il est nécessaire de se détacher du monde pour transcender le conventionnel. Ce principe conduit le spectateur à un sentiment de surprise et d’émerveillement. Ainsi, dans le jardin japonais, de nombreuses surprises attendent presque à chaque tournant.

La tranquillité, considérée dans la philosophie zen comme un calme énergétique nourri de silence et de solitude, fonde le septième principe. Pensez aux marches méditatives dans un jardin japonais… il s’agit d’un sentiment de bien-être hors du bruit et de tout dérangement.

L’harmonie, la paix, l’équilibre sont des fondements de la culture japonaise. L’harmonie est un aspect essentiel de la sensibilité du design au Japon. Les relations humaines y sont également fondées sur ce huitième principe. Le « wa » est le caractère qui désigne une chose que le Japonais possède ou qui est de fabrication japonaise. Esthétiquement, le « wa » est fondamental à toute bonne conception.

Le concept de « ma », c’est-à-dire de vide (vide spatial) peut être trouvé dans la plupart des arts zen, y compris les jardins traditionnels, l’ikebana, le théâtre Nô…
Ce neuvième principe ne signifie pas seulement le type d’espace vide mais aussi l’intervalle de l’espace-temps. Le « ma » peut se manifester dans la musique traditionnelle sous la forme de silences ou de pauses. Le concept de « ma » autorise une énergie ou une impression de mouvement à l’intérieur d’un dessin. On pourrait résumer l’esthétique zen du « ma » en architecture par cette idée que le vide structure le plein dans une construction et pas le contraire.

L’appréciation de la beauté est le dixième principe qui est lié à l’idéal de zen « ku », c’est-à-dire du vide et de « mu », le néant. En japonais, l’expression traditionnelle « la beauté du blanc supplémentaire » exprime bien cette beauté appréciée dans son vide comme les peintures à l’encre qui laissent une grande partie du papier vierge. L’accent est mis sur ce qui a été laissé de côté. L’implicite est vu comme beau, une idée proche de l’idée moderne du « less is more ».

Texte : Martine Geronimi